Ketsudan
De la Castille au pays du soleil levant,
Rodrigue le bon fils, pièce vengeresse,
Inspire Natsumé, katana menaçant.

Dramatis personae. Tout d’abord un quatuor : deux amants et leur père respectif, rivaux. Entre les deux familles, un capitaine de garde au visage défiguré, fou amoureux de la fiancée. Au source du conflit et de l’intrigue à venir : le Shogun, maître d’Edo – royaume du Japon médiéval – et son fils, le prince héritier. Enfin, pour soutenir la promise, une suivante et confidente au rôle mystérieux. La présentation de ces protagonistes est le prélude au premier acte de Ketsudan.
Natsumé et Harumi s’aiment. Par chance, les familles sont favorables à cette union qui renforcera leur prestige respectif. Fuyusaru, le père du jeune homme est un vénérable héros de bataille, son nom est reconnu et associé à l’histoire du royaume : c’est une légende vivante. Harumi est la fille d’Akitora, le guerrier qui a succédé à la légende. Réputé invincible, il est de toutes les guerres récentes. Unis par le prestige, ce sont pourtant deux figures que tout oppose : le premier incarne un passé conté dans les livres, le second personnifie le présent.

Ô rage !
Les deux hommes sont d’accord de marier leurs enfants. Pourtant, ils sont en concurrence pour obtenir le prestigieux poste de précepteur du prince. Au terme de la délibération, Fuyusaru est choisi par le Shogun. Sa sagesse et son expérience ont pesé dans la décision. Furieux et offensé par le manque de reconnaissance exprimé par son maître, Akitora lance les hostilités contre son antagoniste. Les amants pris au piège, aimer ce sacrilège.
Du royaume de Castille au pays du Soleil levant, le Cid de Pierre Corneille – une pièce de théâtre du XVIIe siècle – opère un périple qui traverse de multiples fuseaux horaires. Si la géographie change, l’époque reste. Toujours au XIe siècle, Rodrigue et Chimène s’orientalisent. Place au couple Natsumé et Harumi. Le scénariste MUD s’est lancé dans l’audacieuse adaptation d’une pièce emblématique de la scène théâtrale. Il en préserve la trame tout en déplaçant l’action dans une contrée où l’honneur est érigé en valeur absolue. L’auteur y ajoute un soupçon de mythologie japonaise ancrant ainsi le texte d’origine dans une dimension nouvelle.

Respectant les principes théâtraux, le scénariste profite des entractes pour révéler quelques aspects de l’intrigue. Le lecteur-spectateur et la lectrice-spectatrice découvrent un pan du passé des différents protagonistes. Ce sont souvent des informations essentielles qui bousculent la compréhension du récit et la suite de la représentation.
Ô désespoir !
Le Japon médiéval et son code d’honneur invitent à la mélancolie. Plus particulièrement lorsque l’amour est en danger. MUD respecte la tonalité voulue par Corneille, en préservant des dialogues en alexandrin qui ramènent les lectrices et les lecteurs à une poésie élégiaque. La jeune Harumi est partagée entre deux sentiments opposés. Ils concernent son amant : se venger de lui ou se soumettre malgré tout à l’amour inconditionnel qu’elle lui porte.
Le Cid figure dans le patrimoine littéraire francophone. Nombre de ses vers sont entrés dans la mémoire collective. C’est très logiquement qu’on retrouve plusieurs d’entre eux dans Ketsudan. Doucement, ils s’extraient des profondeurs de la mémoire. On rassemble les mots et on les interprète presque machinalement, anticipant même la lecture de certains dialogues.

Ô vieillesse ennemie !
Ces retrouvailles littéraires sont facilitées par le trait et les couleurs de Julien Motteler qui dépeint un récit qui tient tout autant de la représentation théâtrale que du film d’action. C’est une combinaison qui fonctionne. Fuyusaru, le légendaire héros vieillissant, garde de sa superbe, très digne dans sa magnifique armure d’un bleu intense. Sa cuirasse tranche avec les couleurs de son adversaire. Ce choc des tonalités est la première des confrontations entre les deux hommes. Vient ensuite, l’échauffourée verbale et, in fine, la fracture, l’honneur perdu de la légende. Vengeance !
Rien n’est surjoué, Motteler place habilement ses protagonistes. Les séquences se jouent par deux ou trois actrices et acteurs maximum, offrant l’espace nécessaire aux émotions et à l’intensité des dialogues. Toutefois, le dessinateur ne refuse pas les scènes de batailles spectaculaires contre des créatures redoutables. On sort de la légende castillane pour entrer dans la mythologie nippone notamment avec l’effrayante Hosobâbâ, divinité de la variole.

En Castille, Le Cid est le récit d’une rivalité romanesque entre deux nobles (de l’arabe sîd – maître/seigneur) qui débute par une gifle. Déplacé en extrême orient, il incarne l’obstination et la détermination. Dans Ketsudan, l’orgueil est soumis à la tentation de la vengeance sans fin. En refermant l’ouvrage, on sait à présent que le Japon était le pays idéal pour transcender l’histoire de Rodrigue et de Chimène.

En cinq actes, MUD et Motteler offrent à tout un chacun le plaisir épicé de redécouvrir une pièce iconique à travers une bande dessinée qui tient tout autant du romantisme suranné de Sambre que de l’exotisme guerrier de Kogaratsu. Le tout est mêlé à une fantaisie et à une fraîcheur bienvenue, propre aux talents des deux auteurs.
Chronique écrite par : Bruce Rennes
Informations sur l’album :
- Scénario : MUD
- Dessin : Julien Motteler
- Couleur : Julien Motteler
- Éditeur : Dargaud
- Date de sortie : 27/03/2026
- Pagination : 180 pages en couleurs
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