Derrière le sourire de façade et le pouce levé se cache parfois une réalité plus fragile, celle d’une effervescence du quotidien qui finit par déborder du cadre. Aux Éditions Nouvelle Adresse, Estelle Bachelard, alias Bach, signe avec Je vais bien (je pense) un roman graphique d’une grande pertinence. Elle y déploie une maturité de trait pour mettre en images la charge mentale et ces paradoxes ordinaires qui peuvent résonner chez chaque lecteur.

Je vais bien (Je pense) Nouvelle Adresse couverture

©Nouvelle Adresse – Je vais bien (Je pense) – Bach

Je vais bien (Je pense) se révèle comme une incursion dans l’intime de l’autrice, marquant une rupture avec l’autodérision habituelle d’Estelle Bachelard, alias Bach. Si le public l’a d’abord suivie pour sa verve humoristique, il découvre ici une facette plus grave et analytique de son travail. L’autrice s’y dévoile avec une sincérité désarmante, offrant une vérité sans fard qui ne cherche pas seulement la confidence, mais utilise son propre vécu comme un puissant moteur de réflexion sur les paradoxes qui nous habitent. L’album ne se contente pas de survoler les petits travers du jour, mais plonge dans l’intimité de son être et les racines de sa propre identité. La bande dessinée se présente comme un inventaire sensible de ses tiraillements quotidiens où chaque petite joie peut immédiatement être ébranlée par une multitude d’inquiétudes, qu’il s’agisse d’injonctions de performance, de préoccupations éthiques ou d’angoisses climatiques. C’est le portrait d’un esprit en surchauffe, celui d’une femme – et d’une artiste – jonglant entre ses élans créateurs, ses responsabilités familiales et ses préoccupations citoyennes. Par cette mise à nu assumée et réfléchie, Bach explore les paradoxes d’une existence dans laquelle certaines sources de satisfaction peuvent parfois sembler indissociables d’une forme de culpabilité ou générer de la saturation.
 

Je vais bien (Je pense) Nouvelle Adresse planche

©Nouvelle Adresse – Je vais bien (Je pense) – Bach

De la charge mentale au droit de respirer

Thème prédominant de cet album, la maternité occupe l’espace tant visuel que mental de l’autrice. Bach explore notamment l’ambivalence maternelle, ce sentiment souvent passé sous silence où l’attachement coexiste avec le deuil d’une liberté envolée. Cette honnêteté permet de comprendre que la saturation n’est pas le fruit d’un manque d’amour, mais d’une lutte constante pour habiter sa propre existence qui se joue jusque dans ce droit élémentaire de s’isoler aux toilettes, que bien des mères reconnaîtront comme un luxe inaccessible. C’est en nommant ces réalités, aux côtés de ses doutes artistiques et citoyens, que l’autrice refuse de se sentir perpétuellement inadéquate. Loin de s’arrêter au seuil du foyer, ce trop-plein mental s’étend à la sphère créative pour heurter l’élan de l’artiste, transformant sa quête de soi en une lutte contre des blocages persistants. À travers l’évocation du syndrome de l’imposteur notamment, l’autrice dépeint une lutte pour préserver un espace intérieur de plus en plus exigu. C’est ici que s’exprime une forme très moderne d’épuisement : celle où la création et les loisirs, autrefois refuges salvateurs, se transforment en sources de culpabilité et de stress face à une énergie qui se dérobe. À ces tensions intérieures s’ajoute enfin le poids d’un monde en crise, transformant chaque choix citoyen en un nouveau dilemme. Ce troisième registre de préoccupations mentales touche notamment aux valeurs éthiques et à l’anxiété environnementale dans l’ouvrage. Entre la culpabilité liée à la consommation et l’inquiétude face aux basculements climatiques, l’intime se trouve constamment percuté par le global. L’autrice illustre parfaitement cette charge mentale, où la moindre petite joie peut être rattrapée par une forme de culpabilité ou d’inquiétude. Qui n’a pas un jour ressenti ce tiraillement devant un fruit ou un légume emballé dans du plastique, où le plaisir de la dégustation est immédiatement court-circuité par la vision du déchet qu’il va produire ? C’est précisément dans cette résonance entre l’intime et le collectif que l’œuvre de Bach trouve sa particularité, transformant ses propres dissonances intérieures en un récit universel où chacun peut reconnaître son propre sentiment diffus d’oppression.
 

Je vais bien (Je pense) Nouvelle Adresse planche

©Nouvelle Adresse – Je vais bien (Je pense) – Bach

Pourtant, l’album dépasse le simple inventaire de ces tensions pour laisser place, dans son dernier mouvement, à une respiration nécessaire, comme un poids qui se détache enfin.  Sans rompre la cohérence de son propos, l’autrice parvient à dénouer ce « mais » qui parasite chaque plaisir. Ce changement de rythme est d’autant plus réussi qu’il évite à l’album de s’enfermer dans un dispositif répétitif. En brisant sa propre mise en page, Bach s’autorise un véritable lâcher-prise graphique. Après ce point de basculement visuel et narratif, elle offre des séquences d’une grande sérénité où la contemplation n’est plus court-circuitée par la négativité mais portée par des dessins d’une beauté saisissante qui tranchent avec les compositions binaires du début. Cette capacité à retrouver une présence dépouillée de charge mentale apporte à l’œuvre une dimension lumineuse, sans jamais tomber dans la recette de bien-être ou du développement personnel.

Je vais bien (Je pense) Nouvelle Adresse planche

©Nouvelle Adresse – Je vais bien (Je pense) – Bach

Mettre en scène les paradoxes : quand le trait dessine l’épuisement

On peut difficilement parler du style graphique sans s’arrêter sur la couverture, qui agit comme un véritable manifeste visuel. Le titre s’affiche avec un BIEN massif, en lettres capitales très grasses et blanc. Ce bloc blanc et rigide est pourtant fragilisé par l’ajout, nettement plus discret de (Je pense) et marque l’irruption du doute voire de la confidence. Le personnage central incarne visuellement cette tension entre façade et réalité. Si le pouce levé est un signe de validation, il est contredit par un regard cerné et un sourire crispé qui trahissent d’autres choses. Ce contraste entre le geste et l’expression illustre parfaitement la fatigue psychologique globale avant même l’ouverture du livre. Cette expressivité immédiate repose sur un trait noir dynamique de l’œuvre, dont la nervosité et la précision semblent héritées de l’expérience de Bach dans le domaine du jeu vidéo et de l’animation. L’utilisation de la couleur dans cet album est particulièrement ciblée : elle emploie souvent une seule teinte dominante par planche pour lier les cases entre elles et poser une ambiance chromatique immédiate. La narration s’appuie sur un système de doubles pages qui illustrent chacune une dualité, opposant deux aspects d’une même scène du quotidien.

©Nouvelle Adresse – Je vais bien (Je pense) – Bach

Le trait de Bach parvient à condenser toute l’expressivité des personnages en saisissant avec une grande efficacité des états émotionnels variés comme la fatigue, l’exaspération ou la joie. Le texte manuscrit renforce ce sentiment de proximité, comme si le lecteur parcourait un carnet de croquis personnel pris sur le vif. Toutefois, ce dispositif graphique n’est pas figé. Au fil de la lecture, le dessin et la mise en page évoluent pour épouser les nuances du récit, offrant des variations visuelles qui surprennent par leur richesse. Sans lever le voile sur ces changements de ton, on sent une volonté de l’autrice de ne pas se limiter à une structure redondante, laissant le graphisme respirer au gré des ressentis.

Cette incursion de Bach marque une progression créative très réussie, où l’acuité de son regard sert une analyse sociologique d’une grande pertinence. L’autrice livre une œuvre d’une honnêteté désarmante qui confirme la maturité de sa perception sur notre époque. Je vais bien (Je pense) s’impose ainsi comme une fresque essentielle de la conscience moderne, un récit universel où chacun pourra reconnaître ses propres dissonances intérieures.

Une chronique écrite par : Charlotte Claeys

Informations sur l’album :

  • Scénario et dessin : Bach
  • Maison édition : Nouvelle Adresse
  • Date de sortie (Québec) : 06/04/2026
  • Date de sortie (France) : à venir
  • Pagination : 160 pages

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Je vais bien (Je pense)©Nouvelle Adresse – 2026 – Bach