Mamie Luger tome 1 : La Tentation du Mâle
Quelques mois après Picsou et les Bit-coincoins, Nicolas Keramidas s’empare d’un nouveau personnage acariâtre du quatrième âge : Berthe Gavignol, cent-deux ans, alias Mamie Luger. C’est en tant que scénariste, illustrateur et coloriste que l’auteur se lance dans l’adaptation en trois tomes du roman de Benoît Philippon.

© Mamie Luger, KERAMIDAS/Casterman 2026
Il est six heures du matin dans la campagne à proximité de Saint-Flour. Des coups de feu retentissent. D’un côté du fusil, Berthe Gavignol, 102 ans et pas vraiment décidée à lâcher son arme. De l’autre, des gendarmes, un peu dépassés par cette vieille dame, persuadés qu’ils sont des gitans qui cherchent à la violer. Trahie par son corps, Berthe est bien obligée de se rendre, et c’est face à l’inspecteur Ventura, André, pas Lino, que la tireuse va devoir s’expliquer.

© Mamie Luger, KERAMIDAS/Casterman 2026
« Bien essayé, ma vieille »
Mamie Luger, c’est le récit d’une vie, celle d’une vieille dame qui a traversé le XXe siècle, non sans remous. Née à l’orée de la Première Guerre mondiale, rapidement orpheline, élevée par une grand-mère veuve des plus atypiques, brièvement mariée… Dans ce premier tome, Nicolas Keramidas s’intéresse principalement aux trente premières années de la vie de Berthe. Malgré cette traversée de drames, la vieille dame raconte son histoire avec beaucoup d’humour, d’ironie, et de phrases que n’aurait pas reniées Michel Audiard : « Ça ne me dérange pas, non, ça m’incommode ». Même le gendarme transcrivant son récit ne peut s’empêcher de pouffer, au grand dam de son supérieur, l’inspecteur Ventura.

© Mamie Luger, KERAMIDAS/Casterman 2026
Il faut dire qu’elle est attachante cette toute petite dame aux grandes lunettes et au franc-parler. Mais si on lui donnait le bon Dieu sans confession, pas certain que la Chrétienté dans son ensemble survive à cette rencontre… Étonnamment, les souvenirs de la dame ne sont pas contés par Berthe mais par un narrateur qui semble résumer les épisodes, ou tout simplement les rendre compréhensibles. Bien que le procédé puisse déstabiliser la première fois, rompant quelque peu le lien entre le lecteur et Berthe, il devient rapidement un outil narratif judicieux, permettant de s’éloigner du détachement de la vieille Berthe pour mieux ressentir la dureté de la vie pour la jeune Berthe.

© Mamie Luger, KERAMIDAS/Casterman 2026
On évite alors, certainement, les commentaires fleuris ce cette dame, résolument moderne, qui a toujours refusé de rester dans son rôle de victime soumise aux hommes qui ont traversé sa vie et qui ont alors dû goûter à leur propre sang. Mamie Luger tient son surnom de l’arme qu’elle a subtilisée à un officier nazi qui a voulu « envahir ses fesses ». À l’image de la couverture de l’album, elle sait se défendre, et ça ne date pas d’hier, ni d’avant-hier, ni de la semaine dernière… Petit à petit, au gré de son histoire, le lecteur devient de plus en plus proche de l’inspecteur Ventura, partageant sa sidération à la découverte des anecdotes qui ont fait de Berthe la vieille dame qui tire sur la « bleusaille ».

© Mamie Luger, KERAMIDAS/Casterman 2026
« J’taime bien, Colombo »
Face à Berthe, l’album propose toute une galerie de personnages secondaires des plus truculentes. La plupart des hommes qu’elle rencontre ont surtout pour utilité, à l’insu de leur plein gré, de mettre miss Gavignol en avant, hier comme aujourd’hui. D’abord le père dont l’idée saugrenue de mourir à la guerre, alors que Berthe avait deux ans, fait que la fillette sera élevée dans un environnement cent pour cent féminin. Il y a ensuite le mari auprès de qui elle s’ennuie et qui la conforte dans son désir, et besoin, d’indépendance et les moyens qu’elle est prête à mettre en place pour l’obtenir. Le nazi voit en elle une proie aussi facile que désirable, fatale erreur. Et finalement, du moins en attendant les prochains tomes, cet inspecteur Ventura, oreille attentive et estomaquée qui ne peut s’empêcher la dissonance cognitive de s’attacher à cette meurtrière sans remords du quatrième âge.

© Mamie Luger, KERAMIDAS/Casterman 2026
Côté féminin, impossible de ne pas évoquer Nana, la grand-mère qui recueillit la petite orpheline, Un personnage haut en couleurs dont la détermination et l’indépendance ont eu une influence indéniable sur Berthe. L’émotion et l’amusement se partagent le premier rang dans la tête du spectateur lorsque la vieille dame raconte Nana. Et il est bien question de mélanges de ressentis dans Mamie Luger. Tour à tour, le lecteur rit à pleines dents, se sent touché, est révolté, étonné, solidaire, revanchard… En cela, le roman Mamie Luger est un terrain de jeu idéal pour un auteur comme Nicolas Keramidas dont l’œuvre lorgne aussi bien vers le drame humain que vers la fantasy parodique avec, comme ligne commune, une grande maîtrise de l’ironie et du second degré.

© Mamie Luger, KERAMIDAS/Casterman 2026
« On va bien rigoler… »
Ce n’est donc pas un hasard que le livre de Benoît Philippon soit la première incursion dans la fiction en auteur complet pour Nicolas Keramidas. Et l’auteur grenoblois s’en donne à cœur joie niveau illustration. Son trait plein de vie fait des merveilles avec les personnages, à commencer par Berthe, vieille dame d’apparence bienveillante et fragile, loin de la femme élancée et sensuelle du passé, mais aussi des protagonistes qui croiseront sa route et dont les physiques racontent l’histoire : le mari a un physique de passionné de comptabilité et de soirées Scrabble, alors que la vilénie de l’officier nazi se lit sur sa face de rat (et encore, c’est être méchant envers les rats).

© Mamie Luger, KERAMIDAS/Casterman 2026
La mise en scène colle toujours à la perfection au récit, souvent très dynamique, parfois photographique lors de la présentation de personnages. Nicolas Kéramidas joue également très bien avec les codes cinématographiques du face à face policier/suspect dans un interrogatoire mais aussi avec une colorisation qui s’adapte à la temporalité avec des couleurs froides au présent et un aspect vieilli lors des flash-backs. Les décors alternent entre fonds colorés simples, lorsqu’il faut mettre le récit en avant, et paysages, ruraux ou urbains, plus riches dans lesquels le dessinateur glisse de temps en temps des références qui lui sont propres, tel ce « Space invader » ou cette tasse Mickey…

© Mamie Luger, KERAMIDAS/Casterman 2026
Rebelle, indépendante, résolument moderne malgré ses cent-deux ans, un brin anarchiste sur les bords et au milieu, Berthe Gavignol est aussi attachante que redoutable. Nicolas Keramidas, par sa mise en scène et son trait plein de vie, rend un superbe hommage au personnage de Benoît Philippon. Un premier épisode qui donne furieusement envie de découvrir la suite.
Chronique écrite par : Cédric « Sedh » Sicard

© Mamie Luger, KERAMIDAS/Casterman 2026
Informations sur l’album :
- Scénario : Nicolas Keramidas, d’après le roman de Benoît Philippon
- Dessin : Nicolas Keramidas
- Couleurs : Nicolas Keramidas
- Éditeur : Casterman
- Date de sortie : 13/05/2026
- Pagination : 80 pages en couleurs

© Mamie Luger, KERAMIDAS/Casterman 2026
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