Providence
Préambule : Parler de Providence de Nicolas Dehghani, de ses thèmes, des émotions qu’il véhicule, ou encore de l’ambiance qui s’en dégage, implique de révéler le moment charnière de son intrigue. Le lecteur désirant découvrir l’œuvre d’un œil vierge est invité à revenir après lecture afin d’échanger avec les Amis de la BD sur cette œuvre magistrale.
Cinq ans après Ceux qui brûlent, Nicolas Dehghani revient avec un nouveau one shot, toujours chez Sarbacane, Providence. Un épais ouvrage de plus de trois cents planches dans la lignée graphique de son titre précédent mais délaissant le polar noir pour le drame SF.

© Providence – Nicolas Dehghani – Sarbacane, 2026
Après des années d’une guerre destructrice, les Providencins ont proposé aux Terriens la Concorde, une paix sensée être basée sur le dialogue et la compréhension. En pratique, les Providencins interrogent les Terriens pour construire des algorithmes afin de les comprendre. De la compréhension à la manipulation, il n’y a qu’un pas. Le jeune terrien Keren Kepler travaille pour les Providencins, réalisant les interrogatoires. Désireux de développer un dialogue plus honnête entre aliens et humains, il propose que les entretiens ne soient plus menés par des machines mais par des employés de la Concorde directement, eux même scannés pendant la rencontre.

© Providence – Nicolas Dehghani – Sarbacane, 2026
« Mais cherchez-vous encore un coupable… »
Le résumé ci-dessus ne concerne à peine que les cinquante premières pages de Providence. Les idéaux de Keren ne font pas l’unanimité chez les Providencins et encore moins chez son supérieur, humain, Greyatt. Hélas, un peu avant la centième planche, Keren décède dans un accident de voiture, l’IA de celle-ci ayant décidé d’éviter Abby, la fillette au milieu de la route, tout en sachant que Keren ne survivrait pas, suivant l’algorithme qui dictait que les Terriens sauveraient une enfant plutôt qu’un adulte. Cet événement est une véritable bascule dans le récit.

© Providence – Nicolas Dehghani – Sarbacane, 2026
Jusqu’ici, Nicolas Dehghani utilisait la science-fiction dystopique surtout comme prétexte à évoquer les dérives actuelles de nos sociétés : trop grande importance des intelligences artificielles et autres algorithmes qui prennent les décisions à notre place, le fossé grandissant entre élites et peuple… Mais, cette réflexion passionnante est surtout le théâtre pour des personnages profondément humains, du moins coté Terriens, mais aussi l’amitié qui lie Keren et son couple de collègues providencins, Lunae et Caele. La visite du jeune homme chez son père, Elie, et sa tante Nour offre un très beau moment d’émotion contrastant avec la froideur de la Concorde, les rires remplaçant la frustration chez Keren.

© Providence – Nicolas Dehghani – Sarbacane, 2026
Cette opposition forte et très bien menée par l’auteur fait digérer assez facilement les nombreux dialogues d’exposition de cette première partie, montrant la complexité de l’univers créé par Nicolas Dehghani. D’ailleurs, l’auteur ne donne pas tous les éléments historiques et organisationnels de son monde, au risque de perdre certains lecteurs. La seconde partie balaiera tout ça d’un revers de la main implacable.

© Providence – Nicolas Dehghani – Sarbacane, 2026
« … ou simplement quelqu’un à détester ? »
À l’accident de Keren, tout se fige, à l’image de la mise en scène particulièrement efficace de Nicolas Dehghani. Elie apprend la mort de son fils et son monde s’écroule, tout comme ses jambes, dans un mouvement d’effondrement où le monde n’existe plus, il est seul au milieu du blanc. Le père de Keren devient alors le personnage central du récit et son deuil le principal enjeu. La politique est reléguée au deuxième plan, servant de contexte à la rage d’Elie, alors qu’Abby fait irruption dans la vie de l’homme. Le ton bascule vers le drame avec une intensité rare. L’attachement pour ce père des plus sympathiques et affables que le lecteur a ressenti dans la première partie servira de moteur à l’empathie qu’il aura pour lui lors de ses décisions plus discutables.

© Providence – Nicolas Dehghani – Sarbacane, 2026
Plus que le débat idéologique, ce sont donc bien les personnages qui sont au centre des enjeux de Providence. Comme pour Ceux qui brûlent, cette nouvelle histoire met en évidence le talent de Nicolas Dehghani à construire des protagonistes simples mais pas simplistes, et surtout parfaitement crédibles et logiques. Elie et son deuil, Abby et ses traumatismes, Keren et ses idéaux, mais aussi la tante Nour véritable pilier dans la vie d’Elie, chaque acteur est à la fois fort et fragile. Le lecteur est alors très facilement lié à eux et chaque puissante scène crée une tension indéniable, un flot d’émotions incessant dans les plus de deux cents pages de la seconde partie du récit.

© Providence – Nicolas Dehghani – Sarbacane, 2026
Il faut dire que le dessin de Nicolas Dehghani accompagne à merveille son scénario. Gardant le parti pris très fort de la dualité orange/gris de Ceux qui brûlent, son premier album, l’illustrateur a monté de plusieurs échelons son niveau. Les personnages sont beaucoup plus détaillés, vivants et émouvants, accentuant leur lien avec le lecteur alors que les décors sont beaucoup plus riches et moins rectilignes, en un mot, plus immersifs. La mise en scène fait également l’objet de choix radicaux d’une grande efficacité, à l’image de ses planches unies oranges, noires ou blanches qui marquent des ellipses ou laissent le temps au lecteur de digérer une information comme aux protagonistes. Issu de l’animation, nul doute que Nicolas Dehghani est parvenu à saisir tous les codes de la bande-dessinée et se les approprier pour jouer avec.

© Providence – Nicolas Dehghani – Sarbacane, 2026
Les noms dans Providence
Quand un auteur de science-fiction ou de fantasy désire créer un univers original, les noms de personnages ou de lieux qu’il choisit sont loin d’être neutres. Dans Providence, les prénoms des personnages humains principaux sont issus de traditions sémantiques anciennes. Élie vient de l’hébreu Eliyahu signifiant « Mon dieu est Yahvé ».Keren est un prénom hébraïque, notamment associé à qeren, « corne », avec des sens symboliques de force, puissance ou rayonnement selon le contexte. Nourest issu de l’arabe nūr : « lumière ». Abby, diminutif d’Abigaël / Abigail vient de l’hébreu Avigayil, généralement interprété comme « la joie de mon père » ou « mon père se réjouit ».

© Providence – Nicolas Dehghani – Sarbacane, 2026
Kepler se réfère quant à lui certainement à Johanes Kepler, astronome qui a décrit les lois du mouvement des planètes. Des prénoms issus de l’histoire religieuse de l’humanité et un nom de famille lié à la compréhension scientifique du cosmos qui cherche à définir la place des planètes dans l’univers. Du côté Providencins, le couple d’amis de Keren, Caele (ciel) et Lunae (lune) suggèrent également le lien avec les étoiles mais aussi avec Keren Kepler. D’autant plus que les autres noms de Providencins apparaissant dans l’album sont moins associables avec des concepts humains en dehors d’Aephrem proche d’Ephrem, poète syrien et homme de parole dans la bible.

© Providence – Nicolas Dehghani – Sarbacane, 2026
Greyatt et le Torgenn, noms qui ne semblent pas avoir d’étymologie claire, sont quant à eux attribués à des éléments humains liés à Providence. Le Torgenn est le ghetto des humains alors que Greyatt est un terrien qui a grimpé les échelons de l’administration providencine. Plusieurs hypothèses peuvent surgir de son nom : « grey » pour gris, bien sûr et « att » début d’un mot anglais ou peut-être altération du mot « heart » qui formerait le cœur gris. Et, évidemment, il y a Providence et la Concorde. La première signifie une forme de bienveillance ou d’action protectrice divine dans la Bible. La Concorde est, dans Providence, une forme de paix prévue bilatérale mais qui s’est vite transformé en contrôle des pensées des terriens.
Les Providencins sont-ils alors des protecteurs ou des maîtres cherchant le contrôle ?

© Providence – Nicolas Dehghani – Sarbacane, 2026
Pour son deuxième album, Nicolas Dehghani fait plus que frapper fort. Providence fait partie de ces œuvres magistrales qui laissent une trace sur le lecteur longtemps après la fermeture du livre. Intelligent, émouvant, intense, graphiquement très abouti, prenant le temps tout au long de ses plus de trois cents planches de construire un récit captivant à enjeux multiples, le titre de Sarbacane est clairement un one shot à ne pas lire au lit : toutes les émotions et les réflexions qui sortent de ses pages empêcheront plus d’un lecteur de trouver rapidement le sommeil. Le présent chroniqueur fait partie de cette catégorie.
Chronique écrite par : Cédric « Sedh » Sicard

© Providence – Nicolas Dehghani – Sarbacane, 2026
Informations sur l’album :
- Scénario : Nicolas Dehghani
- Dessin : Nicolas Dehghani
- Couleurs : Nicolas Dehghani
- Éditeur : Sarbacane
- Date de sortie : 19/08/2026
- Pagination : 336 pages

© Providence – Nicolas Dehghani – Sarbacane, 2026
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