Women of the West
Après les jeunes hommes, les Indiens, les flingueurs et les hommes de loi*, Tiburce Oger ressort sa collection de Winchesters, pour une joyeuse bande d’as de la gâchette et du pinceau, avec une cinquième anthologie au cœur du Far West. Cette fois, les dames sont à l’honneur, aussi bien dans les récits que dans leur mise en images. Mais autant le dire tout de suite, point de Calamity Jane, dont l’histoire a été maintes fois racontée ou fantasmée**. Dans ces pages, le scénariste a choisi de sortir de l’ombre des femmes ayant réellement existé et trop souvent oubliées par l’Histoire ou la postérité cinématographique et littéraire.
1974, Oregon. Betty et son petit ami Billy font route vers une réserve amérindienne. La jeune femme a rendez-vous avec une chamane, militante pour les droits des femmes autochtones. A l’intérieur de sa yourte, Betty vit une expérience unique, découvrant l’histoire d’une douzaine de femmes fortes et indépendantes dans l’Ouest américain très machiste et viril.

© Woman of the West – Oger/Tillier – Grand Angle, Bamboo, 2025
Elles causent plus… elles flinguent
Tiburce Oger retrouve, dans Women of the West, quelques-uns de ses desperados habituels, tels que Dominique Bertail et Paul Gastine, déjà présents sur les quatre premiers tomes, mais aussi François Boucq qui fait son retour après Go West Young Man. Ces deux derniers sont loin d’être novices puisqu’on doit à François Boucq la grande série Bouncer et à Paul Gastine le superbe Jusqu’au dernier. Celui-ci s’occupe de l’introduction et de la conclusion de l’album, se déroulant en 1974. En effet, Tiburce Oger renouvelle la tradition de sa série en proposant un fil rouge entre les histoires, ici le dialogue entre la journaliste Betty et la chamane qui lui conte les portraits de ces femmes de l’Ouest. Si dans Go West Young Man, ce lien entre les récits était vraiment pertinent, une montre qui passe de main en main et traverse les décennies, depuis le procédé est relativement accessoire. C’est à nouveau le cas ici, surtout dans sa conclusion qui ne parvient pas à en être une. Les nouveaux venus dans la bande Oger sont des nouvelles. Le casting de cette cinquième anthologie fait, en effet la part belle aux dessinatrices.
La première à entrer en piste est Gaëlle Hersent qui est arrivée sur le projet avant de sortir son superbe Calamity Jane chez Glénat. Ce premier récit s’intéresse à Isabella Bird, voyageuse, photographe, exploratrice et écrivaine britannique, et plus particulièrement son voyage dans les Rocheuses où elle rencontre Jim Nugent, amour de sa vie. Une histoire touchante mais assez surprenante car plus romantique et poétique qu’épique, mais servie par des planches superbes aux couleurs traditionnelles d’une grande douceur. La narration est à la première personne, point commun entre presque tous les épisodes de l’album, comme si les femmes présentées s’invitaient dans le cerveau de Betty. Plus improbable est la présence de Miss Prickly, connue pour ses grands titres jeunesse comme A Cheval, Animal Jack ou les premiers tomes de Mortelle Adèle. Avec son style loin des poncifs du western, épuré et lumineux, elle met en image la rencontre entre deux des plus célèbres « Deputy Marshal », F. M. Miller et Ada Curnutt. Si les deux femmes mériteraient des albums dédiés tant le peu qu’on en voit ici est intrigant, ce petit récit a le mérite de leur donner un coup de projecteur.

© Woman of the West – Oger/Zuccheri – Grand Angle, Bamboo, 2025
Les Tatas flingueuses
Le lecteur découvre ensuite l’incroyable évasion de Mary Draper Ingles, capturée par une tribu amérindienne Shawnee, un parcours d’environ mille kilomètres à pied, à travers les montagnes et rivières, sans carte ni équipement. C’est l’italienne Laura Zuccheri, déjà dessinatrice sur le célèbre western transalpin Tex, qui se charge de la mise en scène de la capture, la captivité, le périple et le retour de la femme. Son dessin classique convient parfaitement au récit avec des planches vraiment magnifiques, des personnages charismatiques aux décors somptueux avec une aquarelle toute en délicatesse. Isabelle Dethan prend le relai avec Otter Woman, l’autre femme indienne du trappeur Toussaint Charbonneau dans l’expédition de Lewis et Clark, un récit étrange et déstabilisant où la protagoniste est témoin de l’histoire et dont la véritable héroïne n’est que très peu abordée. Un final très émouvant laisse le lecteur sur une excellente impression malgré un dessin parfois approximatif.
Un dessin assez inhabituel dans le western pour adulte arrive ensuite sous les pinceaux de Virginie Augustin qui met en scène le voyage de la pionnière, alors très jeune, Abigail Scott Duniway avant d’aborder très rapidement la suite de son destin. Les personnages très expressifs pleins de fraîcheur de l’illustratrice à la riche bibliographie font merveille dans ce chapitre à l’ambiance narrative et visuelle très agréable et immersive. Encore plus original est le trait de Nathalie Ferlut qui s’attaque à un épisode de la riche vie de Mary Fields, alias Stagecoach Mary, une femme noire affranchie, redoutable et redoutée, qui deviendra actrice à soixante ans. Dans l’épisode de Women of the West, elle a fort à faire avec des voleurs de chevaux qui auraient mieux fait de ne pas l’énerver. Le grand François Boucq enchaîne avec son dessin plus classique mais toujours efficace pour évoquer rapidement quelques épisodes de la vie de Kitty Leroy, danseuse, joueuse, tireuse et hors la loi, femme libérée et forte tête. Un des personnages féminins les plus colorés et controversés de l’histoire de l’Ouest qui mériteraient, elle aussi, un album complet.

© Woman of the West – Oger/Zuccheri – Grand Angle, Bamboo, 2025
Belle et rebelles
Prochaine artiste en ligne, Éloïse Oger, fille de Tiburce, avec qui elle collabore pour la première fois sur un récit de bande dessinée. La douceur de son trait et de sa colorisation se met au service du destin hors du commun de la propriétaire veuve Margaret Borland qui entreprit un grand voyage, avec domestiques et enfants, du Texas vers le Kansas pour y vendre des bêtes à meilleur prix que celui proposé dans son état. Un récit captivant et intrigant plus long que les précédents. Dans le genre western, Elvire De Cock est surtout connue pour son superbe travail de coloriste sur la fabuleuse série Ladies with guns, illustrée par Anlor. Pour Women of the West, elle se charge en plus du dessin pour traiter de la peintre Mary Achey, à titre posthume puisque le scénario de Tiburce Oger met en scène les deux artistes Gabrielle Clements et Helen Hale sur la tombe de Mary Achey. Les deux jeunes bourgeoises sont restées connues moins pour leur art que pour leur « Boston marriage », union entre deux femmes adultes et indépendantes, souvent aisées. Les planches sont superbes, notamment grâce à des décors somptueux et des couleurs, évidemment, très réussies.
Daphné Collignon se charge ensuite de ce qui est peut-être le meilleur segment de Women of the West, évoquant une des photos les plus célèbres du XIXe siècle, celles des sœurs Chrisman par Solomon Butcher. Le récit principal se situe en 1973 où Ruth, l’une des sœurs, est interviewée par Betty, un entretien évoqué dans l’introduction de l’album et qui a provoqué la rencontre entre la journaliste et la chamane. Le dessin, avec très peu de couleurs, de Daphné Collignon, qu’on avait récemment admiré dans l’anthologie Midnight Order au Label 619, est une grande réussite, avec ses protagonistes charismatiques, notamment avec des regards d’une grande force, et ses décors très doux. Avant de céder le dernier mot à Paul Gastine pour conclure l’expérience chamanique de Betty, Dominique Bertail offre ses dessins si particuliers et efficaces et son sepia classieux au destin de la célèbre Belle Star, alias Myra Maybelle Shirley, la « reine des hors la loi » qui aurait côtoyé Jessie James et les frères Younger, devenue l’archétype de la « femme bandit » du Far West.

© Woman of the West – Oger/Zuccheri – Grand Angle, Bamboo, 2025
Malgré quelques épisodes un peu en dessous, généralementà cause de leur faible pagination qui empêche d’approfondir des destins qui en aurait vraiment eu besoin, cette cinquième anthologie Far West de Tiburce Oger reste dans sa globalité passionnante. Avec des styles graphiques plus variés que dans les précédents albums, et souvent très originaux dans le domaine du western, Women of the West prouve encore le talent passionné de Tiburce Oger pour le western et la grande richesse de ce genre qui multiplie, ces dernières années, les grandes œuvres.
Une chronique écrite par : Cédric « Sedh » Sicard

© Woman of the West – Oger/Augustin – Grand Angle, Bamboo, 2025
* Go West Young Man, 2021 ; Indians!, 2022 ; Gunmen of the West, 2023 ; Lawmenof the West, 2024.
** On recommande sur Calamity Jane ses allitérations dans le premier tome de Wild West (Dupuis, 2020), la série La Véritable histoire du Far West (Glénat, 2024), dessinée par Gaëlle Hersent, ou encore le somptueux one shot Martha Jane Cannary (1852-1903) (Futuropolis, 2008)
Informations sur l’album :
- Scénario : Tiburce Oger
- Dessin et couleurs : Virginie Augustin, Dominique Bertail, François et Alexandre Boucq, Daphné Collignon, Elvire De Cock, Isabelle Dethan, Nathalie Ferlut, Paul Gastine, Gaëlle Hersent, Miss Prickly, Éloïse Oger, Béatrice Tillier (couverture), Laura Zuccheri.
- Éditeur : Grand Angle, Bamboo
- Date de sortie : Le 29 octobre 2025
- Pagination : 112 pages en couleurs
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