Y a d’la joie
Face au rythme effréné d’un monde saturé, Y a d’ la joie de Michel Rabagliati, publié aux Éditions La Pastèque, agit comme une catharsis bienvenue, offrant ainsi au lecteur un écho sensible à ses propres tourments face aux crises contemporaines.

Dans cet ouvrage, le récit suit Paul, l’alter ego croqué de l’auteur. Ce sexagénaire divorcé, installé depuis trente ans dans la même maison de banlieue montréalaise alors que sa fille a depuis longtemps pris son envol, se met en quête de repères. Il s’appuie sur un repli protecteur marqué par des routines fixes et une certaine rigidité dans les habitudes, lesquelles semblent apporter un sentiment de sécurité face à un monde extérieur qui change rapidement.

Le poids de l’actualité
Aux prémices de l’œuvre, la mise en scène de Charles Trenet agissant comme la métaphore d’un joyeux luron qui perd peu à peu pied face au flux incessant des tragédies illustre la saturation psychologique d’un homme mûr qui est heurté par la violence du monde et choisit de se replier dans sa bulle. Chez ce personnage, la carapace se fend pour laisser place à une forme de lucidité et au droit acquis de ne plus plaire et d’être simplement lui-même. Ce franc-parler séduit par son authenticité brute et sa vulnérabilité cachée, même s’il peut parfois faire penser à la posture désabusée d’un homme fatigué par le cours des choses.

Sur le plan formel, cet album marque un tournant notable dans la bibliographie de Michel Rabagliati, qui délaisse la bande dessinée traditionnelle pour adopter le format du roman graphique. Ce choix de présentation apporte un relief intéressant en offrant un supplément de pensées de l’auteur, tout en conservant ce côté très proche de son lectorat, capable de toucher des cordes universelles. C’est précisément cette liberté narrative qui nourrit la structure du livre : le récit épouse le flux de pensée de Paul en fonctionnant comme un journal intime, sans repères temporels. En sautant d’un geste banal comme sortir les poubelles à des souvenirs d’enfance ou des pensées sur ses parents, le livre gagne en authenticité et offre une immersion dans l’intime, le seul véritable fil conducteur résidant dans le déroulement de ces deux jours et les actions qui font naître ces souvenirs en cascade.
Cette liberté narrative a toutefois un prix. À certains moments, le récit s’attarde sur des descriptions très minutieuses comme la séquence consacrée à son piano, aux détails des mesures et aux difficultés rencontrées qui s’étirent sur quelques pages. Ces digressions peuvent parfois alourdir le texte et donner envie de sauter des passages, tandis que l’absence de cap narratif clair risque de désorienter un lecteur ayant parfois le sentiment que l’auteur navigue à vue.

Toutefois, malgré ces moments de flottement, l’abattement du personnage ne débouche jamais sur une impasse stérile et l’histoire offre une belle nuance d’optimisme à travers l’attachement aux petits riens, comme la satisfaction de voir croître son arbre préféré et de s’imaginer en train de profiter de son ombre ou encore de récupérer les croûtes de peinture mises aux rebuts qui le touchent plus que les œuvres de galerie. Ces touches d’émerveillement montrent qu’un réconfort salvateur subsiste malgré les turpitudes du quotidien, invitant le lecteur à changer de lunettes pour capter le positif.


L’acceptation douce et joyeuse du monde
Dans la seconde partie, lorsque Paul enfile son sac à dos pour déambuler dans Montréal, s’amorce un regard plus apaisé sur le monde. Cette promenade jusqu’au parc du Mont-Royal marque une reconnexion avec la nature, les animaux et l’art à travers les sculptures, le tout soutenu par un déploiement visuel de pleines et doubles pages. Les habitués de la ville y retrouvent des repères familiers tandis que les novices se laissent guider par un connaisseur aguerri. En poursuivant sa route via le cimetière Notre-Dame-des-Neiges, Paul prolonge cette ouverture au monde par une réflexion sur la résilience face à la douleur de notre époque, la visite offrant un contrepoids nuancé en rappelant, à travers les propos de ses aïeuls, que l’humanité a traversé de grands gouffres par le passé pour toujours finir par se relever.

Le dessin de Michel Rabagliati s’appuie sur une ligne claire et maîtrisée pour donner vie aux personnages et aux décors offrant, comme toujours, une grande lisibilité et fluidité de lecture. L’ouvrage propose notamment un rendu très fidèle des ambiances urbaines et de la nature avec beaucoup de précision tout en conservant une touche chaleureuse. Les illustrations en nuances de gris renforcent cette atmosphère et façonnent l’ambiance visuelle du récit. La majeure partie de l’ouvrage privilégie des dessins au style artisanal , où le coup de crayon reste visible. Seules trois séquences dérogent à cette forme libre en réadoptant un découpage traditionnel en cases. La rencontre imaginaire où Paul donne une leçon au graffeur s’inscrit dans ces parenthèses : le rendu y devient plus numérique, traduisant visuellement le caractère artificiel et fantasmé de cette scène.

En définitive, Y a d’la joie traverse la grisaille et la saturation du monde pour rappeler qu’une lueur d’optimisme finit toujours par percer. L’ouvrage prolonge la démarche intimiste coutumière de l’auteur et confirme, en passant de la bande dessinée au roman graphique, la constance créative de cette figure incontournable du paysage culturel québécois.
Chronique écrite par : Charlotte Claeys
Informations sur l’album :
- Scénario et dessin : Michel Rabagliati
- Éditeur : La Pastèque
- Date de sortie (Québec) : 08/05/2026
- Pagination : 184 pages en noir et blanc
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