Lou Lubie : « Je voulais un livre tout noir, je sentais que ça lui donnerait une identité forte »
À 36 ans, l’autrice d’Et à la fin, ils meurent et de Comme un oiseau dans un bocal revient avec une œuvre puissante : Saigneurs. Une histoire de vampire, ou presque. À l’occasion de sa sortie, Lou Lubie nous révèle les coulisses de la création de l’ouvrage, et nous parle de ses engagements profonds.
Les Amis de la BD : Bonjour Lou, grand merci de nous accorder cette interview ! Vous êtes scénariste et dessinatrice de BD depuis 2010. Vous êtes aussi romancière et passionnée par le numérique. Pouvez-vous nous parler un peu de vous, de votre parcours, de ces différentes casquettes que vous portez et comment elles se répondent l’une l’autre ?
Lou Lubie : Mon parcours paraît atypique, mais il est plus logique qu’il n’y paraît ! J’ai toujours eu une passion cardinale : raconter des histoires. C’est pourquoi j’écrivais beaucoup de romans de fantasy quand j’étais ado. Mon rêve d’être une écrivaine publiée s’est réalisé à dix-huit ans avec la duologie de romans jeunesse Hallucinogène. Parallèlement, j’ai fait un Master en Game Design (conception de jeux vidéo) : faire vivre des univers imaginaires de façon immersive, c’est encore mieux !
Je suis arrivée à la BD un peu par hasard : après avoir écrit mes premiers romans, un éditeur m’a remarquée et m’a commandé un scénario de BD. C’est devenu L’île au temps suspendu, dessiné par Romain M. L’expérience m’a bien plu, et comme personne n’accepterait de dessiner mes idées, j’ai appris moi-même le dessin. Bien que ce ne soit pas une passion, je trouvais que c’était un outil intéressant pour rendre les histoires plus accessibles. Et puis, comme ça a bien marché pour moi avec Un créole en métropole, petit best-seller à la Réunion, puis Goupil ou face, mon premier au niveau national, j’ai continué…
Aujourd’hui, j’ai complètement laissé tomber le jeu vidéo. Je n’avais pas envie d’être un petit rouage au sein d’une grande industrie. Par contre, j’en ai gardé une attention particulière que je porte à l’accessibilité et à « l’expérience utilisateur ». À ce jour, j’ai publié onze BD, dont on me dit souvent qu’elles sont faciles d’accès, même sur des sujets a priori ardus. C’est un beau compliment !

Les AMBD : Votre dernier roman graphique, Saigneurs, est notre coup de cœur de ce mois de juin. Il s’agit d’une fiction qui se déroule dans un monde dominé par les vampires, qui parle de féminisme sans jamais en dire le nom (du moins pas avant les notes de fin d’ouvrage), si bien qu’elle peut vraiment parler à tout le monde. D’où vous est venue l’idée d’aborder ce sujet de cette façon un peu détournée ?
Lou Lubie : Un soir, en rentrant tard chez moi, j’ai vu que mon chemin allait croiser celui de trois hommes dans une rue peu fréquentée, et j’ai eu peur : on connaît toutes les statistiques des agressions ! Et j’ai réalisé que, à ma place, un homme n’y penserait même pas. En revanche, si ç’avaient été trois vampires sur sa route, peut-être aurait-il eu peur lui aussi.
Tous les vampires ne mordent pas – d’ailleurs, ces trois hommes n’ont même pas prêté attention à mon passage –, mais quand on est un humain, on ressent forcément un peu d’appréhension quand on croise trois suceurs de sang potentiels, seul, la nuit… De fil en aiguille, j’ai développé la métaphore, j’en ai parlé à des amies qui m’ont partagé leurs anecdotes, et l’univers de Saigneurs est né.

Les AMBD : Dans Saigneurs, vous abordez la problématique des violences sexistes et sexuelles dans toute sa complexité et posez des questions importantes : « Tous les vampires sont-ils les mêmes ? Comment réagir face à un proche vampire qui mord ? Le militantisme doit-il devenir hors-la-loi quand l’action légale ne suffit plus ? ». Sont-elles le reflet de vos propres réflexions et/ou de situations vécues ?
Lou Lubie : Sans entrer dans le détail de mon vécu, je suis révoltée par les injustices qui s’accumulent dans notre société. À partir du moment où j’ai eu l’idée de Saigneurs, à chaque nouveau scandale, chaque article, chaque commentaire sexiste, je me disais : encore une affaire de vampires ! Les procès dits de Mazan, l’affaire Depardieu… tout ça me confortait dans mon besoin d’ajouter ma voix à toutes celles qui s’élèvent contre les violences sexistes et sexuelles.
Les AMBD : Le point de départ de Saigneurs, c’est le personnage d’Anghel, un humain, qui se fait mordre par un vampire. Suite à ce qu’il a subi, Anghel se « goulifie » progressivement : sa peau devient grise, il perd ses cheveux, son énergie et son envie de vivre. On y voit forcément une représentation de la dépression. Pensez-vous que si les victimes de violences sexistes et sexuelles développaient une sorte de « goulification » physiquement visible, elles seraient plus facilement entendues et crues ?
Lou Lubie : Non, je ne pense pas. Ce n’est pas par défaut de preuves qu’on n’écoute pas les victimes. On n’a pas envie de les croire, alors on trouverait toujours le moyen de minimiser même si elles se transformaient en goules : « Est-ce que vous ne vous goulifiez pas pour rien ? Êtes-vous vraiment sûre que c’est à cause de lui que vous êtes dans cet état ? Peut-être êtes-vous juste pâle par manque de soleil ? ».
En revanche, si leur souffrance était visible, les victimes seraient certainement encore plus stigmatisées : on voit combien les femmes qui dénoncent leurs agresseurs sont harcelées, menacées, traînées devant la justice pour diffamation. La vraie solution viendra de la prise de conscience et de l’évolution du système judiciaire, pas de l’apparence des victimes.

Les AMBD : On vous connaît notamment pour votre style de BD qui alterne entre histoire et info/docu. Dans Saigneurs, vous restez dans la fiction du début à la fin. Vous sentiez que l’histoire se suffisait à elle-même ?
Lou Lubie : Je suis un peu fatiguée de la BD documentaire. J’ai l’impression qu’on me met par défaut dans cette case, alors que j’ai aussi écrit de la romance, du thriller, de l’imaginaire… J’avais envie d’un nouvel angle pour rafraîchir ma créativité. Saigneurs s’y prêtait bien.
Les AMBD : Saigneurs se passe dans une société dominée par les vampires donc tout se déroule la nuit. Pour l’illustrer, vous colorez l’entièreté des planches (hors cases) en noir, ce qui ajoute à l’ambiance sombre et gothique de l’ouvrage. Quelques planches restent blanches, quand l’action se passe de jour. C’était une autre façon d’appuyer votre propos, cette noirceur qui entoure (presque) constamment les personnages ?
Lou Lubie : Oui, le fond de pages noir est à la fois une façon de symboliser la nuit – car dans ma Transylvanie, tout le monde s’adapte au rythme de vie des vampires – et à la fois intéressant visuellement. C’était une évidence pour moi : je voulais un livre tout noir, je sentais que ça lui donnerait une identité forte.

Les AMBD : Y a-t-il une planche ou une case de Saigneurs que vous appréciez particulièrement ?
Lou Lubie : J’aime bien la scène dans laquelle Maggy fait du roller. Pour une fois, un peu d’action et de dynamisme fait beaucoup de bien ! Je suis aussi très fière de la vue aérienne du tribunal en fin d’album : je venais de découvrir un nouveau plug-in Photoshop qui me permet de faire de la perspective et pour la première fois, je n’ai pas galéré pour n’obtenir qu’un résultat bancal.
Les AMBD : 116 différentes versions de la couverture ont été envisagées pour Saigneurs ! En quoi consistaient toutes ces variations, et qu’est-ce qui a déterminé le choix final ?
Lou Lubie : J’ai fait une dizaine de propositions vraiment différentes, le reste sont des variations mineures de couleur, de composition, de police. Il y a eu beaucoup de titres aussi, mais ils étaient tous un peu faibles : Que brûle le vampirarcat, La nuit du vampirarcat, Système V, Mordu.es… Quand j’ai eu l’idée de Saigneurs, inspirée de la case où un vampire traite Maggy de « saignante », ça a été une épiphanie : j’ai tout de suite su que c’était le bon.
Pour la composition de l’image, en revanche, j’ai juste galéré jusqu’à ce que ça me paraisse ok, c’est vraiment venu par étapes.

Les AMBD : Avant Saigneurs, vous avez publié d’autres ouvrages, notamment Racines ou Goupil ou face, des œuvres intimistes qui ouvrent une fenêtre sur votre vécu. Est-ce que ça demande particulièrement de courage de se livrer ainsi à vos lecteurs et lectrices, ou est-ce au contraire plutôt libérateur ?
Lou Lubie : Racines n’est pas autobiographique. J’ai écrit une seule œuvre autobiographique il y a dix ans, Goupil ou face, et je regrette amèrement de ne pas y avoir mis plus de distance. Les retours des lecteurs ont été une vraie souffrance pour moi pendant des années. Je me suis promis de ne jamais recommencer, mais les gens persistent à croire que toutes mes histoires retracent ma vie : que je suis en couple avec ma co-autrice de La Fille dans l’écran ou que j’ai les cheveux crépus comme Rose de Racines. On m’a même déjà demandé les coordonnées de la psy-girafe de Comme un oiseau dans un bocal !
Je suppose que je devrais le prendre comme un compliment, à savoir que mes histoires sont suffisamment vraisemblables pour paraître vraies, mais j’avoue que c’est surtout fatigant à la longue.
Les AMBD : Vous avez aussi fondé le Forum Dessiné, un site communautaire qui permet de lire et de créer de la bande dessinée interactive, qui compte plus de 3000 utilisateurs et plus de 350.000 dessins. C’était important, pour vous, de partager cette passion de la BD avec le plus grand nombre ?
Lou Lubie : Non, je voulais juste m’amuser. C’était avant que je publie mes premiers livres. J’avais dix-huit ans et je cherchais des copains avec qui dessiner pour m’entraîner – je dessinais à peine des stickmen, au début. C’était en 2008, la grande époque des blogs et des forums, Internet était beaucoup moins commercial et plus sincère qu’aujourd’hui.
Je n’avais pas prévu que ça prenne une telle ampleur et que, dix-huit ans plus tard, ce site soit toujours debout ! Il a vu les premiers pas de gens qui sont devenus la génération émergente de la BD : Anaïs Flogny (Rivages lointains, Le Jour du caillou), Félix Auvard (Enchaîné au rire), Charlotte Gosselin (Je prends feu trop souvent)… mais il rassemble aussi plein d’amateurs qui dessinent pour le plaisir. C’est un des derniers bastions du web libre et créatif, et j’en suis très fière.
Les AMBD : Vous n’aimez pas vraiment dessiner. Ce n’est pas courant pour une autrice complète de BD, et cela ne se ressent pas du tout dans votre dessin. Pourquoi ne pas vous associer systématiquement avec un dessinateur ou une dessinatrice pour vous concentrer seulement sur le scénario de vos œuvres, comme pour Eurydice, par exemple ?
Lou Lubie : Longtemps, j’ai eu l’impression que je n’avais pas le choix. Pour vivre des maigres avances, il valait mieux ne pas les diviser en deux ! Et puis, qui aurait accepté de dessiner les idées d’une inconnue ? Comme ça démarrait plutôt bien pour moi dans la BD, j’ai continué dans cette voie et j’ai bien fait : je me suis bâti une carrière grâce à laquelle je peux aujourd’hui prendre plus de risques !
Aujourd’hui en 2026, je suis fatiguée de dessiner. J’ai besoin d’une pause et j’ai décidé de m’écouter. Eurydice, dessiné par Solen Guivre, était un premier pas vers mon retour au scénario : aujourd’hui, j’ai deux autres albums en cours dont je ne suis que scénariste, dont un deuxième avec Solen. Je suis aussi revenue au roman fantasy : j’ai entièrement réécrit la grande œuvre de mon adolescence, La Marche du Monde, dont le premier tome sortira le 1e octobre aux éditions Scrineo.

Les AMBD : Vous partagez beaucoup de choses sur votre compte Instagram, notamment vos coups de cœur lecture. Votre BD préférée, c’est Beauté, de Hubert & Kerascoët. Pourquoi celle-là en particulier ?
Lou Lubie : Hubert était, à mon sens, le meilleur scénariste français. Et le trait à la fois efficace et foisonnant des Kerascoët est une pure merveille. Réussir à faire passer des messages aussi forts sur l’apparence, le désir, le regard sur les femmes, au travers d’un conte métaphorique léger et accessible, c’est du très grand art. J’aurais adoré écrire cette BD.
Les AMBD : Quels sont vos prochains projets BD ? Que pouvez-vous nous en dire ?
Lou Lubie : J’ai mis la BD de côté et mes deux prochains livres seront une duologie de romans fantasy young adult, La Marche du Monde ! On suit l’histoire de Qil, une jeune fille métisse qui souffre de syncopes qui l’empêchent de vivre une adolescence normale. En quête de liberté, elle brave les interdictions de sa mère et se joint à une expédition qui va vers le Nord. Là, elle rencontre un être non-humain, appartement à un peuple supposé disparu depuis un siècle. La créature lui apprend qu’elle ne souffre pas de syncopes, mais qu’elle possède la capacité de voir le code, cette architecture magique qui sous-tend le monde…
Bien qu’on soit dans un univers purement fantasy, sans aucune technologie, je me suis inspirée de la programmation informatique pour créer un système de hard magic basé sur la logique. Ainsi, on ne peut pas faire n’importe quoi en agitant une baguette ou en récitant une formule en latin approximatif : chaque sort doit être minutieusement réfléchi et calculé… C’est une façon douce et accessible de partager avec mon lectorat ma passion pour la programmation, qui me reste de mes années jeux vidéo.
Quitter la BD est un sacré pari et j’espère que vous serez nombreux à entreprendre ce nouveau voyage avec moi !
Propos recueillis par : Emmeline Van den Bosch
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