L’escadron bleu, 1945
L’imaginaire collectif retient des fictions se passant pendant la Seconde Guerre mondiale les opérations ultra-stratégiques élaborées par des généraux arborant de beaux uniformes, ou les GI courageux et fatalistes prêts à se sacrifier pour sauver le monde dans des missions suicide. En complément à ces épopées et à leur histoire romancée, il existe d’autres évènements moins connus, mais tout aussi importants, menés par des groupes courageux dans un même climat de danger. Et lorsque des femmes sont à la manœuvre, les faits sont encore moins connus. Virginie Ollagnier et Yan Le Pon corrigent cet oubli en adaptant librement en bande dessinée l’ouvrage « Madeleine Pauliac, l’insoumise », narrant le destin de L’Escadron Bleu.

Avril 1945. La guerre, qui dure depuis six longues années, est en passe d’être gagnée par les Alliés, prêts à donner le coup de grâce au nazisme moribond. Mais à quel prix ! L’Europe est exsangue et les populations décimées. Parmi ceux que le conflit mondial n’a pas épargné figurent 300 000 français, malades, sans logis et errants en Pologne. Patriote et résistante, le docteur Madeleine Pauliac est choisie par le Général de Gaulle pour prendre la tête de l’hôpital français de Varsovie, ville fraîchement libérée par des soviétiques avides de conquêtes et de domination. Au même moment, un groupe de femmes courageuses portant l’uniforme bleu de la croix rouge décident de s’engager comme volontaires pour rapatrier les français malades et perdus dans les pays de l’Est. Parcourant des milliers de kilomètres au volant d’ambulances cédées par l’armée britannique, cette bande de femmes fortes et motivées va retrouver Madeleine pour organiser l’une des plus grandes missions de rapatriement jamais effectuée en France. Sur leur chemin, tout en constatant avec dégoût les ravages du nazisme, elles vont être les témoins de la terreur communiste en marche.

Quand un ennemi en cache un autre
C’est donc à la toute fin de la guerre et dans les mois qui suivent le 8 mai 1945 que se situe l’action de l’aventure de Madeleine Pauliac et des femmes de l’Escadron Bleu. Se fondant sur une incroyable et réelle histoire, la scénariste Virginie Ollagnier fait entrer le lecteur dans l’intimité de femmes courageuses habitées par le désir de servir à la fois leur pays, mais aussi la cause des pauvres hommes et femmes ravagés par la folie guerrière et donc, l’humanité. En décrivant la force de caractère, mais aussi le dynamisme, les peurs, les joies et la volonté sans limites d’un groupe de jeunes agissant sans arrières-pensées politiques ou idéologiques, l’auteure arrive à créer une empathie, une sympathie et un respect pour celles qui, dans l’ombre, ont donné les meilleures années de leur vie, voire davantage. En invitant le lecteur dans le huis clos des ambulance anglaises « Katy », dans les missions de sauvetage de pauvres hères malades et squelettiques, dans les décors ravagés par la guerre, mais aussi, dans les simples moments de repos, V. Ollagnier parvient à créer une émotion, à la fois par rapport aux affreuses conséquences de la guerre, mais aussi en montrant que même dans un monde quasi perdu, il reste des bonnes âmes. Mais l’histoire contée par la scénariste va encore plus loin. Si l’Escadron bleu, dans son périple, est témoin des conséquences du fléau nazi, il découvre aussi qu’un mal chasse l’autre, en constatant les dégâts d’un communisme revanchard. C’est particulièrement vrai pour le personnage de Madeleine, lorsqu’elle investit l’hôpital de Varsovie. Sans cesse harcelée par les soviétiques ne cherchant qu’à lui barrer la route et à la faire échouer, elle se bat fièrement pour faire passer ses valeurs, à l’opposé de celles d’un régime qui commence à asphyxier l’Europe de l’Est, et qui continuera pendant plus de 40 ans. À cet égard, la couverture de l’album résume parfaitement le phénomène : Madeleine, dans son uniforme médical est songeuse quand, dans son dos, se dresse un portrait de Staline. Alors que la lèpre de l’hitlérisme est enfin vaincue, le cancer du communisme va attaquer vite et fort un continent qui est déjà à terre. L’allié de circonstance d’hier n’était finalement qu’un ennemi en sommeil, dont le réveil commence à produire ses maux douloureux.

Un regard franc sur un drame absolu
L’odyssée de Madeleine et de l’Escadron bleu est mise en images par Yan Le Pon. Le dessinateur, dans un style simple et tout à fait lisible, fait de la sobriété de son trait un atout majeur de l’aspect visuel de l’album. Précis mais sans donner de détails superflus, il présente les territoires ravagés de l’Europe de l’Est sans fioritures ni éclat, de manière à ce que les paysages vides, tristes, presque morts, parlent d’eux-mêmes pour montrer l’absurdité de la guerre et ses conséquences néfastes. Les couleurs de Anne-Claire Thibaut-Jouvray, neutres, non démonstratives, presque passées, renforcent cet effet. De même, les « katy » kakis, parfois poussifs et délabrés, sont très bien représentés et s’imposent au lecteur. Lieux de vie, de confidences, outils de travail, ces ambulances s’imposent et deviennent de vrais personnages de la BD, tant elles sont présentes et indispensables aux héroïnes. Mais c’est bien par les regards des femmes que passe la force de l’histoire. À tous niveaux, on y sent la force et la profondeur de celles qui, dans un effort surhumain, vont aller au bout d’elles-mêmes. Comme les membres de l’Escadron, quand elles recueillent les ravagés de guerre avec humanité, douceur, mais aussi professionnalisme. Comme Madeleine, quand elle s’oppose avec dureté, froideur et force aux puissants soviétiques, mais aussi quand elle s’occupe de ses malades avec empathie, tendresse et délicatesse. Comme Madeleine encore, au regard affolé mais affectueux quand elle est le témoin malheureux des ravages ignobles perpétrés dans un couvent. Comme le regard de ces bonnes sœurs, tour à tour effrayé, fataliste, triste et espérant. Comme celui de toutes ces femmes, qui, tout en constatant que le Mal chasse le Mal, qu’il ne cesse d’être là, mais que face à lui, la volonté et la détermination sont là.

En s’inspirant du récit du P. Maynial, neveu de Madeleine Pauliac, V. Ollagnier et Y. Le Pon mettent à l’honneur l’histoire d’héroïnes oubliées de 1945. Ils le font dans un récit prenant qui délivre un beau message d’humanité et une ode à la volonté, remède contre tous les fanatismes. L’Escadron bleu 1945, plus qu’une bande dessinée de guerre, est aussi un témoignage de lutte et d’attention. Si on connaît et se bat contre des ennemis reconnus, d’autres, prêts à surgir peuvent aussi verser le sang et les larmes.
Une chronique écrite par : Mathieu Depit
Informations sur l’album :
- Scénario : Virginie Ollagnier, librement inspiré de « Madeleine Pauliac, l’insoumise », de Philippe Maynial
- Dessin : Yan Le Pon
- Couleurs : Anne-Claire Thibaut-Jouvray
- Editeur : Dupuis – Collection Aire Libre
- Pagination : 152 pages en couleurs
- Date de parution : 16/01/2026

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