La fragilité des hommes
Zabus et Nicoby, sont deux noms bien connus des bédéphiles, de la Bretagne à la Belgique et bien au-delà de ces frontières. Après leur collaboration pour Le monde de Sophie et le très remarqué Nos rives partagées en 2024, les deux auteurs se retrouvent pour une histoire emplie d’humanité avec des êtres ordinaires et universels comme ils aiment à les raconter et en s’inspirant du théâtre de rue que Vincent Zabus a lui-même pratiqué.

Mouais est un petit village de campagne qui peut aisément être qualifié de « trou perdu au milieu de nulle part ». Les jeunes sont partis. Et les vieux ? Soit ils sont à l’EHPAD, soit, comme François, ils n’ont jamais eu la force d’aller voir ailleurs et, rongés par l’ennui, tuent le temps seuls au bistrot ou dans leur canapé. Il est aussi incapable de sortir une phrase que de s’inventer une vie, rongé par les regrets qu’il préfère dissimuler.

Et puis il y a Michel, son copain d’enfance qui n’en peut plus de vivre ainsi. Alors, pour réveiller le village, il lui prend l’idée de rouvrir une salle de spectacle laissée à l’abandon à l’arrière du bar. Il fait appel à Fanny, une comédienne, pour organiser des ateliers théâtre et bousculer le quotidien de la population de Mouais en les incitant à raconter leurs souvenirs. Mais voilà, une mauvaise chute dans les escaliers et s’en est finit de Michel. Pour François, c’est l’occasion ou jamais de redonner un sens à sa vie, à condition de dépasser le silence de ses non-dits et de ses émotions refoulées.

Au plus près du silence et de la solitude des hommes
Vincent Zabus et Nicoby, réussissent à rendre cette histoire attachante grâce à des personnages et des lieux auxquels le lecteur s’identifie dès la première page. Cette immersion est renforcée par le narrateur qui n’est autre que le village lui-même. Il connaît tous les protagonistes et recoins de Mouais parfaitement, offrant ainsi toute son intimité. Les plans successifs des cases dosent cette proximité en plaçant le liseur en position de spectateur comme s’il se trouvait dans un théâtre et qu’il en occupait successivement toutes les catégories de places, du premier rang du parterre, aux meilleurs sièges des loges. Il en résulte une mise en scène rythmée qui alterne vue de face, latérale, en plongée ou en contre-plongée avec des gros plans ou différents types de vues rapprochées. Ces hommes sont alors observables au plus près, prisonniers de leur solitude et enfermés dans la banalité de leur routine quotidienne.

Un constat aux traits exagérés pour mieux le dévoiler
Dès les premières pages les auteurs, accentuent cette solitude de l’Homme. Ils choisissent tout d’abord de placer l’action dans un village de la France dite « profonde », et dont l’image d’Epinal de ses habitants est d’être taiseux.

Ensuite vient cette grande case dans le bistrot, seul lieu évident de lien social de Mouais et dans lequel, trois hommes, chacun isolé dans son coin, boivent un verre. Les seuls échanges sont avec le cafetier qui, tout aussi amorphe qu’eux, leur sert verre après verre, les boissons qui ne correspondent pas à leurs commandes. Et puis arrive Fanny, l’actrice de théâtre engagée par Michel. Elle est rayonnante, comme en témoignent ses attitudes hyper dynamiques et à sa joie de vivre merveilleusement révélée par le dessin par Nicoby. Elle illumine à elle seule l’atmosphère sinistre du village et met davantage en relief la posture triste, courbée et recroquevillée de François qui se referme aussi vite et telle une huître de Marennes dès qu’il doit livrer un peu de lui-même. C’est si difficile que cette simple idée lui provoque entre autres symptômes sueurs, vomissements et l’impossibilité de finir ses phrases. Mais pour quelles raisons se met-il dans de tels états ?

François va pourtant devoir passer outre s’il veut aller au terme de l’atelier de théâtre voulu par Michel et se raconter dans sa propre scène. De manière un peu exagérée, la solution arrivera par les pensionnaires féminines de l’EHPAD qui, pour le coup, n’ont pas besoin d’être forcées pour se raconter et le font sans difficulté particulière, sans crainte des tabous et même avec un certain entrain. C’est peut-être ce manque de nuance que l’on pourrait reprocher à l’album, car les fragilités ne sont pas aussi binaires, mais cette façon de traiter le sujet met en évidence la problématique et explore l’intime dans ce qu’il a de plus profond. Le fait de révéler des secrets, la peur du jugement des autres ou des conséquences de ses actes sur les relations sociales génèrent des sentiments bien plus forts que la simple pudeur comme des angoisses ou de véritables frayeurs. Ces émotions peuvent conduire à se couper totalement du monde et à ne plus être en mesure de communiquer à l’image de François qui est incapable de finir ses phrases.

Pour compléter cette narration, les couleurs jouent parfaitement leur rôle avec des teintes tantôt très lumineuses, tantôt ternes. Elles peuvent même occuper de manière uniforme toute la case pour accentuer les sentiments, les ambiances et le récit comme lors de la représentation théâtrale avec le jaune intense qui accentue la mise en lumière du personnage et l’importance du moment.

Sensibles et pleins de fantaisie, Vincent Zabus et Nicoby abordent avec légèreté la nature humaine et des parcours de vie difficiles à évoquer, bien qu’il soient ordinaires et communs à beaucoup de lecteurs. La fragilité des hommes révèle que la sincérité dans ses émotions et ses rapports avec les autres renforce, pour les hommes comme pour les femmes, le bien-être, la confiance en soi, le lien affectif entre les êtres et finalement rend la vie plus belle.

Une chronique écrite par : Xavier
Informations sur l’album :
- Scénariste : Vincent Zabus
- Dessinateur : Nicoby
- Couleurs : Pierre Jeanneau, Laurence et Salomé Ory
- Editeur : Dargaud
- Date de sortie : 03/04/2026
- Pagination : 128 pages en couleurs

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