L’oubliée du radeau de la Méduse

Tout le monde connaît le tableau de Théodore Géricault « Le Radeau de la Méduse », beaucoup ont une notion très générale de ce qui a inspiré l’œuvre, quelques-uns la connaissent plus précisément, mais rares sont ceux qui savent qu’une femme se trouvait à bord. Grâce à « L’oubliée du radeau de la Méduse », Thierry Souflard et Gilles Cazaux utilisent cet angle pour raconter librement son histoire, mais avant-tout pour décrire l’horreur de ce qui s’est passé sur le radeau en se basant sur les témoignages des survivants.

L'oubliée du radeau de la Méduse Marabulles couverture
© Thierry Soufflard – Gilles Cazaux – Marabulles

25 août 1819, un peu plus de trois ans après le naufrage de la Méduse, partie de l’île d’Aix à destination du Sénégal, la haute société est réunie pour admirer le célèbre tableau de Théodore Géricault lors de sa présentation officielle au musée du Louvre. La mise en peinture de la tragédie, jusque-là uniquement racontée dans les journaux, n’est pas du goût du public invité. A cette occasion, Henri Savigny, second chirurgien à bord de la frégate et l’un des 15 survivants du radeau, est présent pour raconter le drame vécu par les naufragés et plus précisément par Blanche, qui a refusé de quitter son soldat de mari. Après un bref mais clair préambule qui résume les raisons et les premiers jours de l’échouage du navire, le lecteur est projeté au beau milieu de l’affolement général lors de l’abandon de la Méduse par ses 400 occupants. 150 privilégiés s’entassent dans 6 insuffisantes chaloupes qui doivent tracter les 250 autres passagers sur un bien trop petit radeau de 240m2 qui craque de toutes parts. La dérive vers l’abomination peut commencer.

L'oubliée du radeau de la Méduse Marabulles planche
© Thierry Soufflard – Gilles Cazaux – Marabulles

« Les femmes ne sont bonnes qu’a répandre la zizanie » et « les hommes ne pensent qu’avec leur panse », les causes du drame absolu ?

Le tragique du naufrage de la Méduse est présent dès la première page avec les gros plans sur le tableau de Géricault. À ces cases succède le drame humain, illustré par Blanche qui, au péril de sa vie, plonge d’une chaloupe pour rejoindre son époux cantonné au radeau. Puis s’ajoute la superstition et la misogynie, bien ancrées à l’époque, qui priment sur la gravité de la situation : « elle va nous porter la poisse », « les femmes ne sont bonnes qu’a répandre la zizanie et la chaude-pisse ». Il faut toute la détermination de son mari pour parvenir à hisser la cantinière sur l’esquif contre l’avis général. Le sacrifice de vivres pour épargner des hommes de la noyade ne fait qu’accentuer la tension, déjà très forte, entre les rescapés et contre Blanche. La perte malchanceuse de la boussole par Léon, jeune protégé de circonstance de l’héroïne, ne fait qu’aggraver les dissensions et provoque une scission entre les séditieux qui ne pensent qu’à manger et les raisonnables partisans du rationnement. Une accumulation rapide d’évènements annonciatrice d’une catastrophe ignoble. Il ne faudra que quelques heures pour que les jours deviennent des nuits et que des êtres, blessés, affamés et assoiffés, en viennent aux pires atrocités. Au milieu de ce tumulte, les auteurs imaginent, en illustrant sa révolte, l’humanité qu’a pu apporter cette présence féminine face à des actes impensables qui n’en ont plus : « Quand les hommes ne réfléchissent pas avec leur phallus ou avec leurs poings … Ils pensent avec leur panse ! Franchement si Dieu était une femme nous n’en serions pas là !!! ».

L'oubliée du radeau de la Méduse Marabulles planche
© Thierry Soufflard – Gilles Cazaux – Marabulles

Un récit très réaliste mais une vérité parfois modifiée pour la mise en lumière de Blanche

Le moins que l’on puisse dire c’est que les auteurs ont réellement puisé leur inspiration dans la véracité des faits pour coller au plus près de la réalité, tant dans la chronologie, dans l’atmosphère sur le radeau que dans le caractère des personnages. Ainsi on retrouve l’ambiguïté de l’ingénieur géographe Correard plein de courage et de bonne intentions dans ces paroles mais égoïste et antipathique dans les faits, ou Henri Savigny, altruiste, d’une grande probité et plein de sang froid. Le tiraillement des âmes entre les deux camps, l’altération de la raison, la lutte permanente pour la survie, l’omniprésence de la souffrance et de la mort et les scènes de repas, de la préparation de la bouillie des premier jours aux scènes d’anthropophagie, correspondent à l’analyse croisée des différents témoignages des survivants. De la fuite du navire jusqu’au sauvetage en passant par les tempêtes, les combats nocturnes et les sacrifices, l’ordre des évènements au jour le jour est scrupuleusement respecté. La réalité est cependant très légèrement transformée au profit de Blanche et donc du sens du récit souhaité par les auteurs. Ainsi par exemple, afin de donner à l’épouse du soldat le rôle de gardienne de ce qu’il pouvait subsister d’humanité et ajouter une certaine forme de romantisme aux derniers instants, le jeune Léon s’éteindra dans ses bras, à défaut de ceux de Savigny et son époux décédera de ses blessures en pleine valse d’anniversaire de mariage sur le radeau. Mais ces ajustements restent mineurs et n’altèrent en rien la vérité, ils servent juste à mettre en avant « la cantinière », comme la nommait Corréard, évoquée de manière succincte et à plusieurs reprise dans les témoignages des rescapés.

L'oubliée du radeau de la Méduse Marabulles planche
© Thierry Soufflard – Gilles Cazaux – Marabulles

Un dessin réaliste et narratif

Gilles Cazaux assisté d’Alice Estève et Pablo Sanchez Cano, pour les couleurs, réalisent un travail qui donne de la puissance au récit. Au fur à mesure que le lecteur tourne les pages, il suit les évènements en véritable spectateur comme s’ils se déroulaient sous ses yeux. L’immersion est totale tant le réalisme du dessin est aussi puissant que celui du texte. Les traits francs et appuyés sur les expressions d’effroi, de rage, de méfiance, de colère, de suffocation ou de tristesse, souvent au premier ou en gros plan, tranchent avec les très rares sourires et regards compatissants pour la plupart réservés à Blanche. Les cases du radeau baignant dans l’eau et le sang, les scènes de combats, ou la représentation des armes utilisées ou encore des blessures, illustrent parfaitement le texte et les témoignages authentiques. Les vignettes racontent aussi l’indicible. La prédominance du bleu évident de la mer et des uniformes apporte une exceptionnelle ambiance de plénitude au début du récit qui ensuite caractérisera davantage l’affectation mentale, la tristesse et la peur. La présence de la couleur rouge va progressivement s’intensifier jusqu’à recouvrir les bleus les plus foncés, démontrant l’intensité de la fureur et de la folie qui s’empare du radeau jusqu’à une violence ultime qui devient même vitale pour la survie.

L'oubliée du radeau de la Méduse Marabulles planche
© Thierry Soufflard – Gilles Cazaux – Marabulles

« L’oubliée du radeau de la Méduse » est bien plus qu’une simple histoire de femme qui apporte un peu d’humanité et de romantisme à ce récit, c’est une illustration précise et sans concession de ce qui s’est véritablement passé. En se basant sur les témoignages croisés des différents rescapés, les auteurs ont pris le parti de ne raconter que cette partie de l’histoire de la Méduse. Cette bande dessinée permet d’en mesurer toute la dimension dramatique parce qu’aucun détail n’a été négligé dans la description des faits, du caractère des personnages jusqu’aux combats les plus sanglants en passant par la perte de raison et l’anthropophagie poussé par l’instinct de survie au détriment de la morale. Cependant cette horrible aventure aura inspiré les illustres peintures de « Le radeau de la Méduse » de Théodore Géricault et de « La Liberté guidant le peuple » d’Eugène Delacroix.

*Pour en savoir davantage sur cette histoire de la Méduse, au travers de l’analyse des différents témoignages des survivants, nous vous invitons à lire « Le naufrage de la Méduse, paroles de rescapés » de Michel Hanniet qui raconte également une partie encore plus méconnue et aussi très captivante de l’histoire relative aux naufragés des chaloupes qui ont échoué sur les côtes Mauritaniennes et ont eu droit à leur lot de mésaventures.

L'oubliée du radeau de la Méduse Marabulles planche
© Thierry Soufflard – Gilles Cazaux – Marabulles

Une chronique écrite par : Xavier

  • Scénaristes : Thierry Soufflard et Gilles Cazaux
  • Dialogues : Thierry Soufflard
  • Mise en scène et dessin : Gilles Cazaux
  • Couleurs : Gilles Cazaux, Alice Estève, Pablo Sanchez Cano
  • Éditeur : Marabulles
  • Publication : Le 15 octobre 2025
  • Pages : 112 pages en couleurs

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