Avec Saigneurs, Lou Lubie s’attaque au sujet des contradictions de l’égalité entre les hommes et les femmes. L’autrice transpose notre réalité dans un univers fictionnel, où les vampires et les humains sont égaux dans les textes, mais à l’intérieur duquel persiste une domination sociale.

Couverture de Saigneurs par Lou Lubie
©Delcourt – Saigneurs – Lou Lubie

Maggy vit dans un monde apaisé. Depuis plusieurs décennies, les humains et les vampires sont égaux en droit. Pendant des millénaires, ces derniers ont asservi les humains pour se nourrir de leur sang. Depuis, heureusement, ils sont libres de choisir ce qu’ils font de leur corps… en théorie, car derrière les discours, les vampires gardent le contrôle malgré les lois.

L’héroïne prend cette inégalité en pleine face, lorsqu’elle perd son emploi de chargée de communication. Son attitude subversive – elle demande d’être payée à l’égal de ses collègues vampires – ne convient pas à la direction, composée de suceurs de sang. Pendant qu’elle recherche et butte sur des offres d’emploi faites d’abord pour des vampires, son colocataire Anghel lui révèle avoir été mordu par un vampire dans la rue. C’est le début d’une descente aux enfers pour lui, qui se « goulifie » petit à petit. Cette déchéance provoque une prise de conscience définitive chez Maggy. Elle réalise alors qu’il est très difficile pour les humains de porter plainte ou de faire reconnaître leur statut de victime, ce qui la pousse à rejoindre un collectif pour la défense des droits des humains.

Page 6 de Saigneurs par Lou Lubie
©Delcourt – Saigneurs – Lou Lubie

Saigneurs est une fiction pas si fictionnelle

La situation décrite vous fait penser à quelque chose ? C’est normal : avec son récit peuplé d’humains et de vampires, Lou Lubie transpose et dénonce la société patriarcale. Si les hommes et les femmes sont égaux devant la loi, une domination s’exerce encore dans les faits, notamment sur les corps avec les violences sexistes et sexuelles, ici représentées par la morsure.

En modifiant la nature des personnages et en situant l’action dans une Transylvanie fictive, Lou Lubie permet aux lecteurs de lire d’abord une histoire, plutôt qu’un tract militant. L’autrice contourne intelligemment le problème auquel sont confrontées beaucoup d’œuvres qui abordent frontalement un sujet de société : celui de ne parler qu’à ceux qui sont déjà convaincus et d’être inefficace. Le lecteur lambda peut d’abord ouvrir le livre pour découvrir une histoire de vampires et d’humains, la réflexion sur ce qui est dénoncé viendra ensuite.

Page 23 de Saigneurs par Lou Lubie
©Delcourt – Saigneurs – Lou Lubie

Par contre, les événements, les chiffres et les propos, eux, ne sont pas fictifs. Lou Lubie a jalonné son histoire de faits réels, ainsi les propos les plus problématiques ont tous été tenus dans notre réalité, de même que les chiffres cités sont tous issus d’études et de collectifs bien réels. Tout est d’ailleurs sourcé à la fin de l’album. L’utilisation de faits réels démontre que l’aberration ne vient pas de l’imaginaire de Lou Lubie, mais de la réalité sur laquelle elle s’appuie.

Page 39 de Saigneurs par Lou Lubie
©Delcourt – Saigneurs – Lou Lubie

Une complexité qui s’entremêle

Avec Saigneurs, Lou Lubie ne se contente pas d’un récit manichéen avec des gentils d’un côté et des méchants de l’autre, mais amène une part de complexité dans les situations qu’elle met en scène. Comment réagir lorsqu’une star qu’on admire est un « mordeur » ? Que faire lorsqu’il s’agit d’un ami, d’un collègue ? Ou pire… un parent proche ? Peut-on simplement rayer d’un trait une partie de sa vie ? C’est à ces cas de figure compliqués que les personnages vont aussi être confrontés. Mais aussi à d’autres… pas simple d’affronter le déni d’une société entière qui préfère se reposer sur les acquis d’un discours commode, plutôt que de se confronter à ses propres contradictions.

Page 93 de Saigneurs par Lou Lubie
©Delcourt – Saigneurs – Lou Lubie

Avec des pointes d’humour et d’ironie disséminées tout au long de l’album, Lou Lubie accumule les bonnes métaphores de sujets compliqués, comme la culture du viol, le manspreading (le fait pour un homme de garder les jambes écartées dans les transports en commun pour occuper plus d’espace) le viol conjugal, la culpabilisation des victimes… Tous les sujets sont abordés brillamment, malgré leur dureté. C’était un exercice périlleux pour l’autrice : la moindre analogie mal maîtrisée aurait pu décrédibiliser son propos et offrir des arguments faciles à ceux-là mêmes qu’elle dénonce.

Planche 100 de Saigneurs
©Delcourt – Saigneurs – Lou Lubie

Un dessin efficace au service du récit

Lou Lubie, autrice complète et autodidacte, revendique de ne dessiner que par obligation, étant d’abord une scénariste dans l’âme. Saigneurs privilégie une certaine économie de moyens au profit d’une terrible efficacité, avec un découpage dynamique. Le fait d’y introduire une ambiance vaguement gothique permet néanmoins de lui donner une identité graphique propre. Le tout est ponctué par beaucoup de très bonnes trouvailles graphiques, toujours au service du récit. Par exemple, le phylactère de licenciement de Maggy la transperce de l’intérieur, alors qu’à l’extérieur elle essaye de rester stoïque. La palette de couleurs utilisée, avec le sombre et le rouge sang dominants, permet d’ancrer les décors et les personnages dans un univers et un imaginaire transylvaniens. 

Planche 108
©Delcourt – Saigneurs – Lou Lubie

Fidèle à son engagement, Lou Lubie continue d’aborder des sujets de société graves avec un style accessible. Cet album est à mettre entre toutes les mains, des adolescents aux adultes, pour éveiller les consciences sur les problématiques dénoncées.

Une chronique écrite par : Adrien LAURENT

Informations sur l’album :

  • Scénario : Lou Lubie
  • Dessin : Lou Lubie
  • Couleurs : Lou Lubie
  • Éditeur : Delcourt
  • Date de sortie : 05/03/2026
  • Pagination : 160 pages en couleurs

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