Dans les coulisses du nouveau Gaston, avec Trondheim et Delaf
À l’occasion d’une tournée des médias en Suisse, Les Amis de la BD ont rencontré Lewis Trondheim et Delaf (Marc Delafontaine) pour évoquer leur travail autour de Gaston Lagaffe, les coulisses de la création de l’album et leur vision de ce personnage emblématique de la bande dessinée.

Les Amis de la BD : La première question s’adresse à Marc. On m’a demandé de la poser, alors je m’en acquitte tout de suite : y aura-t-il une véritable fin aux Nombrils ?
Marc Delafontaine : La vraie réponse, c’est que je ne sais pas. C’est un peu compliqué pour le moment parce que c’est une série que je faisais avec mon ex-conjointe. La porte n’est pas fermée, mais il faudrait que ça se fasse dans de bonnes conditions et pour l’instant, ce n’est pas ma priorité.
LABD : Donc, la porte reste ouverte ?
MD : Oui, exactement. J’ai des choses en tête. Tout n’est pas écrit, mais j’ai une véritable fin en tête. Je sais comment ça se termine.
LABD : Alors, on patiente ! Marc, vous avez déjà réalisé un premier Gaston, et Lewis vous a rejoint pour la suite. Lewis, pouvez-vous nous raconter comment vous êtes arrivé dans cette aventure ?
Lewis Trondheim : Marc avait mis quatre ans à réaliser le premier album. Entre-temps, j’ai eu la mauvaise idée de lui proposer de faire un Donjon pour qu’il puisse s’oxygéner un peu. Résultat : il a pris du retard sur le Gaston qu’il devait faire deux ans plus tard et m’a demandé si je pouvais l’aider au scénario.
LABD : Vous vous êtes senti obligé de lui rendre service.
LT : J’ai appris par la suite que je n’étais pas son premier choix, mais il m’avait laissé croire que je l’étais ! J’adore Gaston, mais c’est un projet pour lequel il est difficile de dire oui d’emblée. Je lui ai donc demandé un peu de temps pour voir si j’arrivais à écrire quelques pages, à quel rythme, et si ce que je proposais lui convenait.
LABD : Et finalement, vous vous êtes pris au jeu…
LT : Deux jours plus tard, je lui ai envoyé trois pages qui lui ont plu. Je pensais que nous allions travailler beaucoup plus étroitement ensemble, voire que Dupuis m’inviterait au Québec pendant deux mois, mais ce n’était pas le cas. J’écrivais les scénarios, Marc les validait ou non, puis nous retravaillions ensemble : il faisait des propositions, je les reprenais à mon tour. C’est pour cette raison que l’album porte la mention « Adaptation ».
LABD : C’est justement une mention que je trouvais curieuse…
LT : Marc connaissait déjà très bien l’univers et les personnages : je me suis donc dit que c’était lui le chef. De mon côté, je pouvais me concentrer sur ce qui m’amusait, sans m’autocensurer. Quand quelque chose ne convenait pas à Marc, il m’expliquait pourquoi et je comprenais son point de vue. Il y a donc eu pas mal de pages jetées à la poubelle !
LABD : Pour vous, Marc. Lewis, c’était plutôt un renfort, une collaboration ?
MD : Oui, c’était un peu les deux, mais avant tout une question de temps. Il me faut environ un an et demi pour dessiner un album, auquel se seraient ajoutés quelques mois pour l’écrire. Je n’avais tout simplement pas le temps de faire les deux. Si je n’ai pas pensé tout de suite à Lewis, c’est parce que sa personnalité est tellement forte que je me demandais s’il ne risquait pas de s’ennuyer à faire du Gaston dans les chaussons de Franquin. Finalement, il suffisait de lui poser la question !
LABD : Parce que finalement, il y a quand même trois fortes personnalités dans cette histoire : il y a Franquin, il y a Gaston, et puis il y a vous, Lewis…
LT : Oui, c’est vrai que c’est sans doute mon album le moins personnel. Mais comme j’adore les défis et les contraintes, ça a été l’un des plus grands. Faire du gag en une page, voire en une demi-page comme Franquin, c’est compliqué : une fois le gag terminé, il faut repartir de zéro et en trouver un autre.
LABD : Et puis la mécanique, je pense qu’elle est différente par rapport à vos habitudes…
LT : La mécanique est différente un petit peu, mais c’est surtout qu’il y a 900 gags de Franquin avant, et qu’il y a forcément la comparaison qui va être là à chaque fois. Donc tu ne peux pas te permettre de faire un truc moyen.

LABD : J’ai lu que vous vous connaissiez déjà depuis longtemps. Marc, vous pouvez peut-être nous raconter comment la rencontre s’est faite ?
MD : Au départ, j’étais surtout un fan de Lewis et de Lapinot. Quand il venait au Québec, j’allais le voir en dédicace. En 2002, après avoir lu une interview où il disait être ouvert aux propositions d’autres auteurs, je lui ai envoyé une histoire de quatre pages. J’étais encore un fan, pas vraiment un auteur, donc ça ne s’est pas fait. Et heureusement, parce que je n’étais pas prêt !
On s’est revus quatre ans plus tard à Angoulême, au lancement des Nombrils. Lewis s’est souvenu de moi, on a gardé contact et ça fait maintenant plus de vingt ans qu’on se connaît !
LABD : De votre côté justement, comme vous avez découvert un fan, avez-vous suivi son travail par la suite ?
LT : Oui, j’aimais bien Les Nombrils. Le mélange entre le gag en une page et la continuité, c’est quelque chose que je pratiquais déjà depuis longtemps, notamment avec des strips comme Le Pays des trois sourires. C’est un exercice exigeant : il faut suivre un fil narratif tout en restant drôle à chaque étape. Et quand Les Nombrils paraissaient dans le journal, c’était l’une des rares séries que je lisais, parce que le reste me semblait un peu bébé. Là, je trouvais qu’il y avait un vrai intérêt pour un lecteur adulte.
À force de dessiner et d’écrire Gaston, on finit par en comprendre les codes, et ça devient plus naturel. Au début, j’étais tétanisé. Delaf.
LABD : Marc, quand vous travaillez avec Lewis, aviez-vous encore un peu un regard de fan ou est-ce que vous êtes vraiment passé à une collaboration professionnelle ?
MD : C’est drôle, parce que le regard de fan, je l’ai quand même eu sur Donjon, en découvrant un scénario avec les découpages de Lewis et de Sfar. Ça faisait quelque chose ! C’est une série que je lisais il y a vingt ans, que je lis toujours et que j’adore. Donc, c’était assez particulier.
Mais sur Gaston, on était tellement pressés par les délais que je n’ai pas vraiment eu le temps de regarder le travail de Lewis avec mes yeux de fan. J’étais vraiment dans le boulot de BD, avec la pression d’avancer rapidement.
LT : Puis, on était vraiment dans une situation où dès le début on a mis les choses au point, c’est-à-dire que c’est Marc qui avait le dernier mot, quoi qu’il arrive.
MD : J’ai besoin, c’est bizarre, mais j’ai besoin d’avoir ce dernier mot-là, parce que si je ne sens pas le gag, s’il y a un truc, j’ai l’impression que ça va être désincarné.


LABD : Est-ce qu’après deux albums, on se sent déjà le taulier de Gaston Lagaffe dans ce cas-là ?
MD : Je pense que jamais je n’arriverai à la cheville de Franquin.
LABD : Même sans se comparer à Franquin, quand on reprend Gaston, se sent-on quand même un peu garant de son avenir ?
MD : À force de dessiner et d’écrire Gaston, on finit par en comprendre les codes, et ça devient plus naturel. Au début, j’étais tétanisé : je me souviens avoir mis trois semaines à dessiner ma page d’hommage en 2017. Je ne faisais alors qu’imiter Franquin, mais avec le temps, son dessin s’est mélangé au mien, pour donner quelque chose d’un peu hybride.
LABD : Les deux styles s’imprègnent l’un de l’autre… On le voit davantage dans le second album ?
LT : C’est compliqué, parce que Franquin était un génie du mouvement et du gag. Marc a même étudié des scans de ses originaux pour comprendre son trait : il a remarqué que tout était construit à partir de petites courbes très vives, à l’opposé de son dessin naturel, plus souple et tendu.
MD : Oui, il faut laisser sa patte transparaître. Au début, j’essayais de la masquer, mais je pense que c’était une erreur. Pour le premier album, je voulais donner aux lecteurs le Gaston qu’ils aimaient, mais de toute façon, ma patte allait se voir. Alors autant la laisser s’exprimer. Pour moi, ça change tout de pouvoir apporter un peu de moi-même.
LT : On ne peut pas s’effacer complètement : intégrer des codes que Franquin a développés en quarante ans ne se fait pas en cinq minutes. Et le copier totalement n’aurait pas de sens, puisque c’était sa voix, son trait. Mais quand on reprend Gaston, il faut rester proche du modèle, tout en sachant mettre son ego de côté, aussi bien dans le scénario que dans le dessin.
J’ai choisi de ne pas m’autocensurer, et je pense qu’il y a beaucoup de tendresse dans cet album. Lewis Trondheim.
LABD : Avez-vous eu cette même peur avant de vous lancer dans vos scénarios ?
LT : J’avais déjà fait quelques gags pour des pages hommages, mais remplir 44 pages, c’est autre chose ! Il fallait tenir sur la durée, garder le plaisir sans tomber dans le pastiche. J’ai donc choisi de ne pas m’autocensurer, et je pense qu’il y a beaucoup de tendresse dans cet album.
Chez Franquin, le gag vient souvent de l’énergie du dessin : les personnages se poursuivent, prennent des coups, rebondissent comme des pantins en caoutchouc. Mais pour moi, Gaston est un personnage auquel je tiens vraiment, pas une marionnette. Le voir prendre des coups me gênait. Franquin pouvait le faire, mais quarante ans plus tard, je ne me sentais pas de le faire de la même façon.

LABD : Se marre-t-on de ses propres gags quand on les écrit, ou est-ce qu’à force de les travailler, on finit par avoir du recul ?
LT : Parfois, oui, je pouffe quand c’est très bête ! Mais pour Gaston, c’est une autre mécanique. Avec Obion, par exemple, on travaille souvent côte à côte, en ping-pong : on se fait rire, on passe à l’autre, et on sait que ça fonctionne. Pour Gaston, tout demande beaucoup plus de précision et de retravail. J’étais assez serein parce que je savais que Marc allait enrichir les gags avec les attitudes des personnages et plein de détails. Comme chez Franquin, il y a une telle générosité dans le dessin, les décors et les mouvements qu’on découvre encore des choses à la relecture.
LABD : Quelle matière donnez-vous à Marc pour travailler ? Vous lui envoyez des dessins ou tout est rédigé ?
LT : Oui, j’ai des dessins originaux, avec les pages découpées comme ça. Je pourrais les vendre très cher aujourd’hui ! Alors que Marc, lui, travaille tout en numérique, donc il n’a pas d’originaux à vendre.
MD : Il y a vraiment des gags qui m’ont fait éclater de rire, comme celui avec la noix. Je ne m’y attendais absolument pas : c’était tellement bien pensé et tellement nouveau ! On n’avait jamais vu ce système d’archivage, qui existe vraiment, d’ailleurs. Quand j’ai envoyé le crayonné à Lewis, il m’a répondu : « Je n’ai jamais vu un gag aussi drôle ! »
LABD : L’histoire de la noix, finalement, il fallait aller aussi la retrouver…
LT : Ce gag, je ne l’ai pas trouvé tout de suite : j’avais essayé d’autres idées, mais ça ne fonctionnait pas. Et puis j’ai eu cette idée d’archivage avec des rails, et là, je me suis dit : « Mais oui ! » Personne ne va s’y attendre, et les amoureux de Franquin vont reconnaître la référence. Au milieu de l’album, ça arrive d’un coup et ça devrait leur faire plaisir. C’est un peu du fan service, mais on est aussi là pour ça !
LABD : Marc, j’ai lu dans le dossier de presse que vous vous étiez fixé comme contrainte de situer Gaston dans les années 60-70. C’est bien ça ?
MD : Oui, c’est ça, à la fin des années 60, début des années 70. C’est une décision que j’ai dû prendre quand j’ai fait le tome 22, parce que je n’avais pas envie de faire un Gaston contemporain. Pour moi, Gaston est lié à une époque, mais surtout à la vision du monde de Franquin. Or, le monde a beaucoup changé, et je ne connais pas sa vision du monde d’aujourd’hui. Pour moi, cette période correspond vraiment à l’âge d’or de Gaston : le dessin est sublime, le travail au pinceau est tellement beau.
LABD : Est-ce que c’est compliqué de replacer Gaston dans les années 60 ? Arrive-t-on à faire abstraction des codes de notre XXIe siècle ? Pourrait-on être tenté de dire « Gaston aurait pu inventer Internet » ou des choses comme ça ?
MD : Oui, mais il faut faire attention. J’ai glissé deux ou trois clins d’œil dans le premier tome, mais il faut y aller délicatement. Il ne faut pas que ça fasse sortir le lecteur de l’album. Pour le deuxième, Lewis n’a pas eu envie d’aller dans cette direction, et je le comprends tout à fait. Mais je ne m’interdis pas d’y revenir plus tard : il faut simplement le sentir. Parfois, on a une idée et on se dit : « Tiens, ça, c’est génial ! » Mais ensuite, on se demande si ça existait déjà en 1971. Et là, on se rend compte que non, que ce genre de chose est plutôt apparu au début des années 80. Il faut donc aussi faire attention à ces détails-là.
LT : Moi, j’ai eu la chance de vivre aussi ces époques-là. Je suis né en 64, donc il suffit que je plonge un petit peu dans mes souvenirs pour avoir des décors, des situations que je pourrais utiliser.
LABD : Après des décennies et 23 albums, Gaston a-t-il encore de quoi nous surprendre, au-delà des gags classiques comme celui de la noix ?
LT : J’ai créé un autre running gag, avec Gaston qui se retrouve embarqué par des camions et je ne sais quoi, au bord de la mer, à la montagne, etc.
MD : Les enclumes aussi…
LT : Oui, les enclumes ! On se dit : « Il faut que je fasse un truc avec des enclumes. » Mais pourquoi des enclumes ? Ça pourrait être des râteaux ou des bouches d’égout ouvertes. C’est très BD, au fond. Je pense qu’il ne faut pas hésiter à exploiter une idée idiote, une situation ou un objet absurde. Pour le diabolo, par exemple, je me suis d’abord dit que ce n’était pas très intéressant, puis j’ai réalisé qu’il y avait plein de choses à faire avec. Alors je me suis lancé ! J’imagine que la plupart des gens nés après 2000 ne savent pas trop ce qu’est un diabolo, mais en voyant Gaston, ils se disent… J’ai déjà vaguement vu ça quelque part, puis c’est suffisant, ce n’est pas la peine de faire un cours sur les jeux des années 60 ou 70.

LABD : Marc, avez-vous un exemple de chose que vous avez vraiment dû adapter par rapport à un gag de Lewis comme ça en tête ?
MD : Je pense spontanément aux gags, puisqu’on parle des enclumes. Mais il y a aussi, par exemple, Gaston qui invente une technique pour laver les vitres avec une bande élastique. Dans l’album de Lewis, il n’y avait pas d’enclumes, mais je trouvais ça chouette d’en ramener, puisqu’il y avait déjà eu le chamboule-tout. Je me suis dit : « Et si on remettait les enclumes ? » Évidemment, je faisais valider l’idée par Lewis avant de passer au crayonné. Sinon, l’autre exemple, c’est celui du pistolet à glaçon…
LT : Oui, c’est ça. J’avais imaginé Gaston avec un pistolet qui, quand on tirait dans les nuages, faisait tomber des glaçons. Mais Marc m’a dit : « Il n’est pas capable de faire ça, ce n’est pas Zorglub ! Il ne peut pas réaliser un truc aussi prodigieux. » Et je me suis dit : « Ah oui, effectivement ! » J’ai donc détourné l’idée : Gaston fait croire qu’il a ce pouvoir, alors qu’en réalité, c’est le Jules-de-chez-Smith-en-face, sur le toit, qui fait tomber les glaçons. Ça correspond davantage au genre de blagues que pourrait faire Gaston, et c’est encore mieux comme ça.
LABD : Et il se fait griller comme souvent…
MD : Ça, c’est un autre gag qui m’a fait éclater de rire : « Retourne travailler, signé le nuage. » Ça, c’est très Prunelle. Et c’est une réponse très Trondheim également.
Ses inventions polluantes ne collent pas toujours avec son côté écolo ! Il faut donc choisir quel Gaston utiliser et quel type de gag privilégier. Lewis Trondheim.
LABD : Avec une série aussi emblématique, la reprise suscite forcément des débats. Vous l’avez déjà vécu avec le premier album : est-ce que ces discussions vous touchent ? Est-ce qu’elles ajoutent une pression, ou arrivez-vous à vous concentrer sur votre travail ?
MD : J’essaie de ne pas trop y penser. Quand Dupuis m’a proposé de faire un album de Gaston, je leur ai demandé : « Mais on a le droit ? » Je ne savais pas que c’était possible ! Ils m’ont expliqué qu’ils avaient les droits. De toute façon, je n’y voyais aucun problème : que la reprise soit bonne ou mauvaise, ça n’enlèvera jamais rien au génie de Franquin.
Ensuite, il y a eu le conflit avec les ayants droit. Je suis resté en retrait, en attendant la décision de justice. Honnêtement, j’étais assez serein à l’idée que l’album ne puisse pas sortir. Finalement, il a pu paraître, donc tant mieux !
LT : Même avant la décision de justice, je me suis dit que j’allais continuer. Au moins, j’aurais fait l’album, et s’il ne sortait pas, ce n’était pas grave : j’aurais mené le projet à son terme quoi qu’il arrive.
Mais je trouve la situation compliquée, parce que je pense qu’Isabelle Franquin a raison et que Dupuis a raison aussi. Ce sont deux visions qui s’opposent, totalement incompatibles, mais qui se défendent chacune de leur côté. Je ne pense donc pas qu’il y ait des gentils et des méchants.
Franquin disait dans une interview que chez Gaston, ça devait être un bordel pas possible, et qu’il ne se sentait pas le courage de dessiner ça ! Delaf.
LABD : On parlait de la mécanique des gags tout à l’heure. Comment arrivez-vous à sentir si un gag fonctionne ? Ou même à le dessiner, à décider s’il se fait sur une demi-page ou une page ?
LT : Pour savoir si ça fonctionne, il faut que je dessine et que je voie si le rythme et l’enchaînement des cases correspondent à ce que j’ai lu chez Franquin. Gaston a beaucoup évolué au fil du temps : d’abord timide, puis bricoleur, puis un peu écolo. Mais ses inventions polluantes ne collent pas toujours avec son côté écolo ! Il faut donc choisir quel Gaston utiliser et quel type de gag privilégier. Je fonctionne beaucoup au feeling. J’essaie de faire une synthèse des différentes périodes. Certains éléments, comme le perroquet, viennent de bien avant 1969-1971, tandis que d’autres, comme le costume de Flagada, datent de 1976. J’ai même intégré Longtarin, apparu plus tard, parce qu’il fait partie de l’imagerie de Gaston. Sans lui qui cherche à mettre des PV, il aurait manqué quelque chose.
LABD : Est-on tenté d’ajouter de nouveaux personnages ?
MD : Le petit neveu, par exemple, Lewis : tu as inventé le stagiaire.
LT : Pour les gags, il y a déjà beaucoup de personnages existants, et c’est un plaisir de pouvoir les retrouver. Franquin avait, par exemple, fait un gag avec une crêpière. Je me suis dit que ce serait amusant de la faire revenir. Ceux qui connaissent le gag pourraient se dire qu’on va reprendre la même idée, mais justement, on la détourne pour en faire autre chose. En revanche, j’aurais du mal à créer de nouveaux personnages récurrents. Je pourrais les faire revenir deux ou trois fois, peut-être, mais pas forcément davantage. On en avait parlé à un moment, mais je ne sais pas trop pourquoi, ça ne m’attire pas vraiment.
LABD : Ce stagiaire, pourrait-on quand même le revoir ?
MD : Pourquoi pas, si on a la bonne idée. Moi, j’avais créé aussi un personnage de psy dans le premier album, et celui de l’imprimeur aussi. Mais cela dit, il y a quand même des choses que je m’interdirais. Par exemple, je ne montrerais jamais tante Hortense ou…
LT : … Ou l’appartement de Gaston.
LABD : Alors ça, c’était une de mes questions…. On voit Gaston évoluer dans la rue, en pleine nature quand il part camper, à la rédaction ou parfois chez Jules. Mais finalement, on ne le voit jamais dans son appartement. Pourquoi ?
MD : On le voit quand même chez lui dans le gag 500. Franquin l’avait dessiné assis sur une chaise berçante, avec le niveau de l’eau qui monte progressivement. Mais on ne voit finalement qu’un mur, une photo encadrée et Mademoiselle Jeanne derrière lui. Il a aussi réalisé plus tard une page hors-série pour la Poste belge, où l’on aperçoit un peu l’intérieur et le hall d’entrée de son appartement. Mais Franquin disait dans une interview que chez Gaston, ça devait être un bordel pas possible, et qu’il ne se sentait pas le courage de dessiner ça !

LABD : Ce serait trahir Franquin que de dessiner l’appartement ?
MD : Ce serait tout un défi. Mais en même temps, comme on ne l’a quasiment jamais vu chez lui en plus de 900 gags, ce serait un peu étrange de le faire maintenant.
LT : Ce serait bizarre de décider tout à coup de l’intérieur de chez Gaston. Ce serait un peu usurper nos prérogatives.
MD : Ce serait un peu comme expliquer ce qu’il y a dans les contrats. Ouais, c’est vrai. On n’a pas le droit…
LABD : Les contrats… encore un running gag…
MD : Je ne sais pas combien il y en a dans l’album, mais il y en a beaucoup. Quand je préparais le chemin de fer, j’essayais d’en placer un tous les trois ou quatre gags. Il faudrait faire le compte, mais il y en a quand même pas mal !
LT : C’était l’un de mes gags préférés, forcément. Je me souviens de cette histoire où Prunelle enferme Gaston à la cave. Ils finissent par signer leur contrat et repartent tout contents, avec les documents sous le bras. Sauf que Gaston a trouvé un jeu de fléchettes : une fléchette passe par le soupirail, se plante dans les contrats, puis dans un camion qui va partir vers je ne sais quel pays. Et là, tu te dis : « Waouh ! » Tu sais que ça va mal se terminer, mais tu n’imagines absolument pas comment. C’est ça qui est génial !
LABD : Comment trouve-t-on le bon rythme pour l’album et comment répartit-on les gags ? Il faut alterner les types de gags, comme ceux avec les fameuses multi-trompettes, mais aussi gérer les running gags avec De Mesmaeker, par exemple. Comment organise-t-on tout ça ?
LT : C’était le travail de Marc, mais j’ai peut-être un peu rebattu les cartes en demandant des gags en demi-page. Certains gags sont parfaits dans ce format : sur une page entière, on risquerait de trop tirer sur la corde. Au début, Marc n’était pas très à l’aise avec cette idée, mais en voyant les gags, il a vite compris l’intérêt.
MD : Les demi-pages apportent aussi une belle respiration à l’album. Ça change le rythme et c’est très bienvenu. Mais quand on construit l’album, il faut répartir les gags avec De Mesmaeker pour éviter qu’ils se retrouvent tous à la suite. C’est pareil pour les demi-pages. Il faut aussi faire attention aux changements de saison. Franquin dessinait un gag par semaine, et chaque gag se déroulait dans la saison du moment.
LABD : Oui, parce que c’était prépublié dans Spirou…
MD : Oui, c’est ça. On voit les saisons passer et défiler, et je ne voulais pas créer d’incohérences dans l’album. Rien qu’avec ces trois paramètres, c’était déjà énorme ! Il fallait aussi éviter d’avoir deux gags très bavards à la suite, ou au contraire deux gags très légers, presque muets. C’était un sacré casse-tête !
LABD : Quel type de gag prenez-vous justement pour faire un peu cette pause respiration dans l’album ?
MD : Il faut aussi savoir glisser de temps en temps une page presque muette, comme le gag des poussins que Lewis a proposé. Pour moi, c’était déjà une respiration au niveau du dessin, parce qu’il y avait moins de travail ! Mais dans l’album aussi, cette page était bienvenue : elle allégeait l’ensemble et créait une petite pause visuelle.
LABD : Quelqu’un parmi les membres de la rédaction des Amis de la BD avait justement remarqué que vos poules ressemblaient à la poule à quatre pattes de Franquin. Est-ce un hasard ?
MD : La poule à quatre pattes de Franquin faisait partie de mes références. Je voulais voir comment il dessinait les poules, pour éviter que les miennes soient trop éloignées de son style. Il n’en a pas dessiné énormément, mais il y en a quand même quelques-unes.
LABD : Y a-t-il d’autres éléments pour lesquels vous êtes allés chercher l’inspiration directement chez Franquin ?
MD : Oui, un peu partout. Quand tu reprends une série en essayant d’être le plus fidèle possible, tu vas naturellement regarder comment l’auteur dessinait certains éléments. Si Franquin avait déjà dessiné un crocodile, par exemple, tu ne vas pas inventer le tien : tu vas regarder comment il le faisait, puis l’adapter à ta sauce, tout en essayant de conserver un peu sa patte.

LABD : Pensez-vous que Gaston puisse continuer à séduire des lectrices et des lecteurs de toutes les générations ? Marc, quels lecteurs viennent vous rencontrer en festival ?
MD : Je pense que oui, parce qu’il y a des lecteurs de tous les âges. Je vois même de très jeunes lecteurs, de sept ou huit ans, qui découvrent Gaston, et je trouve ça fantastique. À chaque fois que je rencontre un enfant, je lui demande si ça ne le perturbe pas que l’histoire se passe dans les années 70. Mais non, ils ne s’en rendent même pas compte ! En même temps, quand j’étais enfant, je lisais des BD qui se déroulaient dans les années 40 ou 50, comme les premiers Spirou et Fantasio. Le monde avait pourtant beaucoup changé, mais ça ne me gênait pas du tout. Je pense que c’est pareil aujourd’hui. Les jeunes peuvent être fans d’une série comme Stranger Things, par exemple, alors que l’histoire se passe dans les années 80.
LT : Il faut voir Gaston comme une série historique, un peu comme Lucky Luke, qui est un western, ou Astérix, qui se déroule dans l’Antiquité. Blake et Mortimer, c’est plutôt l’époque de la Seconde Guerre mondiale ou de l’après-guerre. Gaston, lui, appartient aux années 60-70. Un enfant qui découvre la série aujourd’hui ne la lit pas forcément avec nostalgie, mais simplement comme un univers d’une autre époque. Il ne faut donc pas croire que Gaston s’adresse uniquement aux vieux nostalgiques !
LABD : Gaston aurait-il pu être créé au XXIe siècle ? Aujourd’hui, le monde du travail demande toujours plus de performance et de rapidité. Est-ce qu’un personnage comme lui aurait encore sa place dans cet environnement ?
LT : Quand Gaston a été créé, c’était tout de suite un anti-héros destiné à faire rire dans le journal. Personne n’imaginait qu’il irait jusqu’à 23 albums. Si ça a si bien fonctionné, c’est parce que beaucoup de gens se sont reconnus en lui ou ont reconnu des proches. Aurait-il pu être inventé au XXIe siècle ? La bande dessinée a évolué, passant des enfants aux adolescents dans les années 70, puis aux adultes dans les années 90. Je pense que d’autres auraient forcément créé des anti-héros comme Gaston. Mais Gaston reste un personnage très moderne. Le confinement nous a amenés à prendre du recul sur nos vies et à nous demander où nous allions. Gaston, lui, sait très bien où il ne veut pas aller ! Et je pense que beaucoup de gens ont découvert leur petit côté Gaston à cette occasion.
MD : Lewis a très bien répondu. Il y aurait forcément eu d’autres BD sur le monde du travail, le stress et les relations au boulot. Mais oui, on pourrait tout à fait inventer un personnage comme Gaston aujourd’hui, même s’il serait probablement très différent.
LT : C’est ce qui rend Gaston intéressant : c’est un personnage né de l’inconscient de Delporte et de Franquin, qui se sont dit à un moment : « Tiens, ce serait marrant de faire ça, essayons ! » Une IA, elle, n’aurait pas pu inventer Gaston. Elle a besoin de tout ce qui existe déjà pour le recombiner sous une autre forme, mais elle n’aurait pas pu créer ce personnage de cette manière.
LABD : Elle ne peut pas faire ce pas de côté.
LT : L’IA ne peut pas faire ce pas de côté, elle n’a pas de failles. Et si tu lui demandes d’en avoir, elle ne peut que faire semblant, en imitant celles de quelqu’un d’autre. Il faut lui expliquer quel type de faille reproduire, mais ça ne vient pas du même endroit.
LABD : Gaston aurait-il pu utiliser l’IA ?
MD : C’est tellement difficile d’imaginer Gaston devant un ordinateur ! Pour moi, Gaston, c’est quelqu’un qui classe du courrier papier. Imaginez-le en train de trier ses mails, ça n’a aucun sens ! Et puis, c’est beaucoup moins visuel. C’est un personnage qui appartient encore à notre ancien monde analogique, je trouve.
LABD : Le fait de repartir du gag numéro 1 dans la numérotation, c’était un choix de l’éditeur ou le vôtre ?
MD : En fait, ça s’est fait tout naturellement. Je pense que ce n’était même pas vraiment un choix : quand j’ai réalisé ma première planche, je l’ai spontanément numérotée 1. La décision de numéroter l’album 22 est venue beaucoup plus tard, et on n’a jamais renuméroté les planches. C’est tout simplement ça !
LABD : Lewis a déjà annoncé qu’il ne ferait pas de deuxième album. Marc, est-ce facile pour vous de retrouver votre rythme de travail en solitaire pour vous lancer dans le prochain opus ?
MD : Oui, tout à fait. Je travaille sur des gags d’une page depuis 2005, donc c’est un muscle que je n’ai pas complètement perdu !
LABD : Pour terminer. Lewis, avez-vous une question que vous n’avez jamais posée à Marc ?
LT : Je lui ai posé la question, mais peu de gens lui ont demandé. Le prochain Gaston sur papier ?
MD : J’aimerais bien, j’avoue que ce serait un fantasme de pouvoir me remettre au papier. Je dessine sur tablette depuis 2003, alors retrouver mes réflexes sur papier, je ne sais pas si ce serait possible. Je pense que oui, mais ça demanderait un peu de temps. J’aimerais vraiment réussir à en faire quelques pages, même si ce n’est pas forcément tout l’album.
LABD : Histoire de retrouver des originaux à vendre !
MD : Oui, c’est ça. Ce serait surtout le plaisir de retrouver le dessin sur papier. Je me souviens, quand je dessinais sur papier, d’éteindre ma lampe le soir et de me dire : « Voilà, aujourd’hui, j’ai fait ça. » C’est très concret, tu vois ce que tu as réalisé sur ta feuille. Alors qu’aujourd’hui, tout est dématérialisé.
LABD : Marc, votre question inédite pour Lewis ?
MD : Lewis, est-ce que tu imaginerais un album de Lapinot dans l’esprit de Gaston, un peu comme ce que tu as fait avec Astérix ? Je pense que ça pourrait être drôle. Tu m’avais envoyé un Lapinot avec un pull vert qui disait « Beuh » ou « Enfin », et ça marchait vraiment bien !
LT : Oui, ça pourrait marcher, mais je n’ai pas envie de m’enfermer dans un système où je ne ferais que des parodies. Ça pourrait sembler plus facile, mais en réalité, c’est difficile à faire ! Et puis, je n’ai pas envie de me retrouver à ne plus avoir d’autres idées que des parodies. J’ai une idée bien précise, différente d’Astérix, pour exploiter un univers comme celui-là, et j’ai déjà commencé à la développer. J’ai fait quelques pages, mais je ne pense pas aller plus loin.
LABD : Un grand merci à tous les deux pour ce chouette moment !
Propos recueillis par : Bruce Rennes
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