Dans la forêt de Wickerson
Initialement paru chez les Aventuriers de l’Étrange en 2023, sous le nom La Sorcière de Wickerson, le one shot à grandes oreilles du canadien Derek Laufman a le droit à une seconde vie aux Aventuriers d’Ailleurs. Continuant ainsi la republication des meilleurs titres de l’Étrange, l’Ailleurs donne également à l’album une nouvelle couverture et un titre légèrement modifié : Dans la Forêt de Wickerson.
Au crépuscule, le conteur Torben Gerbille se souvient des histoires de sa tante, comme la fois où les gardiens de la forêt sont venus au secours de celle-ci et de son mari ou la mésaventure de monsieur Grenouille, mais aussi de sa propre aventure face à l’Ogresse. Trois histoires, un théâtre : sa chère forêt de Wickerson.

© Dans la Forêt de Wickerson – Laufman – Aventuriers d’Ailleurs, 2026
Il était trois fois à Wickerson
La première histoire que nous conte le bon Torben, Le Trésor de la Grotte, revient sur la mésaventure de monsieur Grenouille, batracien hautain en costume cravate qui n’est pas sans rappeler l’inénarrable Crapaud de Le Vent dans les Saules. Le récit introduit également les deux mineurs taupes Harry et Lloyd, du nom des deux abrutis des films Dumb & Dumber. Deux protagonistes qui auront également un rôle dans le récit principal, l’aventure de Torben face à l’Ogresse, amenant le running gag très efficace du port du pantalon. Cette première partie prend la forme d’un conte presque traditionnel : une mésaventure, un personnage en danger, une quête en plusieurs étapes pour le sauver. C’est drôle, un poil irrévérencieux, notamment dans sa conclusion, résolument moderne dans son ton.

© Dans la Forêt de Wickerson – Laufman – Aventuriers d’Ailleurs, 2026
Le conteur, qui avait évoqué sa tante dans l’introduction, relate ensuite un épisode de la vie de celle-ci, illustrant le difficile quotidien des cultivateurs. Le Convoi de la Reine montre ainsi des soldats insectes « voler » la récolte des deux souris, au nom de la reine, au profit de l’armée pour lutter contre la menace de la fameuse Ogresse, un monstre qui menace la vie des habitants de la forêt mais que, bizarrement personne n’a jamais vu. La peur rend le peuple docile, hier comme aujourd’hui. Mais à Wickerson, comme ailleurs, la révolte est possible. Tout en gardant l’humour burlesque du premier récit, Derek Laufman quitte la forme du conte pour épouser celle d’une aventure à la Robin des Bois, pleine d’action et de surprises.

© Dans la Forêt de Wickerson – Laufman – Aventuriers d’Ailleurs, 2026
Le bon Torben est le héros de sa dernière histoire, Prisonnier de l’Ogresse. Son fils Owen a disparu. Le conteur en devenir part alors à sa recherche à travers la forêt. Témoin de l’existence de l’Ogresse qu’il soupçonne d’avoir pris Owen, Torben parvient à fuir le monstre et son chat, comme un Schtroumpf fuirait Gargamel et Azraël, mais dans une scène plus intense et sombre que dans les histoires des lutins bleus. Il rencontre alors les taupes Harold et Llyod grâce à qui il espère rejoindre la ville de Wickerson afin de prévenir ses habitants et d’aller délivrer son fils. Cette histoire est la plus longue, la plus intense, elle retrouve l’aspect conte du premier récit combiné à l’aventure du deuxième. L’humour est toujours présent, via les deux taupes, mais le ton gagne en épique et en danger.

© Dans la Forêt de Wickerson – Laufman – Aventuriers d’Ailleurs, 2026
Le conte est bon
L’album s’ouvre sur une introduction de Torben et, ensuite, les histoires sont liées par des petits textes du conteur. Ce qui pourrait passer pour une tentative un peu grossière pour créer une cohérence vaine entre les trois aventures, fonctionne, au contraire, à merveilles. La clé du succès : le ton très humble et humain de Torben. Dès les premiers mots, le lecteur est happé par l’univers du conteur, grâce à des mots qui lui rappelleront sans aucun doute de nombreuses heures de lecture de jeunesse : « Laissez-moi vous présenter la forêt de Wickerson. C’est une belle forêt, même si elle est parfois un peu inquiétante. » Emballé, c’est pesé, la suite ne demande qu’à être dévorée. Derek Laufman use d’ailleurs exactement du même procédé, dans un ton plus épique, dans Duncross, avec la même réussite.

© Dans la Forêt de Wickerson – Laufman – Aventuriers d’Ailleurs, 2026
L’album se conclut sur un cahier de quinze pages dans lequel Derek Laufman revient sur la création de l’album et son évolution entre le premier concept et le résultat final. Richement illustré, ce « petit » bonus est bienvenu et renforce l’attachement qu’on peut avoir pour ce one shot. Elle est en effet bien là, la grande réussite de l’auteur avec Dans la Forêt de Wickerson. Les trois histoires ne sont pas très originales, puisant dans de nombreux contes et récits populaires, mais l’auteur y insuffle une humanité indéniable, un humour burlesque mais tendre, un danger bien présent qui fait que toute aventure ne se finit pas obligatoirement bien. Le plaisir de lecture est bien présent et plus d’un lecteur fermera le livre avec un petit sourire de bonheur simple aux lèvres.

© Dans la Forêt de Wickerson – Laufman – Aventuriers d’Ailleurs, 2026
L’utilisation de l’anthropomorphisme est un choix malin. Derek Laufman y avait recours dans Le Trésor des Terres de Ruines et, à moindre mesure, Bot-9, mais c’est vraiment avec Dans la Forêt de Wickerson que le procédé prend tout son sens. Il est d’ailleurs assez amusant que le rapport d’échelle entre les différentes bestioles ne soit absolument pas respecté : une fourmi est aussi grande qu’une souris, elle-même aussi grande qu’une taupe. Et oui, tout le monde est égal face à la menace et la taille des protagonistes les rend vulnérables face à l’immense Ogresse et son chat qui lui reste un animal, non doté de parole et sur ses quatre pattes. Les décors rendent hommage à tout l’amour que porte Torben à sa forêt en étant totalement immersive et remplie de détails qui parviennent à rendre l’univers cohérent et riche. L’encrage irrégulier, les nombreuses trames et les couleurs vives renforcent quant à eux le dynamise des aventures.

© Dans la Forêt de Wickerson – Laufman – Aventuriers d’Ailleurs, 2026
Quelle bonne idée de la part de l’éditeur Bamboo d’avoir donné une seconde vie au catalogue des Aventuriers de l’Étrange. Parmi les perles ressuscitées, aux côtés des albums des sœurs roumaines Maria et Ileana Surducan ou de l’espagnole Anna Aparicio Català, les œuvres du canadien Derek Laufman méritent vraiment qu’on les découvre, ou redécouvre. Attachante, drôle, graphiquement aboutie, Dans les Forêts de Wickerson ravira enfants comme adultes.
Une chronique écrite par : Cédric « Sedh » Sicard
Informations sur l’album :
- Scénario : Derek Laufman
- Dessin : Derek Laufman
- Couleurs : Derek Laufman
- Éditeur : Aventuriers d’Ailleurs
- Date de sortie : 1er avril 2026
- Pagination : 72 pages en couleurs
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