De gré ou de force – Le choix de Franz
Véritable pépite historique parue aux Éditions Altura, De gré ou de force met en lumière les choix cornéliens auxquels ont été confrontés les Belges de la région des Cantons de l’Est pendant la Seconde Guerre mondiale et raconte toute la tragédie d’être ballotté d’une nation à l’autre sans jamais avoir son mot à dire.

Malmedy, actuelle Belgique, 1940. Démobilisé, Franz, 22 ans, rentre chez lui après avoir servi dans l’armée belge comme soldat cycliste-frontière depuis le début de la Seconde Guerre mondiale. Au centre du village, il découvre avec stupeur des drapeaux nazis flottants à toutes les fenêtres, tandis que des soldats allemands défilent fièrement dans les rues. Pour son plus grand malheur, sa région natale vient de repasser sous pavillon allemand.
Ce brusque changement de nation n’est pourtant pas une première pour lui. Né Allemand en 1917, Franz est devenu Belge trois ans plus tard, après que la région frontalière des Cantons de l’Est fût cédée en 1919 par l’Allemagne à la Belgique suite à leur défaite lors de la Première Guerre mondiale. Vingt ans plus tard, en 1940, les troupes allemandes envahissent à nouveau la Belgique et la zone est réannexée de façon unilatérale au IIIe Reich d’Adolf Hitler.

Pour les habitants, le dilemme est terrible : faut-il se satisfaire de redevenir allemand et collaborer avec les occupants, ou continuer de se considérer belge et résister, au risque de mettre sa vie et celle de tous ses proches en danger ? Là où d’autres membres de son entourage optent pour la collaboration ou pour une certaine neutralité qu’ils espèrent protectrice, Franz choisit la résistance.
Son action sera finalement de courte durée, puisqu’il est rapidement attrapé et enrôlé de force comme soldat dans l’armée allemande. Commence alors pour lui un très long périple, qui le mènera jusqu’à Stalingrad, puis à Téhéran, Jérusalem, Alger, ou encore Marseille.

Un angle inédit
Si la Seconde Guerre mondiale est un sujet souvent évoqué à travers le 9ème art, c’est sous un angle tout à fait inédit que le fait la bande dessinée De gré ou de force. L’histoire aborde la situation très particulière de ces Belges des Cantons de l’Est, qui, à force d’être ballotés entre la Belgique et l’Allemagne, ne savent plus toujours à quel pays prêter allégeance, à qui faire confiance, ou simplement comment définir leur identité.
Notre héros est pourtant de ceux qui ne tergiverseront pas tellement, mais la situation peu claire de sa région natale lui vaudra d’être considéré tour à tour comme un traître belge par les Allemands, un soldat allemand par les Russes, un espion allemand par les Français, et un collabo par les Belges.

À l’image de l’excellente série L’Armée de l’ombre, De gré ou de force permet de rappeler que parmi les plus de 18 millions de soldats à s’être battus pour l’Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale, tous ne partageaient pas forcément les valeurs fascistes de leur leader. Face à un destin qui lui est imposé, Franz essaye juste de survivre et de préserver ses proches.
Basé sur des faits et témoignages bien réels, le parcours du soldat est celui qu’ont connu des centaines de Belges, dont l’histoire a été un peu oubliée. Le scénario leur rend un hommage juste, maîtrisé et solidement documenté, sans éluder la réalité de la guerre, mais sans tomber dans l’horreur graphique.

Évolution des visages
S’il maîtrise parfaitement le registre de la caricature, Oli Pirnay donne ici des traits réalistes à ses personnages. Franz est particulièrement bien travaillé et évolue graphiquement à mesure qu’il encaisse les violences de la guerre qu’il subit. Lorsqu’au bout de longues années, il parvient finalement à rentrer chez lui, le dessin n’est plus le même qu’au début de l’ouvrage. Sa lassitude se lit sur son visage et témoigne des épreuves traversées au fil de son long périple.
Cet interminable itinéraire est illustré par des cartes géographiques et des représentations de villes et monuments célèbres qui balisent le récit, marquent les étapes de son parcours, et aident le lecteur à situer l’intrigue.

Les repères géographiques ne sont pas les seuls alliés de l’immersion. Le traitement chromatique du récit contribue également au voyage. La palette graphique plutôt froide en URSS – blanche et bleue – contraste avec celle du Moyen-Orient et du Maghreb, plutôt chaude – tons jaunes. Ce travail sur les couleurs donne à ressentir le climat des différentes nations, et avec lui, la douleur du froid mordant dans les tranchées, ou le supplice du travail forcé en pleine fournaise.
Franz tiendra pourtant le coup, pour finalement rentrer et découvrir son village défiguré. L’image de Malmedy détruite par les bombardements américains prend particulièrement aux tripes. 80 ans plus tard, pour les générations n’ayant pas connu la guerre, il peut parfois être difficile d’imaginer à quoi pouvaient ressembler nos villages, nos églises, nos maisons réduites en cendre et en poussière. La bande dessinée contribue à ce devoir de mémoire.

Outil pédagogique
De gré ou de force s’accompagne en fin d’ouvrage d’un cahier pédagogique, ainsi que d’un site web reprenant des capsules vidéo le long d’une ligne temporelle, sous forme d’expérience narrative. Les enseignants ou les plus passionnés du sujet pourront l’approfondir grâce à ces outils particulièrement travaillés, construits avec des historiens.
Nécessaire autant qu’agréable à lire, l’ouvrage propose une belle mise en lumière du destin particulier des habitants des Cantons de l’Est belges pendant la Seconde Guerre mondiale. Son point de vue, sa pédagogie et sa documentation en font une bande dessinée unique, au scénario fluide et prenant, qui offre une immersion particulièrement réussie dans ce pan méconnu de l’histoire belgo-allemande.

Une chronique écrite par : Emmeline Van den Bosch
Informations sur l’album :
- Scénario : Frédéric Moray
- Dessin : Oli Pirnay
- Couleurs : Oli Pirnay
- Editeur : Altura Éditions (Belgique)
- Date de sortie : 11/05/2026
- Pagination : 55 pages en couleurs
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