Off
La coupure générale et durable de l’électricité, d’internet et de tout moyen de communication plonge instantanément la civilisation humaine dans l’obscurité et le chaos. C’est sur cet arrêt brutal que s’ouvre Off, un album d’anticipation apocalyptique co-scénarisé par Romain Renard et Olivier Tollet, avec Patrice Réglat-Vizzavona au dessin. Initialement conçu pour la télévision, ce thriller de trois cent quarante-trois pages tire parti de cette panne totale pour interroger la fragilité d’un monde moderne capable de s’effondrer en un instant.

Off©Éditions Daniel Maghen – Romain Renard, Olivier Tollet, Patrice Réglat-Vizzavona
Du côté du scénario, la présence de Romain Renard, déjà remarqué pour le magnifique Revoir Comanche, s’associe à merveille avec le travail de co-auteur d’Olivier Tollet, notamment à travers le choix judicieux de situer l’intrigue en Belgique. Alors qu’une telle intrigue située en France aurait souffert d’un sentiment de déjà-vu, ce cadre apporte une originalité culturelle indéniable pour un public francophone, permettant de découvrir des institutions et des mentalités différentes. Pour explorer cette société belge en crise, l’histoire ne suit pas une ligne droite mais adopte la forme d’un récit choral. Les trajectoires des différents protagonistes s’entrecroisent de manière fluide et réaliste, chaque chapitre adoptant le point de vue d’un personnage spécifique, une construction efficace pour installer une tension psychologique constante.

La famille Van Obel au cœur du récit choral©Off – Éditions Daniel Maghen – Romain Renard, Olivier Tollet, Patrice Réglat-Vizzavona
Le choix de l’angoisse sourde versus le spectaculaire
En privilégiant cette angoisse sourde au spectaculaire, l’œuvre affirme sa singularité dans le traitement du post-apocalyptique. Ce choix prend à contre-pied les attentes habituelles du genre, délaissant les destructions massives ou les scénarios d’hiver nucléaire pour privilégier le réalisme. Ici, une éruption solaire majeure engendre une tempête géomagnétique semblable à l’événement de Carrington de 1859, une situation face à laquelle la société n’est pas préparée, pour reprendre une formule marquante du récit. Ce choix écarte d’emblée les clichés des monstres mutants ou des paysages instantanément calcinés pour se concentrer sur une dégradation plus lente et insidieuse de ce que le genre humain a connu et du monde dans lequel il a vécu. Si l’environnement naturel demeure intact à l’extérieur des cités, l’effondrement des réseaux de traitement corrompt rapidement la salubrité urbaine. Les bâtiments restent debout, mais les villes deviennent des coquilles vides, des structures non fonctionnelles. Le véritable sujet de l’album n’est pas le spectaculaire du chaos, mais la bascule du quotidien de gens ordinaires face à la pénurie immédiate d’eau, de nourriture et de médicaments.

La fragilité du monde moderne face au black-out©Off – Éditions Daniel Maghen – Romain Renard, Olivier Tollet, Patrice Réglat-Vizzavona
Cette approche permet d’explorer les mécanismes psychologiques et sociaux avec un réalisme cru. Le scénario entremêle ainsi des intrigues policières, politiques et familiales pour interroger la faculté d’adaptation des personnages face à une crise qui s’installe sur le long terme. L’album met en évidence des mécanismes de survie aussi logiques que redoutables, caractérisés par l’individualisme, le repli sur soi et le retour à la loi du plus fort.
Rigueur graphique et maîtrise des contrastes
La réussite de cet album passe aussi par sa maîtrise esthétique, qui soutient de bout en bout la tension dramatique. Le dessin réaliste de Patrice Réglat-Vizzavona s’exprime à travers des planches possédant un niveau de détail chirurgical. L’anatomie et les perspectives démontrent une solide rigueur, tandis que les décors, qu’ils soient urbains comme les rues de Bruxelles ou ruraux, profitent d’une grande minutie sans pour autant surcharger la lecture. Les expressions des personnages sont particulièrement bien rendues, qu’il s’agisse de traduire la fatigue, la détresse médicale au sein d’une salle d’opération ou le cynisme d’un des antagonistes. La mise en page s’avère dynamique mais classique, s’adaptant continuellement au rythme des scènes, avec un lettrage manuscrit qui s’intègre naturellement aux planches.

La stupeur et l’incompréhension gravées sur les visages©Off – Éditions Daniel Maghen – Romain Renard, Olivier Tollet, Patrice Réglat-Vizzavona
Cette nervosité ambiante devient presque palpable grâce à la gestion sonore et visuelle de l’urgence. L’utilisation d’onomatopées brutes accentue la violence de l’instant, matérialisant le bruit d’un moteur, les cris stridents des ambulances et les klaxons incessants. De plus, la colorisation utilise des codes chromatiques distincts pour découper la narration et guider immédiatement le ressenti du lecteur. Le passage d’une ambiance à l’autre structure le rythme du récit, alternant entre des teintes chaudes et désaturées pour le quotidien, des tons froids et chirurgicaux pour l’angoisse, et des éclats incandescents pour le drame. Cette gestion des contrastes et de la lumière, notamment avec les somptueux jeux de lumière des aurores boréales qui percent l’obscurité, agit comme une mise en scène invisible dictant l’intensité de chaque séquence. Maintenir une telle cohérence visuelle sur l’ensemble de cet imposant album est une performance remarquable, qui garantit une lecture fluide de bout en bout.

La matérialisation de l’urgence par la restitution des bruits ambiants©Off – Éditions Daniel Maghen – Romain Renard, Olivier Tollet, Patrice Réglat-Vizzavona
L’intrigue expose avec justesse les dérives morales de citoyens ordinaires, le cynisme des jeux politiques et les dynamiques de radicalisation nées de la crise. Cette noirceur fait écho à un graphisme réaliste et maîtrisé, dont la tension sourde amplifie le drame des personnages. Pourtant, l’œuvre ne cède pas au désespoir. En invitant à lever les yeux vers la splendeur des aurores boréales, le récit pousse à envisager l’avenir autrement : si l’ancien monde a cessé d’exister, la lumière du ciel suggère qu’une nouvelle manière d’habiter la Terre reste possible.
Chronique écrite par : Charlotte Claeys
Informations sur l’album :
- Scénario : Romain Renard et Olivier Tollet
- Dessin et couleur : Patrice Réglat-Vizzavona
- Éditeur : Daniel Maghen
- Date de sortie (Québec) : 13/04/2026
- Pagination : 343 pages
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