Un été loin des hommes
Mettre l’accent sur le vécu et la psychologie des femmes caractérise Un été loin des hommes, un album de Fabienne Blanchut et Catherine Locandro publié chez Dargaud. En reléguant les personnages masculins au second plan, cette chronique utilise les souvenirs d’un séjour en Corse durant l’été 1985 pour explorer les dynamiques familiales et l’éveil amoureux d’une adolescente, au rythme d’un séjour où le temps s’étire.

Un été loin des hommes©Dargaud – Fabienne Blanchut, Catherine Locandro, Thomas Campi– 2026
C’est le deuil qui ouvre le récit : à quarante-sept ans, Frédérique est de retour dans sa ville natale de Nice pour les funérailles de sa mère. Dans l’appartement de son enfance, elle feuillette les albums et découvre une photographie qui ravive ses souvenirs et la replonge dans l’été 1985. Alors âgée de douze ans, l’héroïne passe ses vacances en famille en Corse du Sud, chez son oncle et sa tante. Tout semble paisible sous le soleil insulaire, jusqu’à ce que son père reparte à Nice, officiellement pour le travail, laissant planer un doute sur les vraies raisons de ce départ. Parallèlement à ce départ, ce séjour devient pour l’adolescente le moment d’un éveil intérieur. La prise de conscience de son attirance pour les femmes s’opère loin de toute rupture dramatique, de crises ou de larmes ; elle se déploie plutôt comme un cheminement discret, une vérité intime qui s’impose avec retenue.

Des souvenirs ravivés©Un été loin des hommes – Dargaud – Fabienne Blanchut, Catherine Locandro, Thomas Campi– 2026
Immersion dans les souvenirs corses
Le récit prend délibérément le temps d’installer son atmosphère, permettant au lecteur de s’approprier les lieux et de faire connaissance avec les personnages. Cette immersion dans la Corse des années quatre-vingt s’appuie sur une multitude de détails typiques, de la topographie des routes de montagne en zigzag à la finesse des tranches de lonzu et au casu martzu grouillant, en passant par une affiche d’I Muvrini placardées dans une chambre d’adolescente. Cette construction progressive offre l’avantage de plonger pleinement le lecteur dans une époque et dans un lieu, au rythme des baladeurs à cassette et des visionnages du film Diabolo menthe. Cette immersion dans le quotidien de l’enfance permet aussi d’évoquer, en toile de fond et avec une grande pudeur, les réalités plus sombres de la décennie, à l’image de l’émergence du sida.

L’ère du Walkman et des cassettes audio©Un été loin des hommes – Dargaud – Fabienne Blanchut, Catherine Locandro, Thomas Campi– 2026

Une spécialité corse pour les téméraires : le casu martzu©Un été loin des hommes – Dargaud – Fabienne Blanchut, Catherine Locandro, Thomas Campi– 2026
Ce rythme pose le décor tout doucement et laisse le temps d’observer le travail de l’illustrateur. Graphiquement, Thomas Campi soutient cette reconstitution par une technique à la couleur directe dont les textures et les transparences évoquent immédiatement l’aquarelle. Le choix de contours épurés, plutôt que de noirs fortement marqués, crée un effet de flou nostalgique cohérent avec la thématique du souvenir, tandis que la palette d’ocres, de rosées et d’orangés restitue avec justesse la chaleur du Sud, au point que l’on ressent presque la température de l’air. Un soin particulier est apporté aux expressions douces mais explicites des personnages, ainsi qu’aux regards et aux postures qui traduisent parfaitement l’intimité des relations familiales.

Teintes estivales et délicatesse des expressions©Un été loin des hommes – Dargaud – Fabienne Blanchut, Catherine Locandro, Thomas Campi– 2026
Trajectoires ordinaires et narration contemplative
Cette volonté de privilégier l’ambiance se reflète également dans le rythme de la lecture. L’album met l’action et les rebondissements en sourdine pour se concentrer sur des trajectoires de vie ordinaires, une histoire de femmes, de mères, de filles et de sœurs qui vivent, au fil de cet été, des découvertes, des remises en question, des peines et de l’amour. Les autrices illustrent bien comment les choix d’alors forgent l’adulte de demain. Pour un lectorat amateur de chroniques intimistes, cette approche tout en douceur s’avère particulièrement immersive. À l’inverse, l’absence de véritable pivot dramatique peut donner la sensation d’une intrigue qui manque de peps, de dynamisme. On voit les pages du livre se tourner en attendant un rebondissement majeur qui s’efface finalement au profit de la continuité, ce qui correspond certainement au souhait de montrer la vie de vrais gens qui aiment, se rapprochent, s’accordent et se divisent sans péripéties rocambolesques.

Un été loin des hommes©Dargaud – Fabienne Blanchut, Catherine Locandro, Thomas Campi– 2026
Cette approche se prolonge naturellement dans les choix de mise en page. Thomas Campi opte pour des compositions de planches traditionnelles en bandes horizontales, mais privilégie la variété des cadrages internes pour dynamiser les cases. Sa maîtrise des séquences muettes, notamment lors d’une scène de baignade construite comme une suite de plans de cinéma fixes, suspend le temps et semble traduire la langueur des vacances. Là encore, le choix de cette narration visuelle axée sur les temps morts et la décomposition de gestes simples pourra être perçu soit comme une force contemplative invitant à capter les non-dits et l’intimité des regards, soit comme une source de surplace qui ralentit artificiellement la lecture.

La langueur estivale©Dargaud – Fabienne Blanchut, Catherine Locandro, Thomas Campi – 2026
Cet ouvrage réussit à lier son propos à son traitement graphique, offrant une plongée sensorielle dans la chaleur de l’île de Beauté. Fabienne Blanchut et Catherine Locandro y proposent une réflexion sur le besoin de prendre son temps pour apprendre à se connaître, un précepte qui résonne particulièrement avec la vie corse, bercée par une langueur méditerranéenne où l’on préfère laisser le temps au temps.
Chronique écrite par : Charlotte Claeys
Informations sur l’album :
- Scénario : Fabienne Blanchut et Catherine Locandro
- Dessin et couleur : Thomas Campi
- Éditeur : Dargaud
- Date de sortie (Québec) : 21/04/2026
- Pagination : 133 pages en couleurs
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