Pour quelques miettes de pain

Kasia Babis a grandi dans la Pologne post-soviétique. Son regard sur les bouleversements qui ont affecté son pays et forgé son activisme politique est sans concession.

Pour quelques miettes de pain ©Aventuriers d’ailleurs 2026 – Kasia Babis
Pour quelques miettes de pain ©Aventuriers d’ailleurs 2026 – Kasia Babis

Le Palais de la culture et de la science, situé au cœur de Varsovie, a été offert par Staline au peuple polonais. Autant dire que cette imposante bâtisse est sujette à controverse. Néanmoins, elle abrite actuellement des cinémas, des galeries et des bars. C’est dans l’un d’eux que la militante, dessinatrice de bande dessinée et illustratrice Kasia Babis rejoint régulièrement quelques camarades qu’elle a connus lors de ses années collège.

Un jour de 2020, son amie Monica revient sur un épisode récent de sa vie avec un garçon : un militant au sein de Razem, un mouvement de gauche auquel appartient également Kasia. Elle raconte sa grossesse non désirée, l’avortement qui en a découlé, et le manque de soutien du jeune homme dont il est question. Une précision d’importance : la Pologne est ouvertement hostile aux interruptions volontaires de grossesse. Ce témoignage est le point de départ d’un récit à la première personne, avec la religion et la corruption, liée à un capitalisme débridé, en ligne de mire.

Pour quelques miettes de pain ©Aventuriers d’ailleurs 2026 – Kasia Babis
Pour quelques miettes de pain ©Aventuriers d’ailleurs 2026 – Kasia Babis

« Le décès de Jean-Paul II ressemble à un 11 septembre polonais. » Kasia Babis

Kasia Babis évoque les origines modestes de ses parents. Sa mère est originaire de la Pologne « B », rurale et sans confort. Son père a vécu dans la Pologne « A », celle du développement industriel, un héritage de la Prusse qui a possédé ce bout de territoire pendant plus d’un siècle. Ils se sont mariés en 1989, une année mémorable en Europe. Cette année-là, le rideau de fer tombait, entraînant à sa suite la fin du régime communiste polonais.

Le libre marché : la mauvaise herbe

L’illustratrice, née en 1992, habite un pays qui découvre l’économie du libre marché « qui se développa avec la même vivacité qu’une mauvaise herbe perçant le ciment. » Malgré tout, le progrès a des influences positives sur le peuple. Une classe moyenne émerge avec une certaine marge de liberté, malgré l’influence omniprésente de la religion et de la rigidité de ses codes. Libérés du carcan communiste, ces derniers se propagent dans la société civile, y compris dans les établissements scolaires.

Pour quelques miettes de pain ©Aventuriers d’ailleurs 2026 – Kasia Babis
Pour quelques miettes de pain ©Aventuriers d’ailleurs 2026 – Kasia Babis

En 2005, Kasia entre au collège. Elle s’y constitue une bande de copains. L’insouciance de l’adolescence est vite rattrapée par la politique. La même année, le parti d’extrême droite Droit et Justice remporte les élections législatives : deux jumeaux, Lech et Jaroslaw Alexander Kaczyński se partagent le pouvoir. Le premier devient président, le second Premier ministre.

Avec un tel duo, les libertés chèrement acquises se réduisent comme peau de chagrin, en particulier les avancées en matière de droit à l’avortement. Les collégiens découvrent un système politique qui entrave les libertés. Mais c’est bien dans ce type d’environnement néo-conservateur que se construit le caractère militant de Kasia qui devient, au fil des années, une figure de proue du mouvement Razem, au point de le représenter lors d’un débat télévisé sur une chaîne du service public. Une véritable épreuve tant le média est largement phagocyté par le gouvernement polonais.

Pour quelques miettes de pain ©Aventuriers d’ailleurs 2026 – Kasia Babis
Pour quelques miettes de pain ©Aventuriers d’ailleurs 2026 – Kasia Babis

Une filiation avec Marzi

La Pologne en bande dessinée, on connaissait déjà. Pour quelques miettes de pain a une filiation directe avec le Marzi de Marzena Sowa, mise en image par Sylvain Sovia. La scénariste y narrait son enfance. Du point de vue artistique, on y retrouve ce trait épais, parfaitement lisible. Celui de Babis est toutefois beaucoup plus accentué et le découpage nettement plus aéré. Si l’autrice a choisi le noir et blanc pour évoquer son propos, les cases sont émaillées d’aplats de couleur rouge qui accentuent l’attention des lectrices et des lecteurs sur des moments narratifs forts, évoquant à la fois la politique, les luttes sociales et militantes, ou encore des émotions brutes comme la colère.

D’un point de vue historique, Pour quelques miettes de pain est le prolongement chronologique de Marzi dont la fin des aventures se situe approximativement en 1992, date de naissance de Kasia Babis. Cette dernière décrit donc une Pologne bien différente de celle qu’a connue Marzena Sowa qui, elle, était adolescente au moment de la chute du régime communiste. Dans une interview en 2022, Sylvain Savoia racontait qu’une suite des aventures de Marzi était en préparation : une histoire pour raconter l’arrivée de Marzena, adulte, en France. Kasia Babis, quant à elle, est restée dans cette Pologne qui, à nouveau, se rigidifie.

Une barre à tapis témoin du temps qui passe

La barre à tapis est un vestige des installations de la Pologne de la fin du XXe siècle. Les familles y suspendaient les tapis à nettoyer. Avec le temps, elles sont devenues des accessoires sous lesquels les jeunes se retrouvaient. La militante a choisi cette allégorie pour ouvrir chacun des chapitres de sa bande dessinée. Sur, et au pied de la barre, on y retrouve des symboles de l’enfance, puis de l’adolescence et enfin des luttes sociales.

Pour quelques miettes de pain ©Aventuriers d’ailleurs 2026 – Kasia Babis

Kasia Babis utilise le dessin comme une véritable illustration de son engagement et de son parcours politique. Pour quelques miettes de pain témoigne de l’évolution d’un fil de pensée construit par l’injustice et le retour de la droite conservatrice en Pologne. Entre témoignage politique et démarche artistique, la dessinatrice démontre que la justice sociale est un combat permanent. Les droits obtenus de haute lutte ne sont jamais définitivement acquis.

Une chronique écrite par : Bruce Rennes

Informations sur l’album :

  • Scénario : Kasia Babis
  • Dessin : Kasia Babis
  • Couleurs : Kasia Babis
  • Éditeur : Aventuriers d’ailleurs
  • Date de sortie : 25/02/2026
  • Pagination : 240 pages en couleurs

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