Entretien avec Virginie Ollagnier et Yan Le Pon, auteurs de L’Escadron Bleu, 1945

En ce mois de février 2026 bien pluvieux, les jours ne sont pas à l’euphorie. Malgré cela, et comme toujours, la lecture est là pour nous faire voyager, nous faire rêver, nous faire découvrir, nous faire apprendre. Et parmi les bonnes surprises de ce début d’année, figure L’Escadron bleu, 1945, ouvrage fort, puissant, captivant. Virginie Ollagnier et Yan Le Pon, la scénariste et le dessinateur de ce bel album ont accepté de nous accorder une interview pour parler de cette histoire incroyable se déroulant juste après la fin de la Seconde Guerre mondiale. La conversation riche, passionnante, instructive nous fait oublier la grisaille ambiante tant l’enthousiasme de Virginie et Yan est aussi communicative que leur album est agréable à lire. Retour sur ce bel échange sur cette BD qui est le coup de cœur des Amis de la BD de mars 2026.

© Virginie Ollagnier et Yan Le Pon
© Virginie Ollagnier et Yan Le Pon

Les Amis de la BD : Bonjour Virginie et Yan. Merci de nous accorder cette interview pour discuter de L’Escadron Bleu, 1945. Avant de parler de cet ouvrage qui est le coup de cœur de mars 2026 des Amis de la BD, pouvez-vous vous nous raconter comment vous êtes entrés dans l’univers de la BD ?

Virginie Ollagnier : Je baigne dans l’univers de la BD depuis mon enfance, grâce à mon père. Je me rappelle avoir lu les Tintin étant petite et colorié les pages de garde des albums ! Je lisais aussi les BD qu’il collectionnait, celles des années 70 et 80, comme celles de Gir par exemple. Je suis vraiment entré dans la BD proprement dite en tant que scénariste, grâce à Olivier Jouvray, mon mari, avec qui j’ai co-écrit Kia Ora, ce qui a été un vrai moment d’apprentissage pour moi, qui vient du milieu du roman. J’ai pu ensuite fonder la Revue Dessinée, travailler sur Les Rues de Lyon et scénariser une biographie de la pionnière du journalisme Nelly Bly.

Yan Le Pon : Je viens du milieu de l’animation et ai lu peu de BD dans mon enfance, si ce n’est quelques Lucky Luke, Tintin ou Astérix. Ma culture BD a vraiment débuté quand j’ai eu 30 ans. Avec des copains qui travaillaient comme moi dans l’animation, nous avions créé un petit fanzine, Cochon Dingue, qui reprenait les dessins qu’on faisait lorsqu’on avait un peu de temps libre. J’ai ensuite travaillé sur les story-boards de 2 albums Delcourt, et c’est avec David Chauvel et Emmanuel Michalak que j’ai appris le métier de la BD et notamment l’art du découpage et ce que devait être une page de BD. J’ai aussi pu notamment travailler sur des ouvrages collectifs sur la ville de Lyon. L’Escadron bleu, 1945 est le premier album que je fais seul et à temps plein.

Les ADBD : Avec L’Escadron bleu, 1945 vous intégrez la prestigieuse collection Aire Libre, et rejoignez ainsi des auteurs prestigieux. Avez-vous des références ou auteurs favoris dans cette collection ?

V.O. : Tous les albums d’Emmanuel Lepage qui, en plus d’être un de mes premiers lecteurs, est un ami !

Y. L. P. : Je dirais Hermann, Gibrat, Hausman, Lepage… 

Les ADBD : Comment avez-vous connu l’histoire vraie des femmes de L’Escadron bleu ?

V. O. : J’ai connu cette histoire par hasard en regardant un documentaire sur le sujet à la télévision pendant le premier confinement, en 2020. Lors de ce visionnage, j’ai pris des notes tellement j’ai d’emblée été fascinée et subjuguée par l’histoire de ces femmes courageuses, leur incroyable aventure, leur destin, mais aussi leur courage, leur volonté, leur audace face aux dangers. Je me suis ensuite procurée le livre de Philippe Maynial Madeleine Pauliac, l’insoumise et ai cherché à rencontrer l’auteur. Je voulais absolument en faire une bande dessinée pour partager et faire circuler cette histoire, celle de ces gosses qui ont fait les ambulancières en Europe de l’Est au péril de leur vie. Pourquoi font-elles cela ? Qu’est ce qui les motive ? Cela m’a tout de suite inspirée et, avec l’éditeur, nous avons cherché un dessinateur pour monter le projet.

Y. L. P. : Même en connaissant les repères de la Seconde Guerre mondiale, je n’avais jamais entendu parler de l’histoire de Madeleine et des filles de l’Escadron bleu. Même si je savais que les français qui étaient à l’Est avait été rapatriés, je n’imaginais pas du tout la manière dont cela s’était réellement passé. C’est une histoire incroyable, mais, lorsque l’éditeur me l’a proposé, j’ai refusé. Cette histoire était-elle trop lourde, avec trop de personnages et de documentation à rechercher ? Ai-je été impressionné par le challenge qu’elle comportait et notamment entrer dans la collection Aire Libre ? Je ne sais pas. En tout cas, j’ai fini par accepter, ce qui induisait pour moi de hausser le niveau de mon dessin et de passer à l’encrage direct.

©Dupuis - L'Escadron bleu, 1945 - Le Pon / Ollagnier
©Dupuis – L’Escadron bleu, 1945 – Le Pon / Ollagnier – Projet de couverture

Les ADBD : Les filles de l’Escadron bleu partent sur les routes alors que la guerre est terminée. Cet équipage un peu hétéroclite va alors vivre ensemblejour et nuit pendant des mois. C’est vraiment une histoire d’aventure collective, de vie.

V. O. : Les filles sont effectivement d’âge différent, deux d’entre elles avaient participé à la campagne de Normandie et deux autres au débarquement de Provence. D’autres sont plus jeunes, sortant de l’école. Mais ce qui est intéressant dans leur histoire, c’est l’esprit de groupe, la communion entre elles, la vie en communauté, la forte proximité qu’elles ont développée et qu’elles ont d’ailleurs conservée tout au long de leur vie. Les plus expérimentées apprennent aux plus jeunes, et les plus jeunes apportent leur fraîcheur. Elles partagent tour à tour la joie de vivre, le sérieux, les drames, les petites joies, les peurs, les rires. Toutes ces émotions partagées leur ont permis d’avancer ensemble.

Y.L.P. : Il y a effectivement des filles un peu plus jeunes, d’autres avec plus d’expérience et elles vont s’entraider et se soutenir pour traverser des choses fortes et dramatiques, notamment lorsqu’elles arrivent dans les camps. Toujours est-il qu’au retour de leur périple, ce sont de vraies baroudeuses ! Elles vivent leurs aventures ensemble, mais sont toutes différentes, et je voulais que cela se ressente dans le dessin. Comme elles portent toute l’uniforme, avec ma coloriste Anne-Claire, nous avons cherché à créer des éléments qui permettent de les différentier, et de les reconnaître. Cela s’est fait naturellement et on peut s’attacher à toutes ces filles qui sont de vrais personnages.

©Dupuis - L'Escadron bleu, 1945 - Le Pon / Ollagnier
©Dupuis – L’Escadron bleu, 1945 – Le Pon / Ollagnier – Dessins Yan Le Pon

Les ADBD : Les membres de l’Escadron bleu ont réellement existé. Comment avez-vous appréhendé la façon de les décrire et de les représenter ?

V. O. : Je voulais qu’on voit des filles vivantes, non figées. Il ne fallait pas que ce soit trop formel. Je voulais qu’on puisse s’imaginer leur périple avec un équilibre entre fraîcheur et drame. En fait, les filles traversent des évènements forts, puissants, tristes, révoltants et violents avec une joie de vivre et un allant volontaire. Je suis ravie que le dessin de Yan puisse souligner cela, à la fois dans les attitudes des personnages et dans leur regard.

Y. L. P. : L’important était effectivement de montrer des personnages vivants, mais avec des gestuelles et des attitudes de l’époque. J’ai fait beaucoup de recherches pour retrouver comment se tenaient les femmes en 1945. De nos jours, il y a beaucoup de postures qui prennent en compte le regard de l’autre, ce qui n’est pas le cas à l’époque. Cela m’a demandé du travail, mais il fallait absolument que le dessin soit cohérent, pour mieux se représenter les personnages et les comprendre. Aussi, je voulais à tout prix enlever tout aspect de séduction auquel on aurait pu penser en dessinant des jeunes femmes. Par exemple, dans une scène de la BD, les filles vont décompresser en allant se baigner. Je voulais vraiment éviter l’aspect « pin-up à la plage » pour représenter vraiment la scène telle qu’elle était : un groupe de filles volontaires qui vient se détendre ensemble après un lourd travail.

Les ADBD : L’histoire de l’Escadron bleu repose sur des bases dramatiques, fortes. Et pourtant, en lisant l’album, on ressent comme un espoir, comme un message d’humanité.

V.O. : J’ai écrit cette histoire à travers le regard des filles, qui étaient fortes et pleines de ressort, d’où cet aspect positif à la lecture. C’est aussi mon tempérament. Il ne faut bien sûr pas nier les choses très graves, mais la vie, avec l’affection, la tendresse, reprend le dessus. Je peux aussi faire le parallèle avec les quelques souvenirs du maquis de l’Ain du grand-père de mon mari. Alors qu’il a vécu des moments dramatiques, il racontait cela comme s’il s’était agi d’une aventure scoute où on courrait, où on se cachait, où on dormait à la belle étoile. Le ton n’était pas dans la gravité, mais dans la narration de l’épopée d’un groupe d’amis. J’ai pensé à lui en écrivant L’Escadron bleu, 1945 qui reprend cette même philosophie.

Y. L.P. : Effectivement, on a voulu raconter l’histoire d’un groupe d’amies avant tout. Un groupe où les personnages se complètent avec chacun leur caractère. Les filles étaient ensemble, donc, pour elles, il ne pouvait rien leur arriver. J’ai beaucoup parlé avec les héritiers des personnages et c’est très gratifiant de s’apercevoir qu’ils reconnaissent leur mère ou grand-mère par les attitudes données dans la BD, par leur façon de réagir, de sourire, de se comporter. Je me souviens d’un jour où j’ai présenté mon dessin à la fille d’une des membres de l’Escadron. La fille a caressé le dessin en disant « maman ». C’était à la fois gratifiant et émouvant.

©Dupuis - L'Escadron bleu, 1945 - Le Pon / Ollagnier
©Dupuis – L’Escadron bleu, 1945 – Le Pon / Ollagnier – Dessins Yan Le Pon

Les ADBD : Quelle part de fiction ou d’invention avez-vous ajouté à la véritable histoire de l’Escadron bleu ?

V.O. : L’idée était effectivement de s’appuyer sur les standards de la bande dessinée, avec toute une structure narrative faite d’évènements, de rebondissements, tout en gardant la réalité de l’histoire. J’ai construit le scénario comme celui d’un western, où les cow-boys devenaient des infirmières et les chevaux des ambulances. À travers le récit de Philippe Maynal, mais aussi les photos et documents récupérés, il fallait tout interpréter pour créer une petite histoire dans l’histoire telle qu’elle s’est passée, sans décevoir les héritiers. En discutant avec eux, on a compris qu’on était dans le vrai et que notre approche n’a pas trahi la véritable aventure des filles.

Y. L. P. : Lorsque je représente les personnages, c’est comme si je faisais un casting pour un film. Mon idée n’était pas de reproduire à 100% le physique des filles, mais de créer une attitude, des gestuelles, des manières, qui fassent qu’on puisse les retrouver. Il y a eu tout un travail de relecture avec Virginie pour arbitrer si on devait conserver tel ou tel texte, ajuster l’image et trouver le bon réglage entre texte et dessin pour que le vrai caractère des personnages puisse ressortir.

Les ADBD : Autour des filles de l’Escadron bleu, il y a Madeleine Pauliac, envoyée par de Gaulle en Pologne. C’est elle qui figure sur la couverture de l’album.

Y. L. P. : Oui, Madeleine, même si elle n’a pas le premier rôle, est le personnage phare de l’album. On sait dès le début de l’album qu’elle a succombé à un accident, mais elle porte l’histoire. D’ailleurs, dans les toutes premières cases de l’Escadron bleu, 1945, j’ai dessiné des oiseaux blancs qui viennent du ciel, pour accompagner les filles de l’Escadron bleu, revenues à Villeneuve-sur-Lot, et qui pleurent Madeleine. J’ai fait un rappel de ces oiseaux à la toute dernière page, quand les filles se jurent de rester inséparables. J’aime à penser que ces oiseaux représentent un peu Madeleine, et montrent ainsi que, d’une certaine façon, elle accompagne celles avec qui elle a vécu un long périple.

©Dupuis - L'Escadron bleu, 1945 - Le Pon / Ollagnier
©Dupuis – L’Escadron bleu, 1945 – Le Pon / Ollagnier

Les ADBD : La couverture est très réussie, car, très épurée, elle résume parfaitement l’album. On y voit Madeleine dubitative, mais combative et peu impressionnée par l’inquiétant portrait de Staline dressé derrière elle.

Y. L. P. : En fait, cette couverture ne devait pas être celle de l’album, mais celle du premier cahier graphique de l’Escadron bleu, 1945. La couverture devait être celle qu’on a choisie pour l’édition spéciale, représentant les filles de l’Escadron posant devant une ambulance, avec les ruines polonaises en fond. L’éditeur a trouvé que ce dessin était un peu redondant par rapport au titre et ne donnait pas le petit côté curieux ou mystérieux que le lecteur souhaite avant de se procurer un album. De plus, la couverture finale, même si elle est effectivement apurée, donne des informations qu’on ne retrouve pas dans le titre de l’album : on y fait mention à la croix rouge et à la menace stalinienne.

V. O. : Je suis pleinement d’accord avec ce choix de couverture, car on y voit tous les enjeux de l’album. Avec Staline, on voit la période couverte, et il représente à lui-même toute l’administration soviétique. Et surtout, on y voit une Madeleine presque taquine et en tout cas pas impressionnable face à la menace et aux dangers.

Les ADBD : Comment vous êtes-vous documentés pour décrire cette période ?

V. O. : Mon unique documentation a été le livre de Philippe Maynial. Après, j’ai pu m’en détacher un peu en parlant avec les héritiers des filles de l’Escadron bleu qui ont pu me donner des anecdotes, des petites histoires, des choses supplémentaires. J’ai cependant vérifié beaucoup de petits éléments techniques, comme la façon d’entrer dans une ambulance, le positionnement géographique du lac de Constance où les filles se baignent, ou bien encore le plan de Dachau. Ces vérifications sont faites pour s’assurer que l’histoire tient la route. 

Y. L. P. : J’ai amassé beaucoup de documentation, sous différentes formes. J’ai collecté un nombre incroyable de photos, mais j’ai aussi regardé des vidéos, des témoignages, des reportages, des plans, pour tout connaître. Je ne voulais rien laisser passer pour être parfaitement exact et pour que quelqu’un qui connaisse le sujet puisse s’y retrouver tout à fait. À tous les niveaux. Par exemple, une ville polonaise en ruine représentée dans la BD est vraiment identique à ce qu’elle était en 1945. J’ai aussi pu m’appuyer sur des ouvrages très intéressants, sur les femmes dans la guerre et sur le camp de Tambov où il y a des photos de grilles d’entrée des camps, et des dessins de prisonniers qui m’ont beaucoup aidé. Je me suis même documenté sur les boîtes de sulfamide, les stéthoscopes… Pour représenter les ambulances, cela a été un énorme travail de collecte de documents aussi.

©Dupuis - L'Escadron bleu, 1945 - Le Pon / Ollagnier
©Dupuis – L’Escadron bleu, 1945 – Le Pon / Ollagnier – Dessins Yan Le Pon

Les ADBD : Justement, ces ambulances « Katy » tiennent une place importante dans l’histoire et sont presque des personnages.

Y. L. P. : Tout à fait, d’où l’importance à les reproduire de la meilleure façon. J’ai d’abord identifié précisément de quel modèle d’ambulance il s’agissait avant de dessiner, et ensuite, j’ai décidé de me documenter de façon ultra pointue pour les représenter le plus fidèlement possible. J’ai collecté plus de 1000 photos, regardé beaucoup de vidéos, j’ai vu qu’il y avait un club de restauration de Katy, en Angleterre, j’ai recherché les numéros de série et ai été attentif à faire en sorte que chaque personnage garde l’ambulance avec le même numéro. J’ai aussi fait des maquettes pour mieux m’imaginer comment les ambulances font pour tourner, avancer, etc. Pour dessiner les scènes à l’intérieur des véhicules, j’ai opté pour la vue de face, car c’est un plan simple, récurrent, qui sera sécurisant pour les filles, car c’est dans l’ambulance qu’elles se retrouvent. Ainsi, le lecteur sait que lorsqu’il voit ce plan, ce sera un moment de vie, de partage pour les filles.

V. O. : Oui, c’est une part importante de l’histoire car les filles sont soit à l’hôpital, soit dans les ambulances. Yan arrive à nous familiariser avec ces engins et à montrer que, finalement, quand elles sont dans l’ambulance, les filles sont à la maison. 

Les ADBD : L’un des moments les plus forts de l’album est le passage au couvent, où Madeleine va retrouver des bonnes sœurs meurtries. Elle développe tout son professionnalisme pour les aider, elles qui ont connu le pire. Peut-on considérer que c’est le passage le plus dur de l’ouvrage ?

V. O. : Pour moi, l’un des passages les plus durs est quand l’Escadron bleu entre dans Dachau, où là, on repousse les limites de l’horreur. D’autant plus que, comme les derniers survivants de cette époque ne seront bientôt plus là, nous, auteurs, sommes maintenant les passeurs de cette histoire. Concernant la scène du couvent, en tant que femme, je sais que le viol, que les religieuses ont subi, est une arme de guerre, une arme de domination, où qu’on se trouve. Je le sais depuis que je suis petite fille. Donc, ce passage est évidemment grave et ultra violent, mais on sait que, malheureusement, ces drames arrivent et existent. L’idée était de traiter ces viols, mais sans les montrer, pour que tous, enfants compris, puissent lire la BD. Madeleine, lorsqu’elle va voir les sœurs, est pleinement dans son rôle de médecin. En tant que professionnelle, elle rassure, apaise ces femmes en gardant des gestes classiques de docteur. J’ai notamment voulu que Yan montre Madeleine en train de se pencher vers les religieuses, pour montrer qu’elle était là, qu’elle vient pour les aider.

Y. L. P. : Ce passage est l’objet d’un film, Les Innocentes. Je ne l’ai pas vu pour ne pas me faire influencer par son iconographie. Pour représenter le couvent, je me suis inspiré d’un lieu existant, près de Cracovie. Si, pour le passage à Dachau, il nous fallait montrer l’horreur, pour la scène du couvent, il fallait suggérer. Il fallait peu de textes, tout en restant explicite. Et pour cela, Virginie a trouvé une idée formidable : représenter des sortes d’ombres, de fantômes de la guerre qui apparaissent sur les murs pendant que la mère supérieure parle, et qui font comprendre au lecteur ce qu’il s’est passé. Aussi, à la fin de la scène, j’ai représenté une religieuse de face, comme si elle s’adressait directement au lecteur, pour le prendre à témoin. Ainsi, celui-ci est encore plus conscient de la gravité de la situation.

©Dupuis - L'Escadron bleu, 1945 - Le Pon / Ollagnier
©Dupuis – L’Escadron bleu, 1945 – Le Pon / Ollagnier

Les ADBD : Les couleurs, réalisées par Anne-Claire Thibaut-Jouvray, sont très réussies. Comment avez-vous travaillé ensemble ?

Y. L. P. : Dès le début de notre collaboration, j’ai fait comprendre à Anne-Claire, qui travaille beaucoup en aplat, qu’elle allait devoir sortir de sa zone de confort. J’ai voulu filtrer les images pour leur apporter un côté un peu ocre, qui rappelle les images des G.I. à la libération, qu’on a tous plus ou moins consciemment en tête. J’ai également voulu que les planches ne soient pas totalement blanches, mais comportent 5% de jaune, afin de mettre en place un certain climat. J’ai proposé plusieurs nuanciers à Anne-Claire et on a travaillé de concert pendant toute la réalisation. J’ai pu peut-être être un peu trop présent ou changer d’avis en cours de travail, mais Anne-Claire le savait et tout s’est très bien passé. Une anecdote concerne la couleur des uniformes. Au début, nous pensions qu’ils étaient kakis et on s’est aperçu, au fur et à mesure de l’arrivée de la documentation qu’ils étaient bleus, d’où ce titre d’Escadron bleu. Il a donc fallu reprendre une dizaine de planches. Anne-Claire, quant à elle, a apporté son expertise en proposant des atmosphères simples, avec trois couleurs maximum par page, ce qui a créé de belles ambiances et renforcé la lisibilité du tout.

V. O. : J’ai vu certains nuanciers et ils étaient magnifiques ! On y voit des petits détails comme les couleurs des boutons, c’est extrêmement précis. Yan et Anne-Claire ont réalisé un travail énorme sur la mise en couleurs. Cela apporte beaucoup à l’album et sert vraiment l’histoire. Ce sont deux professionnels qui ont fait un travail de professionnels !

Les ADBD : Merci à vous deux ! Avant de nous quitter, pouvez-vous nous parler de vos projets ?

V. O. : Bien sûr ! Yan et moi allons retravailler ensemble, avec grand plaisir. Toujours pour Aire Libre, nous allons faire un album qui parlera de la vie de Lee Miller, cette journaliste, photographe à la vie si étonnante. C’est la première femme journaliste à débarquer à Dachau. Nous l’avons d’ailleurs représenté dans une case de l’Escadron bleu. C’est Yan qui m’a proposé de faire toute une BD sur elle. C’est une très bonne idée, tant la vie de cette femme est fascinante. J’ai lu des biographies sur elle pendant une grande partie de l’année 2025 et me demande comment je vais pouvoir raconter tous les évènements qui lui sont arrivés. Mais j’ai pu trouver un bon angle et le projet est sur de bons rails !

Y. L. P. : J’ai proposé à Virginie de traiter la vie de Lee Miller car, effectivement, sa vie est très forte, pleine d’évènements incroyables. Après 3 ans passés sur L’Escadron bleu, 1945, c’est un nouveau projet très inspirant et je m’en réjouis !

Après cette belle discussion avec des auteurs enthousiastes, heureux de partager leur passion, il est bien difficile de retrouver le chemin de la vie réelle. Mais, en retranscrivant la conversation, devant l’ordinateur, Virginie, Yan, mais aussi Madeleine et les filles de l’Escadron bleu nous accompagnent, pour prolonger l’aventure. Sur les étagères des bibliothèques, dans les écoles, les musées, ce bel album n’en a pas fini de vivre sa vie !

Propos recueillis par : Mathieu Depit

©Dupuis - Virginie Ollagnier
©Dupuis – Virginie Ollagnier
©Dupuis - Yan Le Pon
©Dupuis – Yan Le Pon

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