Le complexe
Après Bruits de couloir et Sylvain, l’autrice Lucie Albrecht revient avec un roman graphique qui dénonce les dérives de la chirurgie esthétique et par conséquent le capitalisme.

Inès, Nadège et Toni sont insatisfaits de leurs corps. Ils ont remporté une loterie qui leur offre un séjour au Complexe, antre du célèbre chirurgien esthétique, le docteur Nazer. Celui-ci leur promet qu’en cinq jours il va offrir à ces trois nouveaux patients la « personne qu’ils méritent d’être ».

« Donnez-moi cinq jours et je vous donnerai une vie où tout devient possible »
Lucie Albrecht signe un récit d’anticipation digne de la série Black Mirror qui est l’une de ses sources d’inspiration. Son scénario suit trois personnages : la jeune Inès qui trouve son nez trop gros, Nadège qui ne veut pas vieillir et Toni qui désire devenir une véritable œuvre d’art. Tous les trois payeront le prix pour atteindre une perfection plus fantasmée que réelle. Car une fois que le bon docteur Nazer, star des réseaux sociaux, aura arrangé un petit défaut, un autre surgira puis encore un autre et ainsi de suite…

L’autrice avait une volonté de dénoncer les dérives de la chirurgie esthétique, dévoiements qui sont réels et amplifiés par des tas de soi-disant influenceurs. Cependant, il ne suffit pas de prendre comme référence une série Netflix ou les « body horror » récents (A cure for life, The substance, etc…) pour faire un grand livre sur les dérives capitalistiques d’une branche de la médecine. En effet, si le début du livre est bien mené et met en place plusieurs éléments piquants la curiosité du lecteur, Lucie Albrecht se perd par la suite en introduisant de nouveaux personnages qui ont certes une utilité mais qui aussi apportent une certaine confusion dans l’esprit du lecteur. Cela réduit malheureusement considérablement l’impact du propos d’Albrecht.
C’est bien dommage car l’univers décrit, certaines trouvailles (les lips ID) et quelques parti-pris graphiques (le code couleur) avaient le potentiel de porter cette histoire au rang de grande œuvre. Il n’en sera rien.

« À la personne que vous méritez d’être »
Pour mettre en image le Complexe, Lucie Albrecht avait d’abord pensé au noir et blanc. Après avoir débattu avec son éditrice, Nathalie Van Campenhoudt, l’autrice décide de rendre les planches plus lisibles avec de la couleur. Elle en utilise trois : le rouge/orange (lié au sang et à la peau), le vert (évoquant les tenues de bloc à l’hôpital mais aussi les lieux qui ne sont pas encore contaminés par le complexe) et le blanc. Un code couleur qui donne une identité graphique à l’album.
Malheureusement, cette réussite est aussi un défaut de l’album : les planches ont un rendu froid et cette froideur crée une distance entre les personnages et le liseur. Une distance qui fait que l’attachement aux protagonistes devient difficile et donc au final le spectateur ne se soucie pas de ce qui peut arriver aux héros.

Certains pourront objecter que vu le sujet de l’album, un rendu graphique plus froid se justifiait. Ils n’auront pas tort mais dans les faits, cela ne fonctionne pas car l’émotion est absente.
Pour le reste, le découpage est classique, certains décors sont assez impressionnants et les dernières planches donnent un certain nombre d’informations et de définitions sur le thème de l’album.

De trop grandes ambitions
Le complexe est un roman graphique qui a les défauts de ses qualités. Lucie Albrecht voulait réaliser un récit d’anticipation ambitieux et impactant mais le scénario n’est pas assez ficelé pour rencontrer les envies de l’autrice.
La colorisation tournant autour de trois teintes (orange/rouge, vert et blanc) donne un rendu unique aux planches mais en renforce aussi la froideur et le gel des sentiments.
Lucie Albrecht a peut-être été un peu trop ambitieuse, elle a sans doute voulu trop en faire pour dénoncer un milieu dont certaines pratiques mercantiles sont condamnables mais au final ce qui devait être le cœur de cette aventure, les trois personnages principaux, est aussi dur que de la pierre.
Une chronique écrite par : Frédéric P.
Informations sur l’album :
- Scénario : Lucie Albrecht
- Dessins : Lucie Albrecht
- Couleurs : Lucie Albrecht
- Éditeur : Casterman
- Date de sortie : 04/03/2026
- Pagination : 208 pages en couleurs
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