Entrevue avec Van, autrice de La nuit aux loups
Le Festival Québec BD ferme ses portes sur une note haute pour la scène locale québécoise. Parmi les moments forts, la remise du prix Réal-Fillion a mis en lumière un premier album d’une maturité étonnante : La nuit aux loups Tome 1. Sa créatrice, Van Lalonde (Van), aborde le 9e art avec une solide maîtrise de l’image. Après avoir passé plusieurs années dans les coulisses du cinéma d’animation, où elle a longtemps façonné l’imaginaire d’autrui, elle délaisse ce métier de l’ombre pour déployer désormais son propre univers narratif. À l’occasion de l’exposition consacrée à son travail en marge de l’évènement, nous avons rencontré une autrice d’ici qui réalise une entrée remarquée au catalogue des prestigieuses éditions Casterman.

Van, autrice de La nuit aux loups – ©Salon international du livre de Québec
Le succès de Van repose sur une base solide : plus d’une décennie d’expérience dans le cinéma d’animation. Diplômée du Cégep du Vieux-Montréal en 2014, elle possède cette compétence rare d’insuffler dans sa BD une dynamique cinématographique au mouvement de ses personnages. Son expérience en storyboard nourrit sa mise en scène, conférant à ses séquences un rythme et une vitalité qui servent admirablement le récit.
D’un rêve à la réalité
Pour l’autrice, ce passage vers la bande dessinée n’est pas une rupture, mais une migration dictée par son amour de l’écriture. Elle porte un regard très lucide sur la réalité de son métier, expliquant que l’animation occupe une place spéciale dans son cœur, mais qu’elle a longtemps servi des impératifs pragmatiques. Ce premier tome est le fruit de huit ans de travail acharné, une période durant laquelle elle a fragmenté son quotidien pour mener de front sa création personnelle et ses contrats dans le milieu du cinéma.

©Casterman, 2025 – La nuit aux loups tome 1 – Van
C’est fort de cette expérience qu’elle a été invitée à s’exprimer au Festival Québec BD sur la diversification des revenus. Elle y a mis en lumière l’équilibre fragile, mais essentiel, entre mandats professionnels et temps de création personnelle. Cette rigueur organisationnelle est, pour elle, la condition nécessaire pour protéger sa vision : face aux discours décourageants qui ponctuent souvent les carrières artistiques, Van prône une écoute de soi absolue. Peu importe les avertissements sur la difficulté du milieu, sa philosophie reste la même depuis sa jeunesse : ne pas se fier à ce qui ne résonne pas en soi. « On n’a qu’une vie à vivre, réalise-le ton rêve! Tu as tout à perdre à ne pas le faire », affirme-t-elle avec conviction. L’année 2026 marque d’ailleurs la récompense de cette détermination : le travail de création du tome 2 de sa trilogie lui permet, pour la première fois, de vivre de la bande dessinée à temps plein.

©Casterman, 2025 – La nuit aux loups tome 1 – Van
Québec, 1816 : la ville comme personnage
L’immersion historique de La nuit aux loups est le fruit d’un travail de recherche méticuleux qui a nécessité des alliés précieux. Van a passé de longs moments au parc de l’Artillerie à contempler la maquette Duberger-By, cette œuvre militaire de 1806 à 1808 qui fige la ville à l’échelle 1/16e. Cependant, la cage de verre protégeant la structure rendait la capture de certains angles presque impossible.

Maquette Duberger-By©Parcs Canada / Stéphane Lamontagne
La précision du dessin a finalement pu être atteinte grâce à une collaboration privilégiée avec Parcs Canada. En ouvrant leurs archives, ils lui ont fourni une documentation rare, incluant des gravures d’époque et, surtout, des photographies prises en surplomb, offrant une vue plongeante sur les détails de la maquette difficilement accessible sous cet angle au public. « On peut la contempler cette maquette et on se perd dedans, c’est tellement beau! », confie l’autrice dont l’émerveillement a nourri une rigueur telle que le lecteur se retrouve littéralement transporté dans l’atmosphère des ruelles du Québec de 1816.

Extrait de planche : vue sur Québec et ses fortifications, ©Casterman, 2025 – La nuit aux loups – Van
Outre ces archives visuelles, Van a puisé son inspiration dans la littérature historique locale. Elle cite notamment le roman L’Homme de l’ombre de l’historien Laurent Turcot, dont la précision dans la description des lieux l’a profondément marquée. Ce regard de chercheur, qu’elle a pris le temps de relire à deux reprises, a nourri sa propre volonté de restituer l’âme de la ville avec une fidélité quasi charnelle. Elle s’inscrit ainsi dans une forme de filiation avec ceux qui, par les mots ou le dessin, s’efforcent de faire revivre le passé de la capitale. Mais cette quête de vérité historique ne constitue que la première couche de son travail. Derrière la justesse des ruelles et des costumes, Van insuffle à son récit une dimension humaine profonde où le loup-garou devient, sous son crayon, une métaphore de la différence et de la marginalité. Pour l’autrice, l’enjeu est avant tout de permettre une appropriation de l’œuvre par le public : « L’idée que le lecteur puisse s’identifier au loup-garou à sa manière, c’était vraiment important pour moi. » Cette quête de sens ne s’arrête pas à la psychologie des personnages; elle imprègne aussi le travail de recherche historique.

©Casterman, 2025 – La nuit aux loups tome 1 – Van
Ce souci du détail et de la symbolique se reflète également dans le choix des accessoires, comme la ceinture fléchée qui occupe une place de choix notamment sur la première de couverture. Elle souligne qu’au-delà de l’image associée aujourd’hui au Bonhomme Carnaval*, cet élément identitaire trouve ici sa place naturelle dans le quotidien des personnages de 1816. Amatrice de précision, Van glisse d’ailleurs que la ceinture fléchée n’est pas tricotée, mais bien tressée selon une technique ancestrale. Pourtant, elle quitte volontiers cette rigueur technique pour emprunter une image textile plus familière au Québec lorsqu’elle parle de ses personnages : ils sont « tricotés serré ». Cette expression décrit les membres d’une communauté ou d’une famille dont les liens sont si denses qu’ils deviennent indissociables. Elle confie que ce projet colossal a été « hyper déstabilisant » et qu’elle a eu besoin de cette présence pour garder le cap : « Souvent les amis disent qu’ils n’ont pas fait grand-chose, mais juste d’avoir été là pour moi, c’est l’essentiel. » Pour Van, peu importe l’ampleur de l’aide concrète ; c’est cette proximité humaine qui lui a permis de traverser les longues années de travail nécessaires à l’aboutissement de ce premier opus.

©Casterman, 2025 – La nuit aux loups tome 1 – Van
Une synergie éditoriale
L’entrée en scène de Casterman a transformé ce parcours solitaire en une collaboration stimulante. L’autrice voit en son éditrice un regard externe précieux pour affiner le scénario ou ajuster certaines tournures de la langue québécoise sans jamais toucher au dessin. Cette confiance s’est étendue jusqu’au graphisme de la couverture : un travail d’équipe avec le graphiste du studio a permis de concrétiser sa vision très précise du logo — comme l’imbrication complexe des lettres du titre — tout en garantissant une lisibilité parfaite. Pour elle, ce passage de balle constructif a été essentiel pour porter l’album à maturité.
L’équilibre par le mouvement
Pour compenser les longues heures passées devant son écran, Van trouve son équilibre dans une communauté active : celle du patin à roulettes. Elle s’entraîne quatre à cinq fois par semaine, un rythme soutenu qui lui permet de déconnecter : « Quand je fais de la BD, je suis à l’intérieur de ma tête. Le sport me permet de me concentrer sur mon corps, de décrocher. »
Cette pratique, qui inclut désormais des cours de danse avec le collectif Roulettes Mania, est devenue son exutoire. Passer deux heures avec « la gang » à danser sur roulettes lui offre le repos social indispensable pour contrebalancer l’immobilité de l’atelier. Pour l’autrice, cet équilibre est si précieux qu’elle ne cherche pas à multiplier les projets créatifs : son énergie appartient à sa trilogie, tandis que ses moments de liberté sont une célébration du mouvement, au rythme des roulettes sur le bitume.

Photo de groupe ©Roulettes Mania, Facebook
La technologie au service de l’humain
Au-delà de sa propre discipline, Van porte un regard lucide sur les mutations technologiques qui ébranlent le monde de l’image. Alors que le récent Salon international du livre de Québec était marqué par une manifestation d’artistes inquiets face à la montée de l’intelligence artificielle générative, Van partage ce questionnement et pose une distinction essentielle : si la technologie doit rester un outil de soutien pour les créateurs, elle ne doit pas se construire à leurs dépens. Pour elle, le malaise réside dans la manière dont les modèles s’approprient les visuels des artistes sans leur consentement. L’autrice y voit une forme d’utilisation déloyale où les banques de données se nourrissent du travail d’autrui sans rémunération. « Il n’y a rien de mal dans la technologie, mais il faut qu’elle nous aide, nous, et pas qu’on l’aide, elle », résume-t-elle. Cette position souligne l’importance qu’elle accorde à l’intégrité de la démarche artistique, là où chaque trait est le fruit d’une intention consciente plutôt que d’un simple résultat algorithmique.
Pour prolonger l’immersion
Pour prolonger l’expérience, le premier tome proposant une incursion dans le Bas-Canada de 1816 invite à une visite à la bibliothèque Monique-Corriveau, à Québec. À travers une exposition présentée jusqu’au 4 mai 2026, Van y dévoile les coulisses de son œuvre et les étapes de sa recherche graphique. C’est l’occasion d’y admirer la précision de son trait et de mesurer, au fil des planches affichées, sa signature visuelle.

Exposition « La nuit aux loups » à la bibliothèque Monique-Corriveau, Québec – ©Les amis de la BD
Directeur de Québec BD, organisme entièrement dédié au 9e art, Thomas-Louis Côté explique avoir conçu ce parcours comme une mise en bouche invitant à explorer La nuit aux loups sans trop en révéler, tout en exposant les étapes de création d’une planche pour souligner le travail de l’ombre de l’illustratrice. On y découvre également l’évolution du personnage principal depuis ses premières esquisses de 2017. Ce regard sur le processus créatif rend compte des années de maturation nécessaires à l’éclosion d’un tel univers.

Montage des croquis des personnages de l’exposition « La nuit aux loups » Van – ©Les amis de la BD

Croquis des planches présentées lors de l’exposition « La nuit aux loups » Van – ©Les amis de la BD
Au fil de l’entrevue avec Van, on comprend que la force de La nuit aux loups ne réside pas seulement dans son trait ou son intrigue, mais dans cette profondeur d’âme et cette sensibilité que seule une démarche humaine peut insuffler. Alors que les technologies génératives soulèvent de nombreuses questions sur l’avenir de la création, le travail de l’autrice nous rappelle qu’aucune machine ne peut remplacer huit années de maturation, de doutes et de recherches personnelles pour bâtir un univers aussi abouti. C’est là que réside le véritable tour de force de cet album : nous offrir une œuvre d’une grande qualité qui prouve que l’excellence reste, avant tout, une affaire de patience et de talent humain.
*Figure emblématique du Carnaval de Québec depuis 1955, le Bonhomme Carnaval est une mascotte à l’effigie d’un bonhomme de neige, arborant la tuque rouge et la ceinture fléchée. Il est devenu, au fil des décennies, le symbole incontournable de cette fête hivernale.
Article écrit par : Charlotte Claeys
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