Les Guerres de Lucas : la générosité d’un homme derrière le mythe
À l’occasion d’une rencontre organisée par la Fnac de Lausanne et animée par Les Amis de la bande dessinée, nous avons échangé avec Laurent Hopman et Renaud Roche, les deux auteurs de Les Guerres de Lucas. Le scénariste et le dessinateur reviennent sur la genèse des deux premiers volumes. Un entretien qui éclaire, au-delà du mythe Star Wars, la trajectoire profondément humaine de son créateur.

Les amis de la bande dessinée : Déjà, merci à tous les deux d’accepter de répondre à cette interview. Comment est née cette idée de retracer la vie de George Lucas à travers Star Wars ?
Laurent Hopman : L’idée de ce projet vient de l’histoire même de George Lucas et de la manière dont il a créé Star Wars. C’est une histoire assez méconnue du point de vue humain. On parle toujours de la réalisation des films et de la manière dont ils ont été faits techniquement, des prouesses et des effets spéciaux. Mais on connaît moins bien la manière dont Lucas a fait les films et ce qu’il a traversé personnellement en les créant. Et c’était cela qui nous intéressait dans cette histoire : la raconter du point de vue de George Lucas, montrer ses alliés, mais aussi ses ennemis, et mettre en lumière notamment sa femme, Marcia Lucas, qui vient hélas de nous quitter ce week-end et qui a eu un rôle très important dans cette aventure. Il y avait donc tous les ingrédients, dans l’aventure de Lucas et de Star Wars, pour créer une saga fascinante avec de grands thèmes.
LABD : Êtes-vous des fans de Star Wars ?
LH : On savait qu’il y avait matière à faire une grande histoire, parce que nous sommes tous les deux fans de Star Wars de longue date. Nous savions donc qu’il y avait tous les ingrédients pour une grande épopée.
Renaud Roche : Je le dis souvent : c’est aussi parce qu’on est fans, qu’on y met du cœur et du soin. Il y a également une quantité de fans assez astronomique, qui sont très attentifs et pour qui cela compte énormément. Moi, personnellement, je me suis senti investi d’une forme de responsabilité, pour être à la hauteur de tout ce que cela représente pour autant de gens. Cela s’est fait naturellement, parce que nous sommes nous-mêmes fans et que nous maîtrisons déjà en partie le sujet. Mais c’est vrai qu’en plus, on sait qu’on touche à quelque chose qu’il faut traiter avec tact.
LABD : Faut-il négocier des droits particuliers pour traiter le sujet de Star Wars ? Comment cela se passe-t-il, finalement ?
LH : Oui, c’était l’une des questions centrales : est-ce qu’on peut raconter cette histoire-là ? Et la réponse était oui, à condition de respecter certaines règles. Cela reste avant tout la biographie de quelqu’un, et l’on a le droit de raconter librement la vie d’une personne, à condition de rester dans un certain cadre : pas d’atteinte à la vie privée, pas de diffamation, etc. Nous avons donc été conseillés, dès le départ, par des avocats spécialisés pour cadrer le récit.
LABD : Qu’est-ce qui est le plus passionnant : raconter la biographie de George Lucas, ou l’aventure Star Wars ?
LH : Les deux sont vraiment liés. Ce qui est fascinant dans cette histoire, c’est la dimension humaine, parce qu’il existe déjà beaucoup de making-of qui racontent comment les films ont été faits techniquement. Ce qui est intéressant, ici, c’est justement de parler des choses dont on ne parle jamais, de mettre au centre du récit tous les protagonistes de cette aventure, à commencer par sa femme, qui est un personnage central et fascinant, et dont l’influence a été majeure. Mais c’est aussi montrer la mécanique des studios : comment fonctionne Hollywood, comment on finance les films, quelles sont les difficultés rencontrées, le cynisme de certains studios, et également tous les artisans qui ont participé à ces films.
LABD : Pourquoi vous arrêtez-vous à cette période de la vie de George Lucas ?
LH : Il se passe quelque chose, dans sa vie privée, qui vient en quelque sorte clore son parcours. Il y a donc une fin naturelle à ce moment-là. On pourrait toujours prolonger et raconter la suite de sa vie, mais ce serait moins intéressant, parce qu’après, c’est un autre homme : il a été transformé par cette expérience et il ne fait plus face aux mêmes défis. La vie de George Lucas après cela, c’est davantage celle d’un producteur tout-puissant, qui n’a plus vraiment d’opposition.
LABD : Il a atteint son objectif d’indépendance, comme on le voit, c’est ce qu’il a toujours cherché…
LH : Absolument. Il a définitivement acquis son indépendance : il peut faire ce qu’il veut, plus personne ne peut réellement s’opposer à sa vision ni à ses désirs. D’un point de vue humain, ce n’est donc plus une histoire aussi passionnante à raconter.
LABD : C’est vrai qu’en lisant les deux ouvrages, on découvre quelqu’un de très humain, qui pense beaucoup aux autres, avec une vraie forme de générosité.
LH : Oui, c’est exactement cela. C’est quelqu’un d’une grande générosité, et il le prouve dans la manière dont il utilise ses moyens et son argent. Il existe de nombreuses anecdotes très parlantes sur la véritable personnalité de George Lucas. L’une d’elles ne figure pas dans le livre, parce qu’elle se situe après la période racontée : Joe Johnston, qui fut directeur artistique sur les premiers Star Wars, sort épuisé de la première trilogie. Il veut abandonner le cinéma et changer complètement de voie. C’est Lucas qui l’encourage à rester ; il va même jusqu’à lui payer ses études universitaires, tout en continuant à lui verser un salaire. Joe Johnston deviendra ensuite un grand réalisateur hollywoodien, signant des films comme Captain America, Chérie, j’ai rétréci les gosses ou encore Jumanji.

LABD : Après le premier Star Wars, il aurait pu simplement profiter de sa réussite. Au lieu de cela, il a continué à s’investir, et finalement à investir aussi pour les autres…
LH : Il y a chez lui une générosité très authentique. C’est aussi pour cela qu’il est agréable d’écrire un livre sur lui et de raconter son histoire : c’est une personnalité vraiment intéressante, presque exemplaire par certains aspects. Je pense que le succès du livre tient aussi à cela : on peut s’identifier à lui. Sa manière de gérer le succès est inspirante. Bien sûr, ce n’est pas un personnage parfait, mais il possède des qualités humaines, une simplicité et une sincérité qui touchent les gens. Et comme c’est quelqu’un de taciturne, d’introverti, qui parle peu, ce sont surtout ses actes qui permettent de comprendre qui il est réellement.
LABD : Comment parvient-on à construire la trame d’un récit aussi dense ? J’imagine qu’il y a énormément d’informations, de livres, de films… Avez-vous des sources d’inspiration particulières ?
LH : En ce qui me concerne, l’idée est d’entraîner le lecteur dans les coulisses, de lui faire ressentir la personnalité de tous ces gens et de l’embarquer dans cette aventure, qui est vraiment palpitante. Tout au long du récit, quand on voit tous les obstacles auxquels Lucas s’est confronté, on finit par se demander si le film va réellement sortir. On se demande même comment il a pu sortir. L’ambition, c’était donc à la fois de montrer l’humanité de tous ces personnages, qu’ils soient attachants ou non, et de faire vibrer le lecteur.
LABD : Et vous, Renaud, comment l’expliqueriez-vous ?
RR : Visuellement, je n’ai pas eu de référence précise sur ce projet-là. Mon style et mon approche sont le fruit d’années de travail, d’influences diverses, donc je ne peux pas dire que je me sois appuyé sur une source particulière. En revanche, j’ai sans doute davantage puisé dans mon bagage de storyboarder : à la fois pour la mise en scène, mais aussi pour aller vers un style assez épuré et dynamique, afin de bien s’adapter à ce type de récit.
LABD : C’est ce que vous expliquez dans l’ouvrage : vous avez renoncé à un dessin trop réaliste, pour des raisons d’efficacité…
RR : Oui, tout à fait. Il y avait plusieurs raisons objectives. D’abord, le récit était déjà très copieux. C’est drôle, parce que tout à l’heure, Laurent, je suis retombé sur un de tes premiers mails de septembre 2020, dans lequel tu écrivais : « On évalue ça à 120 pages à peu près. » Avec le recul, c’est amusant, puisqu’on en a fait 190. Et puis, au-delà de ça, je n’aborde pas de la même façon une illustration unique, un storyboard ou une bande dessinée. Le style graphique doit être adapté au format et à la démarche. Dans une BD, ce qui doit compter avant tout, c’est la lisibilité, la mise en scène, l’envie de tourner la page : le dessin doit être au service du récit.
LABD : Y a-t-il eu des moments où vous vous êtes dit : « Ouh là, Laurent exagère avec ce type de descriptif… comment vais-je m’en sortir ? » Cela arrive souvent ?
RR : Oui, bien sûr. Mais ce n’est pas grave, parce qu’en fait, j’interprète. Il y a toute une phase d’adaptation, un peu comme un cinéaste qui adapte un roman. Là où Laurent peut parfois être un peu gourmand, c’est quand il veut faire entrer trop de choses dans une seule case. C’est alors que je propose de dissocier légèrement, de répartir cela sur plusieurs cases, ou de trouver des solutions graphiques plus simples. Donc oui, cela arrive.
LABD : Ce graphisme en noir et blanc, avec des touches de couleur qui parsèment le récit pour faire ressortir certaines émotions : quel a été le déclic pour cette approche ?
RR : Le déclic, c’est qu’à un moment donné, nous nous sommes dit que si nous voulions être un peu plus accessibles au grand public, il fallait y réfléchir. L’idée n’était pas de ne toucher que les fans hardcore ou les experts du sujet. Au contraire, nous voulions, d’une part grâce à l’aspect humain du récit et d’autre part grâce au format, pouvoir toucher un public beaucoup plus large : des cinéphiles aux simples curieux. À ce niveau-là, l’usage de la couleur pouvait être un atout, car une bande dessinée entièrement en noir et blanc peut parfois rebuter le grand public, même si ce n’est pas toujours justifié. Mais ici, il n’était pas non plus possible de faire une BD entièrement en couleur, notamment pour des raisons de temps. Je trouvais donc que l’approche la plus intelligente consistait à faire de la couleur un élément narratif supplémentaire, une couche de narration en plus, en l’utilisant avec sens et motivation, en lien avec le récit.

LABD : On le voit à certains moments : la couleur reflète l’humeur de George Lucas, par exemple à travers la couleur de sa chemise, qui change selon le désespoir ou l’espoir.
RR : C’est vrai que, parfois, ce sont des choses assez évidentes, assez basiques, très frontales, je dirais. Mais à d’autres moments, cela peut être plus subtil. Même en termes d’échelle, cela peut jouer à l’échelle d’une case ou d’une page, mais aussi à celle du récit tout entier. Il y a des couleurs un peu symboliques, qui ont des significations internes et qui peuvent revenir à des moments clés, des choses comme ça.
LABD : Le projet éditorial de départ était-il vraiment prévu pour trois albums ?
LH : C’était prévu dès le départ comme une trilogie. Évidemment, si le premier volume avait été un flop retentissant, cela se serait arrêté là. Il fallait donc que le premier livre soit conçu comme un ouvrage pouvant être lu indépendamment d’une suite. Mais comme nous l’avons précisé à la fin du premier tome en inscrivant « to be continued », l’idée était bien de faire une trilogie, parce que l’histoire de Lucas que nous voulons raconter est celle qui commence avec lui jeune cinéaste et s’achève avec la sortie du Retour du Jedi.
LABD : Renaud évoquait tout à l’heure de 120 pages au départ, devenues ensuite 190. En tant que dessinateur, cela représente presque 600 planches au total : comment aborde-t-on un tel volume de travail ? Cela fait-il peur ?
RR : Je ne le pense pas vraiment comme cela, parce que sinon, peut-être que j’aurais fui en cours de route. Je préfère avancer étape par étape. C’est évidemment un défi, mais c’est aussi une grande fierté quand l’objet imprimé existe enfin, qu’on peut l’avoir en main et le voir en librairie. C’est quelque chose que je n’avais jamais ressenti à ce point auparavant. J’avais déjà une carrière en storyboard, en illustration. J’avais eu quelques publications dans des magazines, mais là, avoir un bel objet, avec une belle couverture, qui peut se retrouver dans la bibliothèque de beaucoup de gens, cela donne une matérialité particulière à mon travail.
LABD : Comment s’est déroulé le travail à deux ? Laurent, envoyez-vous un scénario complet, ou travaillez-vous séquence par séquence avant que Renaud ne prenne le relais ?
LH : Le scénario est terminé quand Renaud le reçoit : il est découpé case par case. Ensuite, Renaud envoie les pages qu’il a réalisées, et c’est ainsi que nous fonctionnons. C’est une manière assez traditionnelle de travailler. C’est aussi beaucoup plus confortable pour lui d’avoir le scénario complet plutôt que de dessiner sans savoir ce qui va se passer ensuite.
LABD : Y a-t-il un regard de l’éditeur à ce moment-là ? À quel stade intervient-il ?
LH : C’est-à-dire que je suis en même temps éditeur, avec mon associé Julien Derain. C’est une toute petite structure, donc nous pouvons travailler de manière très étroite sur les projets et être très proches de Renaud dans tout cela. Mais en réalité, la collaboration a été très fluide dès le début, notamment parce que Renaud est déjà très rodé. Même si c’est sa première bande dessinée, c’est comme s’il avait fait cela toute sa vie. Il n’y a pas eu cette phase d’échauffement où il faut apprendre le langage de la BD. D’une manière un peu miraculeuse, c’était déjà un langage qu’il maîtrisait, ce qui a permis d’éviter beaucoup d’écueils qu’on peut rencontrer avec un jeune dessinateur débutant.
LABD : Vous disiez tout à l’heure que vous vous étiez renseignés sur le plan juridique pour traiter le sujet Star Wars. Est-ce que cet aspect intervient aussi pendant la création de l’album ?
LH : Non, tout est cadré dès le départ. Sur le tome 1, il y a eu une relecture de notre avocat. Sur le tome 2, je ne me souviens même plus précisément, il y a peut-être eu une validation de la couverture, mais aujourd’hui tout cela est assez bien balisé. Et puis, comme nous avons aussi eu des retours très positifs et encourageants du côté de Lucasfilm et de Disney, nous ne craignons pas vraiment de recevoir une lettre d’avocat.
RR : On soupçonne, et même on est quasiment sûrs, qu’ils voient cela plutôt d’un bon œil, et que cela a aussi tendance à leur profiter. Ce qui est, je pense, la bonne analyse.
LABD : En travaillant sur l’album, enfin sur les deux albums, est-ce que le réel vous paraissait parfois plus romanesque que la fiction, que ce que l’on pourrait inventer ?
LH : Il est quand même difficile de rivaliser avec l’univers que George Lucas a créé. Même si la réalité est très épique, je crois que la fiction reste encore un peu plus forte du côté de Star Wars. Mais dans ce récit, il se passe tellement de choses incroyables que, pour moi aujourd’hui, cela me fait davantage vibrer que bien des films de science-fiction. Les interactions entre tous ces personnages, la beauté et la qualité humaine de cette aventure me touchent énormément.
LABD : J’imagine qu’il y avait encore mille anecdotes à raconter sur ces deux premiers épisodes. Comment sélectionne-t-on, comment arrive-t-on à faire le tri là-dedans ?
LH : Il faut ne garder que ce qui sert le récit et ne pas trop s’abandonner au plaisir de raconter des anecdotes qui restent assez annexes. Tout doit servir le récit, ce que l’on raconte des personnages et l’histoire générale. Malheureusement, il a donc fallu couper beaucoup de choses qui étaient très amusantes ou surprenantes…
LABD : Est-ce qu’il y a malgré tout des coupes qui ont représenté un vrai crève-cœur ?
LH : Oui, il y en a plein. Pour prendre un exemple qui a été un vrai crève-cœur, mais qui constituait une digression trop importante, il y a cette anecdote selon laquelle Carrie Fisher et Harrison Ford, qui étaient en couple pendant le tournage du premier film, ont vécu un épisode assez absurde : un jour, Harrison Ford aurait fait une mauvaise blague en se cachant nu dans sa loge, avec une cravate autour du cou, en faisant semblant d’être pendu. Quand Carrie Fisher a ouvert le placard, elle l’a découvert ainsi et a évidemment été horrifiée. C’est une pure anecdote, qui n’a aucun intérêt pour l’histoire générale, si ce n’est qu’elle est à la fois drôle et d’assez mauvais goût.
LABD : Justement, il y a toute une galerie de personnages mythiques, de réalisateurs et de stars du cinéma. Vous, Renaud, comment saisit-on les traits de personnalité de tous ces gens pour qu’ils soient reconnaissables, sans tomber dans un réalisme trop lourd, afin que le dessin reste efficace ?
RR : Je n’ai pas beaucoup de recul là-dessus, parce qu’en réalité, je pense que ce sont surtout mes années de formation, d’abord dans l’animation puis en storyboard, qui ont formé mon œil et mon style à analyser rapidement les traits. Au fond, j’aborde cela de la même manière que si je devais dessiner un pot de moutarde ou Harrison Ford : simplement, le pot de moutarde est plus facile à analyser et à synthétiser. Je ne fais donc pas une différence fondamentale. En revanche, il y a une difficulté supplémentaire dans la recherche de ressemblance quand on travaille dans une économie de détails : on ne peut pas trop se cacher derrière un foisonnement graphique. Le plus important, c’est aussi d’essayer de saisir ce qui fait l’aura ou le charisme d’une personne. Là, on n’est plus seulement dans la ressemblance, mais dans l’attitude, la posture, l’expression, ce genre de choses.

LABD : Parce que vous ne pouvez pas vous appuyer sur des caractéristiques physiques exacerbées : vous n’êtes pas dans la pure caricature…
RR : Voilà, exactement. En revanche, Harrison Ford a une manière de sourire, de pencher la tête, des postures, des attitudes qui font que, tout de suite, on le reconnaît davantage. Cela vaut un peu pour tous les personnages. C’est aussi pour cela qu’il est intéressant de s’appuyer sur des archives vidéo : elles permettent de voir comment les gens se comportent et se déplacent. Le fait de venir de l’animation m’aide aussi beaucoup, parce qu’en animation traditionnelle, on travaille par poses clés. Une pose clé, c’est une position centrale dans un mouvement, un pivot du geste. Ici, dans un médium statique comme la bande dessinée, savoir identifier une bonne pose clé permet, avec peu de traits, d’en dire beaucoup plus sur un personnage ou sur une situation.
LABD : Y a-t-il un protagoniste qui a été plus difficile que les autres à croquer ?
RR : Je dis souvent que c’était Carrie Fisher. Comme c’est une jeune femme, il faut être très délicat dans la manière de la représenter : si l’on ajoute quelques traits de trop, on peut tout de suite la vieillir beaucoup. Ce n’est pas toujours évident. En plus, son visage changeait beaucoup selon la coiffure, le maquillage, la lumière. C’est vrai pour beaucoup de jeunes femmes, mais chez elle c’était particulièrement marqué. Cela va mieux aujourd’hui, j’ai l’impression de l’avoir davantage intégrée. À l’inverse, quelqu’un comme Irvin Kershner, dans le tome 2, est beaucoup plus évident à dessiner : il a une telle physionomie, avec son crâne, son nez assez volumineux et un peu crochu, sa barbiche… Tout de suite, cela donne des éléments graphiques très forts sur lesquels on peut s’appuyer pour synthétiser son visage. Ce n’est pas le cas de tout le monde.
LABD : Et du côté du scénario, pour la construction du caractère des personnages, y a-t-il le même type de défis ?
LH : Oui, il y a une forme de minimalisme dans l’écriture de scénarios en bande dessinée, parce qu’on est très limité : on ne peut pas écrire de longs textes ni de longues descriptions. Il faut essayer de définir les personnages par leurs comportements, leurs actes, quelques mots à travers les bulles. Il faut donc choisir avec soin les anecdotes, les gestes, les éléments qui vont révéler leur personnalité. On en revient à ce que nous disions tout à l’heure sur le choix des anecdotes : elles doivent définir les personnages et, idéalement, enrichir en même temps le lecteur et l’intrigue. Si l’on parvient à réunir ces trois dimensions, alors on tient quelque chose de juste.
LABD : Par exemple ?
LH : Pour prendre un exemple simple, quand George Lucas est à sa table de travail, en proie à l’angoisse de la page blanche, il se coupe de petites mèches de cheveux. Cette anecdote permet à la fois de montrer à quel point il est stressé, d’apprendre au lecteur quelque chose de surprenant et de faire résonner une expérience universelle : celle du stress face à la création. Là, on parvient à définir George Lucas tout en racontant quelque chose de parlant pour le lecteur. Idéalement, il faut essayer de faire cela pour chaque personnage.
LABD : C’est ce qui les rend humains, au fond. On voit bien, dans les deux ouvrages, que George Lucas est passé par différentes phases, avec de très grands doutes… Au cours de la création de ces deux premiers volumes, avez-vous connu, à une autre échelle bien sûr, les mêmes types de doutes ?
RR : Non, heureusement, ce n’est pas du tout comparable. Sinon, cela aurait été assez pénible. En réalité, le stress vient surtout des délais à respecter. Il y a énormément de travail et il faut essayer d’être régulier, de tout faire en temps et en heure. Et parfois, quand on sent qu’on n’est pas en avance — ce qui m’arrive assez souvent — cela peut être frustrant, parce que je n’ai pas non plus envie de bâcler. Ce n’est d’ailleurs pas vraiment dans ma nature. Du coup, cela crée souvent des périodes plus intenses à gérer sur les derniers mois, parce qu’il faut rattraper et sacrifier un peu plus. Mais à part cela, cela reste avant tout un plaisir.
LH : Il y a quand même des moments de doute et de stress. L’un d’eux me revient en tête : quand nous avions terminé le livre, nous en étions très satisfaits. Je trouvais vraiment l’ouvrage réussi et j’en étais très content. Nous l’avons envoyé à notre diffuseur, un peu fiers, en nous disant qu’il allait nous faire un retour enthousiaste. Or, il n’a pas répondu pendant deux semaines. Nous étions étonnés, puis nous avons commencé à stresser, parce que ce n’était pas normal. Finalement, nous l’avons appelé, et son retour a été très froid : il n’était pas du tout emballé et avait beaucoup de critiques à formuler. Cela a été un coup dur, parce que c’était la première réaction extérieure importante, et cela provoque forcément une remise en question.
LABD : Vous vous êtes donc retrouvés, comme George Lucas face aux dirigeants des studios FOX, en quelque sorte ?
RR : C’est assez amusant, oui, parce qu’on peut en raconter un peu plus et c’est assez savoureux avec le recul. Il s’est manifestement trompé, et il s’est ensuite fait désavouer par sa propre hiérarchie. Il vaut mieux, je pense, chercher un regard un peu plus collégial.
LABD : Vous n’avez pas fait de tests lecteurs, avec des avis du type « ça m’a plu », « ça ne m’a pas plu » ?
LH : Suite à cela, comme son retour entrait en conflit avec notre propre ressenti — et qu’il est toujours difficile d’avoir un regard objectif sur ce qu’on a fait soi-même — nous avons voulu recueillir d’autres avis. Nous l’avons donc fait lire à des libraires, et là nous avons reçu des retours très enthousiastes, de manière assez unanime, ce qui nous a rassurés. Ensuite, quand nous l’avons présenté à davantage de personnes au sein de la distribution et de la diffusion, nous avons vu qu’il se passait quelque chose, qu’il y avait une vraie effervescence. Oui, il y a parfois eu quelques parallèles assez troublants avec l’histoire de Lucas, une forme de mise en abyme assez curieuse.
LABD : George Lucas s’est notamment tourné vers la réalisation parce qu’il était fan de Flash Gordon. Vous, qu’est-ce qui vous a conduits, l’un et l’autre, vers des métiers artistiques ?
RR : Pour moi, à l’origine, c’est clairement la bande dessinée, parce que c’est sans doute mon premier contact avec l’image narrative. Tous les classiques : Astérix, Gaston, Tintin… Puis, assez vite, l’animation et le cinéma en général ont pris beaucoup de place, surtout à l’adolescence. Je dirais même qu’ils sont passés devant. C’est d’ailleurs pour cela que je me suis dirigé vers le cinéma d’animation et que j’ai suivi cette formation aux Gobelins. À ce moment-là, la BD était devenue un peu secondaire, même si elle restait toujours quelque part dans un coin de ma tête. Je voulais me rapprocher davantage du cinéma. Ce sont finalement des cheminements assez classiques, je pense.
LH : Oui, pour ma part, je crois que c’est toujours cette fascination pour le monde du divertissement et pour l’évasion que peuvent procurer le cinéma, mais aussi la musique. J’étais un grand fan de Michael Jackson à l’adolescence, et j’ai ressenti des choses très fortes grâce à tout ce que le divertissement et l’art, de manière générale, peuvent susciter. Il y a donc toujours eu chez moi une fascination pour cet univers, ainsi qu’une envie d’y baigner et d’y créer à mon tour.
LABD : L’un et l’autre, avez-vous un épisode de Star Wars préféré ?
LH : Moi, c’est L’Empire contre-attaque. C’est un film qui m’a profondément marqué. Je l’ai vu quand j’avais une dizaine d’années, et cela a été une expérience extraordinaire. Il m’a énormément fait rêver.
RR : Moi aussi, en tant que pur cinéphile, je dirais cela, parce que je pense que c’est objectivement le plus solide. Après, j’aime vraiment tous les films : je trouve qu’ils ont tous quelque chose d’intéressant à décortiquer. Je fonctionne peut-être davantage par séquences — sans doute une déformation professionnelle liée au storyboard — et il y a des séquences que j’adore dans tous les films. Peut-être un peu plus dans la trilogie originale, un peu aussi dans les préquelles, et un peu moins dans les derniers, mais même là, j’arrive toujours à trouver des choses qui m’intéressent.

LABD : On en a déjà un peu parlé : ces albums ne s’adressent pas uniquement aux fans de Star Wars. Ils peuvent aussi intéresser des lecteurs simplement curieux de cinéma et de la manière dont se fabrique un film. Quel type de lecteurs ou de lectrices viennent vous voir en dédicace ?
LH : Au début, nous avons d’abord touché les fans de Star Wars, ce qui était logique. En parallèle, il y a aussi eu des lecteurs de bande dessinée. Puis, avec le temps, le public s’est élargi et nous avons fini par atteindre des gens qui n’étaient ni spécialement lecteurs de BD, ni spécialement fans de Star Wars. Ce sont sans doute les retours les plus touchants, parce qu’ils viennent de personnes qui n’ont pas forcément l’habitude de lire beaucoup de bandes dessinées, mais qui ont été happées par cette histoire. Nous avons reçu beaucoup de témoignages très forts, notamment de personnes qui se sont senties profondément émues, touchées ou inspirées par le livre. Certains artistes, par exemple, nous ont dit qu’ils traversaient une période difficile et que le livre leur avait redonné confiance ou l’énergie de continuer, parce qu’ils pouvaient s’identifier à Lucas et à ses difficultés.
RR : Au début, c’était assez frappant : à chaque fois qu’une jeune femme arrivait en dédicace, c’était presque systématiquement « c’est pour mon papa » ou « c’est pour mon copain ». C’était une proportion impressionnante. Puis, petit à petit, nous avons commencé à voir arriver des lectrices qui disaient : « Non, non, c’est pour moi. » Et cela s’est de plus en plus diversifié. Maintenant, nous voyons aussi davantage d’enfants, parfois même de moins de dix ans, qui viennent avec leurs parents, mais qui nous confirment qu’ils ont tout lu et qu’ils ont aimé. Et ça, c’est génial, parce qu’on a toujours l’ambition de toucher très large, sans jamais savoir à l’avance si cela va réellement fonctionner.
LABD : Finalement, ce n’est pas seulement l’histoire de Star Wars ni même celle de George Lucas : c’est l’histoire d’un être humain, généreux, qu’on pourrait presque avoir envie de prendre pour modèle. C’est peut-être cela aussi qui attire un public beaucoup plus large.
RR : Oui, c’est exactement cela. J’aime bien voir ces livres comme des poupées russes. Au centre, il y a évidemment la communauté des fans de Star Wars, dont on savait qu’elle jetterait au minimum un œil intéressé. Ensuite, il y a les amateurs de cinéma. Puis tous les gens qui, de près ou de loin, s’intéressent au milieu créatif et à la manière dont les œuvres se fabriquent. Et enfin, il y a une dimension encore plus large, complètement universelle : celle d’un être humain qui poursuit ses rêves et se confronte à des obstacles très classiques, mais profondément parlants pour tout le monde.
LABD : Savez-vous si George Lucas a eu les albums entre les mains ?
RR : Oui. Pour le premier, il n’y a aucun doute : nous avons même une photo de lui avec l’album, ce qui constitue une preuve assez formelle. C’était bien avant que l’IA ne commence à envahir nos existences, donc il n’y a pas d’ambiguïté. Cela s’est fait grâce à l’artiste français JR, qui est très connu, très connecté, et très proche de George Lucas. C’est lui qui lui a apporté le livre, sans nous prévenir, en janvier 2024. À cette occasion, nous avons compris que l’album lui plaisait, puisqu’il nous a demandé une traduction, que nous lui avons fournie quelques mois plus tard.
LABD : Et savez-vous s’il a aimé ?
RR : Oui, normalement, il a aimé le premier. Après, je pense qu’il y a forcément, dans le détail, des choses qu’il aurait peut-être envie de corriger ou d’amender si on lui en laissait la possibilité. Mais il ne s’est pas engagé dans cette voie-là, et je crois qu’il a surtout compris qu’il s’agissait avant tout d’un hommage.
LABD : Maintenant, on attend donc la fin de cette trilogie ? Il y a déjà un planning plus ou moins établi ?
LH : Oui, la sortie est bien prévue pour octobre 2027.
RR : Oui, donc il me reste encore un peu moins d’un an. C’est pour cela que je ne peux pas trop chômer. Mais tout va bien se passer. C’est vrai que ce sera assez émouvant. Il faut dire qu’en plus, 2027, ce n’est pas rien : ce seront les 50 ans de Star Wars, donc ce sera déjà une année de célébration. Star Wars sera, je pense, au centre de l’actualité. Et puis, pour nous, cela viendra clore une aventure de plus de six ans en ce qui me concerne.
LABD : Laurent m’a parlé en « off » de Friends, qu’il est en train de préparer. Et vous, Renaud, y a-t-il une saga, une série de films ou une série télévisée pour laquelle vous vous dites : « Ah, j’aimerais bien la traiter un jour » ?
RR : Oui, bien sûr, je pourrais en citer des tonnes ; ce n’est pas le problème. Pour moi, la vraie réflexion viendra surtout après Lucas : est-ce que je reste dans le même type de récit, dans le même type de format, ou est-ce que je vais vers de la pure fiction, vers des choses plus personnelles ? Parce que j’écris moi-même depuis longtemps, simplement je suis plutôt laborieux, donc j’aime prendre mon temps — parfois même un peu trop — pour développer tout ce que j’ai en tête. On verra. Je préfère ne pas trop y penser pour l’instant, parce que je suis déjà bien occupé et que cela va encore être le cas jusqu’au printemps 2027. Après cela, je prendrai justement un peu de temps de réflexion pour savoir ce qui sera le plus approprié pour moi. Mais je ne manque pas d’idées, donc je ne suis pas inquiet. Il faudra simplement que cela me motive autant qu’aujourd’hui.
LABD : Merci à tous les deux, on patiente donc pour la sortie du Retour du Jedi.
Propos recueillis par : Bruce Rennes
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