Philippe Xavier : « Ma vie et mes voyages ont fait l’artiste que je suis aujourd’hui »
L’exposition « Rétrospective : de Croisade à Tango » consacrée au dessinateur Philippe Xavier retrace 20 années de carrière et croque les plus beaux morceaux des séries phares de l’auteur. Voyages, action, aventure, histoire : ses personnages ont rarement le temps de s’ennuyer. À l’image de celui qui les a créés.

Nombreuses sont les librairies à avoir un petit coin secret, un endroit un peu reculé où l’on retrouve souvent un ou une passionné·e, coupé du monde, le nez plongé dans un bouquin ou une BD.
À la librairie Jaune 2, à Wavre (Belgique), ce coin secret est suffisamment grand pour accueillir des vitrines où s’exposent des figurines, des affiches d’art protégées sous pochettes, ou même… toute une exposition.
Le 30 mai, la boutique ouvrait justement ses portes en soirée pour le vernissage d’une exposition anniversaire consacrée au dessinateur Philippe Xavier : « 20 ans : rétrospective, de Croisade à Tango ».

Et même à mal connaître l’endroit, impossible de rater l’entrée tant elle est soignée. Dans la vitrine, les couleurs vives caractéristiques des couvertures de Tango captent forcément le regard. « L’aventure a un nom », peut-on lire sous une reproduction cartonnée grandeur nature du héros. On peut difficilement donner tort au slogan. Des Bahamas à l’Argentine, en passant par la Bolivie ou le Panama, John Tango a le voyage dans le sang. Un trait qu’il tire de ceux qui lui ont donné vie : Matz et Phillipe Xavier. Le dessinateur, présent à l’occasion du vernissage de l’exposition, souligne l’influence qu’ont eu ses propres expériences du continent américain sur les personnages qu’il a créés au fil des années.
« Ma vie et mes voyages ont fait l’artiste que je suis aujourd’hui, nous raconte-t-il. Dans les Tango, on retrouve les années que j’ai passées en Amérique du Sud, les pays que j’ai visités et que je visite encore. Idem pour les one-shots chez Signé, L’Or du Spectre et Le Serpent et le Coyote. J’aime énormément voyager, tant en vrai que sur papier. Quand je réalise que mes lecteurs voyagent avec moi grâce aux personnages, ça m’apporte beaucoup de joie. De nombreuses personnes qui ont voyagé dans ces mêmes pays me disent qu’on reconnait vraiment bien les paysages et les couleurs. Je pense que c’est aussi une des raisons pour lesquelles ça fonctionne : parce que c’est honnête, c’est vivant. Il y a quelque chose de très réaliste. Dans le dessin, on voit la carte postale. »

Un découpage très personnel
L’équipe de Jaune 2 a d’ailleurs repris cette rhétorique du voyage pour construire l’exposition. On y passe d’une « escale » à l’autre, épinglées par un feuillet explicatif glissé dans une enveloppe, clin d’œil à cette idée de la carte postale. Chaque étape fait référence à une série ou un one-shot de Xavier. Au mur sont exposées des planches en tirage unique grand format signées, des affiches, des dessins, noir et blanc ou en couleurs. Le paradis des collectionneurs à la recherche d’une pépite.

Le rendu de l’exposition est particulièrement envoûtant, même, ou surtout pour ceux qui connaissent bien l’univers de Xavier. Les tirages grand format donnent une autre dimension aux plans rapprochés sur les visages ou aux esquisses de paysages qu’on lui connait. Ce style particulier, très cinématographique, est sans doute ce qui caractérise le plus son dessin.
« Plus les années passent, plus je réalise que presque tout le monde pourrait, avec un peu d’entraînement, dessiner correctement, explique-t-il. Mais il y a quelque chose qui est unique, qui ne peut pas s’apprendre: c’est l’ADN, la vie, les expériences, le parcours. Tout ça, c’est trop personnel, on ne peut pas le copier. C’est ce que je mets dans mes planches : mes références cinématographiques, ma vision aussi. Comment j’interprète une scène intime ou une scène d’action. Il y a un découpage qui m’est très personnel. C’est légèrement différent du style franco-belge classique, c’est un peu plus dynamique. »

Un style propre que Philippe Xavier a largement eu le temps d’explorer et de perfectionner au fil de sa carrière. L’exposition se veut d’ailleurs un hommage autant qu’une rétrospective, en proposant un parcours à travers 6 étapes : de Croisade à Tango, en passant par Conquistador, Hyver 1709, Le Serpent et le Coyote, L’Or du Spectre, ou encore XIII. 20 années de travail dont Xavier affirme tirer une certaine fierté : « Je suis dessinateur, c’est mon boulot. Mais, au fond, on reste ce petit gamin qui rêvait déjà de faire de la bande dessinée à 15 ans. Toutes ces planches au mur, il n’y a pas que moi qui les regarde, c’est aussi le cas de ce gamin que j’étais, et ça le rend vraiment heureux. C’est génial de voir tout son travail depuis une vingtaine d’années mis en valeur de cette façon, et de voir aussi l’évolution à travers des séries différentes. »

« La voix d’un personnage est aussi importante que sa façon de bouger »
Le vernissage de l’exposition coïncide aussi avec la sortie du tome 9 de Tango, sobrement intitulé Faux Frères. Un titre mystérieux qui laisse entrevoir une intrigue autour d’un lien familial. « Beaucoup de lecteurs m’ont dit qu’ils voulaient en savoir un peu plus sur l’histoire familiale de Tango. C’est de là qu’a démarré le tome 9, qui se passe d’abord au Brésil, puis à Puerto Rico. On avait déjà parlé de sa mère, de son grand-père, un peu de son père aussi. Restait la question d’une fratrie. Travailler sur ce tome a été à la fois drôle et difficile, parce que j’ai été amené à dessiner deux Tangos. Bien sûr, ils se ressemblent, mais ils sont aussi très différents. Ça nous a permis de développer de nouvelles facettes de sa personnalité, plus intimistes. »

Après la sortie de ce nouveau tome des aventures de John et de son acolyte Mario, Phillipe Xavier profite aussi du vernissage pour nous parler de son prochain projet BD, Le Territoire, qui sortira en octobre 2026 aux Éditions du Lombard. « C’est un western post-apocalyptique. 160 pages, une histoire complète. On part dans un tout nouvel univers, quelque chose que je n’avais encore jamais fait. Ça se passe vers 2050, dans le nord-ouest des États-Unis, et on suit un homme qui a tout perdu. Il va rencontrer une jeune fille d’une quinzaine d’années et va la protéger. Ensemble, ils vont errer à travers des paysages grandioses et désolés. »
Pour cette nouvelle aventure, Xavier a renoué le contact avec celui qui fut son tout premier scénariste et éditeur : Joe Pruett, un spécialiste du comics américain. À la traduction, on retrouve son acolyte Matz, avec qui Xavier a l’habitude de travailler. Plus de 20 ans plus tard, le dessinateur revient donc à sa toute première collaboration et l’associe à celle qui fait son succès aujourd’hui. Trio gagnant.
Verre à la main, sourire badin, encerclé de ses planches qui ornent les murs de la pièce, le dessinateur insiste d’ailleurs sur l’importance de cette collaboration avec Matz : « C’est selon moi un des meilleurs dialoguistes de la BD actuelle. Si Tango marche aussi bien, c’est notamment grâce au dessin, mais c’est aussi parce qu’il a une vraie voix, portée par Matz. Moi, je m’occupe de son physique, de ses mouvements, mais la voix, c’est tout aussi important. »

Fauteuil en osier grandeur nature
Entre deux amuse-gueules, on demande une dédicace à Philippe Xavier. Malgré qu’il en ait déjà fait toute la journée, il accepte bien volontiers. Son trait de crayon est franc et assuré sur le papier. En quelques minutes, le visage de Mario apparaît sur le jaune de la couverture intérieure de notre troisième tome de Tango.
La BD récupérée, on remercie l’auteur, puis on cherche où s’asseoir. Le long d’un mur, un fauteuil en osier attire l’attention. Il semble un peu fragile, on hésite : ce serait dommage de le casser. Accroché au mur juste au-dessus, l’un des plus beaux tirages d’art de l’exposition représente Tango assis. La similitude nous frappe : le héros est justement installé sur… un fauteuil en osier, qui ressemble à s’y méprendre à sa version bien réelle. On s’amuse de ce détail de la scénographie.

On choisit finalement un petit sofa confortable calé dans un coin de la pièce. On s’y pose, l’album toujours en main, et on abandonne temporairement notre reportage pour pouvoir, l’espace d’un instant, se couper du monde et replonger notre nez dans ce troisième tome que l’exposition nous aura furieusement donné envie de lire encore une fois.
L’exposition « Philippe Xavier : rétrospective de Croisade à Tango » est à découvrir jusqu’au 4 juillet à la librairie Jaune 2, Rue du Progrès 9, à 1300 Wavre (Belgique).













Un reportage écrit par : Emmeline Van den Bosch
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