Filles du roy : origines
Loin des dorures et du faste de Versailles que l’on connaît, le Paris de 1663 devient le théâtre d’une fresque sociale saisissante dans Filles du Roy : Origines. Pour cette première collaboration publiée aux Éditions du Septentrion, Dom Leblond et Louis Rémillard retracent le destin de Constance et Louise, deux pensionnaires forcées de la Salpêtrière. Entre résistance clandestine et quotidien oppressant, elles voient leur avenir basculer lorsqu’une opportunité d’exil vers la Nouvelle-France se présente. Une lecture qui convainc autant par son immersion dans la micro-histoire que par la symbiose réussie entre la richesse du récit et la rigueur du dessin.

Les filles du roy©Éditions Septentrion – Dom Leblond
Dans ce premier tome de Filles du Roy : origines, Dom Leblond et Louis Rémillard s’intéressent à un épisode marquant de notre passé transatlantique, un sujet étonnamment peu exploré dans la bande dessinée francophone. Entre 1663 et 1673, près de 800 jeunes femmes ont quitté la France sous la tutelle de Louis XIV pour fonder des foyers en Nouvelle-France. Si cet événement occupe une place structurante dans la généalogie québécoise, il constitue aussi un pan méconnu de l’histoire sociale française. L’album agit comme un miroir tendu entre nos deux cultures, ravivant des racines communes qui, parfois, nous amènent à nous qualifier de cousins de part et d’autre de l’Atlantique. Des patronymes comme Tremblay, Gagnon ou Landry témoignent ainsi de ce parcours croisé par-delà les frontières. En s’emparant de cette épopée, les auteurs réussissent un exercice délicat : ils transforment une réalité longtemps restée dans l’ombre en une fresque narrative qui donne un éclairage inédit à cet héritage qui nous relie.
Une plongée sans fard dans le Paris du XVIIe siècle
L’immersion débute dans le Paris du XVIIe siècle, loin des décors de théâtre ou des portraits de cour à la gloire du Roi-Soleil qui saturent notre représentation habituelle. Dom Leblond, par une écriture proche de la micro-histoire, délaisse ces conventions pour explorer une réalité terre-à-terre, au plus près du quotidien des petites gens. Il structure son récit autour d’une toile de fond politique rigoureuse, évoquant avec pertinence les rivalités qui agitent le cercle royal, où les figures de Mazarin, Fouquet et Colbert incarnent les ambitions d’un royaume en pleine mutation. L’auteur illustre également le Grand Renfermement voulu par le monarque pour nettoyer les rues de la capitale, où mendiants, vagabonds, indigents et femmes jugées marginales sont systématiquement regroupés dans des établissements pour pauvres.

Hospice des pauvres de la Salpêtrière©Les filles du roy, page 8, Éditions Septentrion – Dom Leblond
C’est sous sa plume que prennent vie Constance, une jeune femme au caractère affirmé, et son amie Louise, dont il explore avec lucidité la minceur des horizons dans l’enceinte de la Salpêtrière. Dans cet univers clos, régi par une morale rigide où chaque geste est codifié par la foi et le labeur, Constance et Louise font bien plus que survivre : elles incarnent une forme de résistance. Leur sororité constitue leur unique cellule de survie, un espace de liberté infime mais essentiel dans un milieu fermé ponctué par la discipline des sœurs, la violence entre pensionnaires et la surveillance des gardes. Dom Leblond illustre avec lucidité l’étroitesse des perspectives qui s’offrent alors à ces femmes, coincées entre le poids des institutions, la misère et les aléas des unions arrangées par nécessité, loin des idéaux romantiques. Pour espérer échapper à ce destin, les deux amies se livrent à un commerce illicite, une stratégie périlleuse et prohibée qui ajoute une tension au récit, soulignant la privation de liberté qui pèse sur ces femmes dont le destin, pourtant, s’apprête à se jouer de l’autre côté de l’Atlantique.

Constance et Louise©Les filles du roy, page 6, Éditions Septentrion – Dom Leblond
La force de cet ouvrage réside également dans son ancrage linguistique et sociologique. Les auteurs misent sur la puissance évocatrice du parler d’époque — en parsemant le récit de termes tels que « gaupe » ou « huguenote » parmi tant d’autres — pour ancrer le lecteur dans la réalité de cette période, sans jamais que cela ne nuise à la compréhension globale. Les références latines, au travers des psaumes qui habitent certaines planches ou des expressions bibliques glissées par les personnages, témoignent de l’emprise constante du religieux sur la vie quotidienne. Mais cette rigueur historique ne s’arrête pas au verbe : elle se prolonge au cœur même de Paris. La dimension sensorielle du récit est particulièrement marquée. Dans ce Paris où les émanations pestilentielles des marchés et des seaux d’aisance jetés à même la rue prennent à la gorge, la circulation brutale des carrosses et la menace constante des rats transforment chaque déplacement en un péril physique, un tumulte que les dessins dépeignent avec brio et avec beaucoup de détails. Ce chaos urbain met aussi en lumière une société verticale hiérarchisée : de la noblesse aux indigents, chaque rang est façonné par les impératifs de sa condition.

L’imbrication du religieux dans le quotidien©Les filles du roy, page 22, Éditions Septentrion – Dom Leblond

Le parler de l’époque©Les filles du roy, page 24, Éditions Septentrion – Dom Leblond
La rigueur historique portée par la sensibilité du trait
Cette réalité trouve un écho dans le travail de Louis Rémillard, qui, tout en nous étant familier pour ses incursions dans le registre satirique, confirme ici sa maîtrise du genre historique par un trait sobre, brut et minutieux. Le dessinateur fait preuve d’une grande sensibilité narrative, son trait s’adaptant avec une justesse remarquable aux différentes atmosphères du récit. Deux séquences en particulier illustrent cette capacité à moduler l’ambiance par la seule force de la réalisation graphique.
Il déploie d’abord une séquence nocturne d’une grande poésie, où le jeu de hachures denses donne une texture charnelle à l’obscurité, tandis que le ciel, constellé d’étoiles, semble onduler sous l’éclat de la lune. Le regard plonge ensuite sur Paris dans une vue aérienne vertigineuse : ce tracé d’une ville encore largement champêtre, réalisé avec une minutie quasi cartographique, témoigne d’un travail d’orfèvre qui rend ce Paris d’autrefois palpable et concret sous nos yeux.

Constance pensive sous la nuit étoilée©Les filles du roy, page 62, Éditions Septentrion – Dom Leblond

Vue sur Paris©Les filles du roy, page 39, Éditions Septentrion – Dom Leblond
Cette pertinence graphique se double d’une maîtrise des ruptures de ton, illustrée par la séquence où un représentant royal expose les promesses de la Nouvelle-France à celles qu’il nomme les élues : mis en scène avec un ton presque publicitaire, volontairement mielleux et enchanteur, ce discours paraît presque trop beau pour être vrai face à la réalité du quotidien des jeunes filles. Louis Rémillard adopte alors une approche esthétique distincte du reste de l’ouvrage, accentuant l’emphase visuelle pour mettre en lumière, derrière les promesses idylliques, tout l’artifice déployé pour convaincre ces femmes de s’exiler.

Le discours royal d’enrôlement©Les filles du roy, page 58, Éditions Septentrion – Dom Leblond
Plus qu’un simple récit de transition, ce premier tome s’impose comme une plongée documentée dans une réalité méconnue. En quittant l’enfermement de la Salpêtrière pour l’horizon lointain du Nouveau Monde, l’album explore la résilience de ses personnages et la complexité d’une société française du XVIIe siècle en pleine mutation. Cette exigence de vérité historique se manifeste jusque dans la structure même de l’ouvrage : pour accompagner cette traversée, les auteurs insèrent en début et en fin d’album des listes nominatives recensant les centaines de femmes ayant réellement embarqué pour la Nouvelle-France. En mettant en gras les patronymes qui apparaissent concrètement dans le récit, ce choix éditorial ancre la fiction dans une réalité vérifiable. Ce procédé permet d’identifier ces femmes, redonnant une place précise dans les archives à ces figures souvent éclipsées par les récits historiques dominants.

Extrait de la liste des noms des jeunes filles, ces filles du roy, ayant embarqué pour le Nouveau-Monde©Les filles du roy Éditions Septentrion – Dom Leblond
Ce premier opus plonge le lecteur dans un récit captivant, porté par un équilibre réussi entre une écriture immersive et la justesse du rendu. Si cette narration demande une certaine implication, elle garantit une œuvre d’une grande authenticité historique, où le souci du détail rend ces destins féminins particulièrement crédibles. Une lecture marquante qui allie profondeur sociologique et maîtrise graphique pour mieux redonner voix aux oubliées de l’Histoire.
Chronique écrite par : Charlotte Claeys
Informations sur l’album :
- Scénario : Dom Leblond
- Dessin : Louis Rémillard
- Éditeur : Septentrion
- Date de sortie (Québec) : 10 novembre 2025
- Pagination : 90 pages en noir et blanc
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