Interview de Julien Neel
Il y a 22 ans naissait Lou !, la bande dessinée de Julien Neel vendue à plus de trois millions d’exemplaires. À l’époque, Lou est une petite fille qui vit seule avec sa maman et son chat. Au fil des années, elle grandit et son passage à l’âge adulte est célébré par une nouvelle série de bandes dessinées, Lou ! Sonata. Ce nouveau cycle, structuré en trois parties à la manière d’une sonate, propose une expérience unique en accompagnant chaque bande dessinée d’un album musical. Le 7 octobre 2026 sortira chez Glénat l’album Lou ! Sonata 3 qui clôturera cette aventure. Dès le mois de septembre 2026, Julien Neel et le collectif musical Krystal Zealot* lanceront une série de concerts dessinés autour de Lou ! Sonata 3. Les Amis de la BD auront la chance d’être présents au premier concert de la tournée, le 24 septembre 2026 à Aix-en-Provence. En attendant ce rendez-vous, Julien Neel nous a accordé un entretien pour évoquer Lou, son univers et les projets en cours.

© Francesca Mantovani
Les Amis de la BD : Pouvez-vous nous raconter votre parcours ? Comment faites-vous pour passer de la bande dessinée à la réalisation d’un film et à des concerts dessinés avec une telle facilité ?
Julien Neel : Je viens d’une famille de graphistes et j’ai moi-même commencé ma carrière en tant que graphiste. Il y a maintenant un peu plus d’une vingtaine d’années, avec mon ami Nob, nous sommes entrés dans les pages du magazine Tchô!, qu’avaient lancé Zep et Jean-Claude Camano. De fil en aiguille, j’ai travaillé quelques années pour le magazine, puis Jean-Claude m’a proposé de lancer une série. J’ai proposé les premières pages de Lou !, et c’est un peu parti comme ça. Depuis, ça ne s’est jamais vraiment arrêté.
Quant à passer de la bande dessinée à la réalisation d’un film ou aux concerts dessinés, je ne dirais pas que ça se fait avec tant de facilité ! Il y a pas mal de travail, parce qu’à chaque fois, je m’aventure sur un nouveau territoire dont je ne connais pas forcément les règles. Mais c’est justement ce qui est intéressant : c’est l’occasion d’apprendre de nouvelles choses. Ce sont à chaque fois des expériences passionnantes.
Les Amis de la BD : Lou ! a commencé en 2004 et a grandi en même temps que les lecteurs. Comment a-t-elle évolué et quel regard portez-vous sur elle aujourd’hui ?
Julien Neel : Effectivement, Lou a grandi en même temps que ses lecteurs. Et moi aussi, en tant qu’auteur, j’ai grandi avec eux et avec elle. C’est une série dans laquelle il y a énormément d’autobiographie. Je l’ai beaucoup nourrie de choses très personnelles, de mon passé, mais aussi de ma vie quotidienne avec ma femme et mes enfants.
C’est intéressant parce que la série est finalement devenue une sorte de reflet de ma vie, mais aussi un témoin de la façon dont celle-ci évolue.
Les Amis de la BD : Depuis plus de vingt ans, vous êtes resté fidèle au personnage de Lou que vous avez exploré sous toutes ses facettes et au travers de nombreux formats. La connaissez-vous par cœur ou y a-t-il des choses que vous découvrez encore sur elle en écrivant ?
Julien Neel : Je me force justement à faire en sorte que cela reste toujours une découverte. J’essaie de me donner de nouveaux défis à chaque album, que ce soit dans la structure du récit ou dans les thèmes abordés. Même si j’ai généralement quelques coups d’avance et que je sais plus ou moins comment vont se boucler les saisons, je me laisse toujours la possibilité de découvrir, au fil de la plume, où tout cela va me mener. La série continue aussi à se nourrir de mes expériences, de mes rencontres, de ce qui m’arrive. Il reste donc toujours une part de mystère. Et puis il y a aussi beaucoup de mystères installés à l’intérieur même de la série. Toute une histoire parallèle s’y développe, que les lecteurs ne sont absolument pas obligés de suivre pour apprécier les albums. Il y a une sorte de jeu autour de ça, avec des messages cachés, des personnages cachés, tout un lore* à explorer. Et ça fait partie des choses qui continuent à énormément m’amuser.
Les Amis de la BD : Lou ! est souvent associé à l’adolescence mais vous parlez aussi du temps qui passe, des souvenirs et de la difficulté à trouver sa place dans le monde. Quelle place ces thèmes occupent-ils dans votre histoire personnelle ou familiale ?
Julien Neel : L’adolescence était effectivement l’axe et le thème de la première saison. Mais je ne pense pas m’être uniquement cantonné à cela. Il y avait bien sûr les premiers émois amoureux, mais très vite sont apparues d’autres questions, notamment celle de la difficulté à trouver sa place dans le monde. C’est précisément l’un des thèmes de Lou ! Sonata : c’est la question à laquelle Lou essaie de répondre au cours de ces trois albums.
Ce qui est intéressant avec cette série, c’est qu’elle s’écrit au fil de ma propre vie et de mes propres interrogations. Très souvent, les questionnements de Lou ne sont donc pas uniquement ceux d’une adolescente ou d’une jeune adulte. Je m’incarne moi-même assez souvent là-dedans et, d’une certaine façon, la série me sert parfois de thérapie.
Il y a également tout un thème autour de l’écriture : pourquoi écrit-on ? Pourquoi raconte-t-on des histoires ? C’est plus ou moins le fil conducteur de cette deuxième saison. Ce sont des questions qui me traversent moi-même et auxquelles j’essaie de répondre de façon assez méta, en construisant l’œuvre elle-même.
Les Amis de la BD : Avec le collectif Krystal Zealot*, la musique fait partie de l’univers et du récit de Lou ! Sonata. Qu’est-ce que la musique permet de raconter que la bande dessinée seule ne permettrait pas ?
Julien Neel : C’est une bonne question. Pour quelqu’un comme moi qui adore la musique, il y a quelque chose d’assez cruel dans la forme d’art que je pratique : la bande dessinée est muette. Au cinéma ou dans le cinéma d’animation, on dispose de musique. Dans un album de bande dessinée, le rythme est celui que chaque lecteur trouve lui-même au cours de sa lecture.
L’expérience avec Krystal Zealot a surtout été l’occasion de partager mes jouets avec d’autres personnes, comme j’avais déjà pu le faire au cinéma. J’avais découvert à cette occasion à quel point travailler avec des artistes issus d’autres disciplines – comédiens, décorateurs, musiciens, etc. – pouvait créer un ping-pong extraordinaire et me nourrir de nouvelles idées.
C’est un peu comme cela que nous avons abordé le travail avec Krystal Zealot. Je leur offrais le cadre de mes histoires, leur structure, leur chapitrage, et eux en faisaient de la musique. Cette musique me revenait ensuite et, à son tour, nourrissait le récit. Ce processus s’est structuré de plus en plus au fil des albums. Pour le premier tome de Sonata, le premier album de Krystal Zealot était essentiellement l’illustration musicale d’une histoire que j’avais déjà écrite. Pour le deuxième, nous avons créé une véritable bande originale qui racontait l’évolution des états d’âme du personnage pendant les vingt-quatre heures d’un festival de musique. En parallèle, nous l’avons conçue comme la fausse programmation de ce festival, en inventant différents groupes. Et pour la troisième partie, le processus est devenu encore plus complexe. J’ai commencé par créer un jeu de cartes. Nous avons créé de la musique à partir de ce jeu, et cette musique a ensuite infusé ce que j’écrivais. L’idée, à chaque fois, est donc de trouver de nouvelles manières de nous amuser et d’échanger des idées.

© Lou ! Sonata vol 3 – Krystal Zealot – 2026
Les Amis de la BD : Comment se répartissent les rôles entre vous et les musiciens ? La musique vous emmène-t-elle parfois dans une direction que vous n’aviez pas prévue ?
Julien Neel : Oui, et c’est arrivé notamment sur les deuxième et troisième disques, où certains morceaux ont été écrits avant que j’aie terminé la bande dessinée. Des thèmes ou des idées émergeaient parfois des chansons et je pouvais ensuite les réutiliser dans le récit. Dans le dernier album, par exemple, il y a toute une histoire de pêche qui vient d’une chanson composée par ma fille et dont j’ai ensuite tiré des scènes. Il existe donc réellement un ping-pong entre la musique et la bande dessinée. Mais c’est justement ce que je cherchais à provoquer dès le départ : créer des chocs et des accidents qui puissent faire évoluer l’histoire dans des directions auxquelles je n’aurais pas forcément pensé seul.
Les Amis de la BD : Y a-t-il des albums ou des artistes que vous écoutiez en boucle pendant que vous dessiniez ce tome 3 ?
Julien Neel : C’est assez étrange, parce que j’ai toujours beaucoup dessiné en écoutant de la musique. Il m’est même souvent arrivé de composer des bandes-son pour moi-même pendant que je travaillais sur mes albums. Avant les résidences musicales de Krystal Zealot, nous avons notamment beaucoup écouté de musique répétitive, Steve Reich par exemple, mais aussi Stereolab et plein d’autres choses. Et paradoxalement, depuis que je travaille avec Krystal Zealot, et peut-être aussi en vieillissant, j’ai de plus en plus besoin de silence pour dessiner. Je pense avoir dessiné une grande partie de ce troisième album dans le silence, ou alors en utilisant uniquement la bande-son que nous avions composée, comme une sorte de guide.

© Lou ! Sonata 3 – Julien Neel – Glénat – 2026
Les Amis de la BD : Comment vous est venue l’idée des concerts dessinés ? Qu’est-ce que ce format, qui permet une rencontre plus « vivante » avec le public, vous apporte ?
Julien Neel : L’idée est venue un peu par hasard. Pour Lou ! Sonata, Vol. 2, nous avions organisé une sorte de release party entre nous, qui devait au départ simplement consister à écouter le disque avec les musiciens. Puis nous avons décidé d’ouvrir l’événement et d’inviter des lecteurs. Beaucoup de gens sont finalement venus. Plutôt que de simplement leur faire écouter le disque, nous avons donc décidé de le jouer en live. Et comme je ne pouvais évidemment pas rester les bras croisés pendant que les autres jouaient, le concert dessiné s’est imposé assez naturellement. C’était une très belle expérience scénique.
Aujourd’hui, nous avons envie de passer à un format un peu plus ambitieux, avec une véritable production, Le Mur du Songe, de vraies répétitions, un travail avec une VJ (Video Jockey), des lumières, et de construire un véritable show autour de tout cela. C’est ce sur quoi nous travaillons actuellement.
Les Amis de la BD : Voyez le concert dessiné plutôt comme un prolongement destiné aux lecteurs de Lou ! ou comme une façon de faire découvrir votre univers à un nouveau public ?
Julien Neel : Je pense évidemment que les lecteurs de Lou ! vont s’y retrouver. Mais je serais également ravi que cette musique puisse se suffire à elle-même. Après trois disques, je trouve que Krystal Zealot est devenu un véritable groupe, avec un son et une tonalité qui lui sont propres. Et je pense que cette musique peut tout à fait toucher des gens qui ne connaissent pas du tout la série.
Les Amis de la BD : Le fait de travailler avec des musiciens introduit une dimension collective. Est-ce que cela a changé votre perception de l’auteur de bande dessinée que l’on imagine plutôt solitaire face à ses planches ?
Julien Neel : Oui, et ce changement s’est vraiment produit lorsque j’ai réalisé le film. J’étais quelqu’un d’assez casanier et solitaire, et j’ai découvert à cette occasion le plaisir de travailler avec d’autres artistes, de pouvoir échanger des idées et de voir ce qu’ils pouvaient apporter à mon univers. J’y ai pris goût. Quand je suis revenu seul à ma table à dessin après le film, j’ai eu l’impression d’avoir un peu perdu cette dimension ludique et collective. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles nous avons lancé Krystal Zealot : pour retrouver ce plaisir de l’échange.

© Francesca Mantovani
Les Amis de la BD : Sur une planche, vous guidez le regard du lecteur. Sur scène, le spectateur voit le dessin se fabriquer en temps réel avec la musique en live. Est-ce que cette forme de « perte de contrôle » vous amuse, vous fait peur ou vous libère ?
Julien Neel : Elle me fait quand même un peu peur ! Dessiner en live reste un vrai challenge : on n’a pas tellement droit à l’erreur, ou plutôt l’erreur se voit immédiatement, et elle est même projetée en grand. Pour le prochain spectacle, nous travaillons avec Elisa Bernard, la Video Jockey, afin de trouver des manières de faire vivre le dessin tout au long de son élaboration. Voir un dessin se construire sous ses yeux est déjà assez magique, mais nous aimerions aller plus loin que la formule habituelle du concert dessiné. Jusqu’ici, nous avions notamment travaillé avec un rétroprojecteur. Cette fois, je vais dessiner en numérique et Elisa récupérera ce que je produis en direct pour le transformer, le mettre en mouvement et le faire vivre. Cela ouvre énormément de possibilités et ça risque d’être très intéressant.
Les Amis de la BD : Ce dernier album sera la fin de l’aventure Lou ! Sonata. On a connu Lou depuis son enfance, elle est aujourd’hui dans la vie active. Parmi toutes les étapes de sa vie, y en a-t-il une qui a été plus difficile à raconter ou à dessiner pour vous ?
Julien Neel : Chaque album représente un nouveau défi. Mais, bizarrement, celui qui a probablement été le plus difficile à dessiner pour moi, et sur lequel j’ai peut-être pris un peu moins de plaisir que sur les autres, est le deuxième tome de Lou ! Sonata, qui se déroule entièrement pendant un festival de musique. Le défi était de faire un album pratiquement sans ellipses, qui se déroule quasiment en temps réel. On suit Lou comme si on avait une caméra à l’épaule.Or, le décor est essentiellement un grand champ dans lequel se déroule un festival. Il y a donc très peu de décors au sens traditionnel du terme : le véritable décor, ce sont les gens, la foule, qui remplissent progressivement l’espace.
Je me suis retrouvé confronté aux limites de cet exercice de style que je m’étais moi-même imposé. En bande dessinée, les ellipses sont fondamentales. Sans elles, il devient plus difficile de créer des ruptures de rythme, des ambiances différentes, des variations de couleurs ou d’atmosphère. Je me suis aussi rendu compte à quel point j’avais toujours aimé raconter à travers les décors. En être privé et n’avoir pratiquement plus que la foule comme décor s’est révélé beaucoup moins facile que je ne l’imaginais, et parfois un peu répétitif.
Sur le troisième Sonata, j’ai donc pris énormément de plaisir à retrouver la ville, à travailler de nouveau sur des décors très différents et à multiplier les ambiances.
Les Amis de la BD : Avec ce dernier tome, comment vous sentez-vous ? Est-ce un peu comme lorsqu’un parent voit son enfant grandir et le laisse partir avec le sentiment qu’il est prêt à vivre sa propre vie ?
Julien Neel : Non, je ne ferais pas tout à fait cette comparaison. J’ai des enfants et j’ai déjà vécu cette situation : on ne peut quand même pas comparer l’attachement que l’on éprouve pour un enfant à celui que l’on éprouve pour un livre ou un personnage.
Mais il y a effectivement quelque chose de particulier dans le fait de boucler cette deuxième saison. Ce ne sera évidemment pas la dernière saison de Lou !, mais cela clôture le cycle Sonata et, d’une certaine manière, l’ensemble constitué par les deux premières saisons.
Je laisse donc la porte ouverte à ce qui viendra après. De la même façon que j’ai dû changer de forme entre la première saison et Sonata, l’enjeu pour la suite sera de trouver une nouvelle forme pour raconter les prochaines aventures de Lou. Pour l’instant, je ne sais pas encore ce que ce sera, et je prends un peu de temps pour y réfléchir.
Les Amis de la BD : Qu’avez-vous envie que l’on retienne de Lou ? Y a-t-il des choses que vous avez envie d’explorer encore avec elle ?
Julien Neel : Ce qui me frappe le plus, c’est de constater à quel point cette héroïne a marqué toute une génération. Je rencontre en festival, ou sur les réseaux sociaux, des lecteurs qui témoignent d’un attachement immense aux personnages et à la série. Même pour moi, cela reste quelque chose d’un peu mystérieux. Je me demande encore parfois comment j’ai réussi à créer ce lien-là. Et j’en suis extrêmement fier. Je suis fier aussi de m’inscrire dans une tradition franco-belge de héros et d’héroïnes capables de traverser les générations. Il n’y a finalement plus tant de séries aujourd’hui qui durent vingt ou trente ans tout en continuant à fédérer de jeunes lecteurs. Je suis très heureux de m’inscrire dans cette histoire-là.
Et bien sûr, il reste énormément de choses à explorer avec Lou. Mais pour l’instant, j’essaie de ne pas trop y penser. J’ai évidemment quelques pistes, quelques envies, mais le plus important est que je continue à m’amuser avec ce personnage, à me lancer de nouveaux défis et à faire confiance à l’intelligence de mes lecteurs.
Les Amis de la BD : Une chose est sûre, nous avons hâte de découvrir ce nouvel album et ce concert dessiné que nous partagerons avec nos lecteurs.
*lore : ensemble d’histoires, de traditions et de règles qui constituent l’arrière-plan d’un univers de fiction.
*Krystal Zealot est un groupe et un collectif musical crée par Julien Neel fondé en 2020 pour composer les bandes originales de la série Lou ! Sonata. https://julienneel.fr/
Propos recueillis par : Claire
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