Guérillero
La couverture de cet album en dit long : elle représente des guérilleros dans des tons de gris et, au centre et en couleur, Alberto, un jeune garçon armé et chargé d’un paquetage. Dans « Guérillero », Maria Isabel Ospina et Jean-Emmanuel Vermot-Desroches racontent son histoire vraie d’enfant-soldat enrôlé par les FARC, en Colombie.

© Guérillero – Maria Isabel Ospina et Jean-Emmanuel Vermot-Desroches – Dargaud – 2026
Alberto a eu une jeunesse difficile où misère et moqueries étaient son lot quotidien. Il vit dans une maison isolée en haut d’une montagne où l’eau courante n’arrive pas et il s’habille avec des vêtements usés et rapiécés. Il a 11 ans lorsque les guérilleros des FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) viennent s’installer chez lui pour 8 jours. Alberto voit là l’occasion de s’extraire de sa pauvreté et de la violence de son père. Avec sa sœur, ils partent avec les guérilleros, une fois que leur père est parti travailler.
Dix ans plus tard, Alberto est l’invité d’une conférence de l’UNICEF sur le thème « Protégeons les enfants de la guerre » et se retrouve en tête à tête avec François Hollande pour raconter son histoire. Que s’est-il passé pendant ces dix années ?

© Guérillero – Maria Isabel Ospina et Jean-Emmanuel Vermot-Desroches – Dargaud – 2026
« Maintenant, votre famille c’est la guérilla »
Lorsque Alberto rejoint les FARC, il dit adieu à sa famille et doit changer de prénom. Il devient Jorge, mais tout le monde l’appelle Jorgito car c’est un enfant. Ses débuts dans une guérilla rurale sont difficiles, Jorgito pleure tous les jours et veut rentrer chez lui. Deux mois après son arrivée, il participe déjà à ses premiers combats contre des militaires. Il n’a que 11 ans mais c’est la guerre et la mort est partout. Petit à petit, il va prendre de l’assurance et des responsabilités au sein de son groupe en devenant opérateur radio. Lorsque sa sœur est traduite en conseil de guerre pour insubordination et risque d’être fusillée, ils décident de fuir et de quitter la guérilla. Vivant avec la peur au ventre d’être rattrapés, ils finissent par se rendre à l’armée pour intégrer un programme de réinsertion pour jeunes ayant appartenu à un groupe armé révolutionnaire. C’est un monde nouveau qui s’ouvre à eux et dans lequel Alberto a tout à réapprendre. Lorsqu’il découvre la ville, tout lui fait peur : « Je me sentais tout le temps vulnérable. Je n’étais pas armé ».

© Guérillero – Maria Isabel Ospina et Jean-Emmanuel Vermot-Desroches – Dargaud – 2026
Maria Isabel Ospina a mis en bulles l’histoire d’Alberto par le biais de chapitres très courts comme s’il nous racontait ses souvenirs. Cette présentation donne au lecteur l’impression de plonger dans la mémoire du jeune garçon et de partager ses flashbacks. Cela ne gêne en rien, au contraire, l’accessibilité et la lisibilité de cet album. Le récit est d’une grande intensité car il raconte la guerre, le quotidien des enfants-soldats mais aussi le difficile parcours de réinsertion pour devenir « un citoyen lambda ». Selon les données officielles, en Colombie, entre 1990 et 2017, 17.000 enfants, filles et garçons, ont été recrutés par des groupes armés. Ces chiffres sont toutefois en deça de la réalité, le nombre d’enfants soldats étant estimé à près de 30 000, d’après Julian Gonzalez Mina, journaliste et professeur à l’Université del Valle en Colombie, qui signe la postface de cet album.

© Guérillero – Maria Isabel Ospina et Jean-Emmanuel Vermot-Desroches – Dargaud – 2026
Un passé toujours présent
Alberto est aujourd’hui diplômé et a terminé « la route », le programme de réintégration dans la vie civile. S’il ouvre des notes positives, l’album met remarquablement en lumière l’impossibilité de s’extraire totalement de son passé avec les FARC. Alberto doit en permanence dissimuler cette période de sa vie, ne sachant jamais comment elle pourrait être perçu. Son passé le poursuit toujours et les cauchemars de guerre ne l’ont jamais quitté.

© Guérillero – Maria Isabel Ospina et Jean-Emmanuel Vermot-Desroches – Dargaud – 2026
Les auteurs ont réalisé un remarquable travail non seulement sur la collecte des informations mais aussi sur la mise en scène et en images de ce témoignage, sans concessions ni artifices. Le graphisme, plutôt en rondeur, de Jean-Emmanuel Vermot-Desroches surfe avec les codes d’un album jeunesse (mais n’en est clairement pas un) et contraste habilement avec la dureté du propos. Les planches, en nuances de gris, sont éclairées par une touche de couleur, une attention portée sur un élément important, satisfaisant ou dérangeant. Par exemple, l’accent est mis sur des petits miracles de la vie – trouver des fruits ou s’offrir un vêtement – ou, au contraire, sur la mort qui rôde représentée par du sang et des blessures. Au-delà du récit d’Alberto, c’est aussi un focus passionnant sur la Colombie, pays qui doit construire son avenir tout en cicatrisant ses blessures du passé.

© Guérillero – Maria Isabel Ospina et Jean-Emmanuel Vermot-Desroches – Dargaud – 2026
Maria Isabel Ospinaet Jean-Emmanuel Vermot-Desroches signent un ouvrage choc et passionnant dont on ressort chamboulé. Dans nos temps troublés, « Guérillero » est l’occasion de se rappeler que la guerre est aussi une affaire d’enfants.
Une chronique écrite par : Claire
Informations sur l’album :
- Scénario : Maria Isabel Ospina
- Dessin : Jean-Emmanuel Vermot-Desroches
- Couleurs : Jean-Emmanuel Vermot-Desroches
- Éditeur : Dargaud
- Date de sortie : 23/01/2026
- Pagination : 224 pages
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