L’Odyssée tragique du MC Ruby
En 1993, le journaliste Philippe Broussard publie dans Le Monde un grand reportage récompensé par le prix Albert-Londres. Il relate le massacre de huit passagers clandestins africains, jetés à la mer au large du Portugal. Aujourd’hui adapté en bande dessinée, ce récit retrace les temps forts d’une enquête qui a durablement marqué le grand reporter.

Le 6 novembre 1992, le cargo MC Ruby accoste au port du Havre, au terme de plusieurs semaines de voyage depuis le Ghana. La brume matinale enveloppe le quai des Amériques. Un jeune Africain s’extrait des cales du porte-conteneurs. Il quitte le navire et court vers la sortie de la zone portuaire, escaladant les grillages surmontés de fils barbelés avant de se diriger vers le bureau de la police aux frontières.
Kingsley Ofusu est un jeune Ghanéen, passager clandestin. Il est le seul rescapé d’un massacre perpétré à huis clos à bord du MC Ruby. Il met en cause les membres de l’équipage, composé de marins ukrainiens. La police intervient.
Dans les locaux du Monde, Edwy Plenel, directeur de la rédaction, convoque le journaliste Philippe Broussard et lui confie la mission d’enquêter sur l’affaire du MC Ruby. Les moyens sont à la hauteur de l’ambition : un grand reportage au long cours, publié sous forme de feuilleton. Pour le journaliste, il s’agit de raconter cette tragédie de l’intérieur, en allant au Ghana et en Ukraine, au plus près des destins humains, dans ce face-à-face entre « misère noire et misère blanche ».

Un reportage récompensé par le prix Albert-Londres
Le reportage de Philippe Broussard, publié en plusieurs volets dans les colonnes du Monde en mars 1993, lui vaut de recevoir, la même année, le prix Albert-Londres. Edwy Plenel avait eu du flair ! Adapté en bande dessinée, avec la collaboration du scénariste Jean-David Morvan, le récit rejoint ainsi la collection Aire libre de Dupuis, dans le cadre de la série consacrée aux lauréats du prestigieux prix des grands reporters.
Les deux auteurs reprennent le fil de cette enquête journalistique pour en retracer les temps forts. Pour son reportage, Philippe Broussard a d’abord rencontré, au Havre, Kingsley Ofusu, alors empêtré dans le dédale administratif français pour obtenir le statut de réfugié. Le journaliste a ensuite tutoyé la misère des faubourgs de Takoradi, au Ghana, avant de poursuivre ses investigations dans les quartiers populaires d’Odessa, en Ukraine.

Ainsi, au gré des témoignages, le récit de L’Odyssée tragique du MC Ruby se dévoile peu à peu aux lectrices et aux lecteurs. On progresse au rythme du journaliste, démêlant ici et là les fils d’une enquête qui permet de mieux comprendre le parcours de jeunes réfugiés africains, mais aussi les conditions de travail des marins ukrainiens. Les zones d’ombre restent nombreuses. Le récit entremêle habilement les témoignages des uns et des autres pour tenter de comprendre ce qui a conduit à cet acte d’inhumanité.
Une réalité qui dépasse la fiction
Le dessin réaliste de Jean-Denis Pendanx confère au récit une tonalité sombre, renforcée notamment par les traits immédiatement reconnaissables d’Edwy Plenel, figure incontournable du paysage médiatique depuis près de cinquante ans et cofondateur de Mediapart. Le souci du détail plonge les lectrices et les lecteurs au cœur de cette enquête du réel. On comprend alors que ce récit n’est pas une fiction : la réalité des faits, indicible et brutale, s’insinue dans les esprits et laisse une empreinte malaisante. Parfois jusqu’à la nausée.
Dans la narration, le contraste est saisissant entre les flashbacks qui reviennent sur cette nuit d’horreur à bord du cargo et les séquences en plein jour qui suivent le travail du journaliste. Tandis que Philippe Broussard mène ses entretiens avec humanité, sans porter de jugement, le récit du massacre nocturne devient irrespirable.
La construction de l’histoire et le découpage des planches font habilement ressortir les divergences des témoignages, confrontant, case contre case, l’enquête policière officielle aux versions des familles ukrainiennes, qui, éloignées de la France, ne comprennent pas pourquoi un père ou un mari se retrouve emprisonné à l’étranger.

À la justice de trancher
Pourtant, le récit de Broussard, Pendanx et Morvan n’est pas une enquête à charge. Ce n’est ni le rôle du journaliste ni celui des auteurs de bande dessinée de se substituer à la justice. Le trio restitue à la fois le travail du grand reporter et les témoignages autour de cette sombre nuit du 2 au 3 novembre 1992.
Il appartient à la justice d’établir les responsabilités de chacun, de démêler le vrai du faux et de confronter les versions parfois opposées de l’équipage, du commandement du navire et de Kingsley Ofusu, dont certaines déclarations se révèlent imprécises. Les juges ont tranché en décembre 1995.

À l’heure où la presse manque parfois de moyens, où elle est confrontée à la montée en puissance de l’intelligence artificielle et à la défiance d’une partie de son public, L’Odyssée tragique du MC Ruby rappelle avec force l’importance du travail journalistique et des enquêtes au long cours.
À la lecture de cette bande dessinée, on mesure l’importance du travail de terrain et la nécessité d’aller à la rencontre des actrices et des acteurs d’un fait tragique pour en saisir toute la substance. Cette démarche donne de l’épaisseur au reportage et permet aux lectrices et aux lecteurs de mieux comprendre les enjeux de mondes qui s’entrechoquent avec une brutalité croissante.
Chronique écrite par : Bruce Rennes
Informations sur l’album :
- Scénario : Philippe Broussard / Jean-David Morvan
- Dessin : Jean-Denis Pendanx
- Couleur : –
- Éditeur : Dupuis – Aire Libre
- Date de sortie : 11/09/2026
- Pagination : 120 pages en couleurs
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