Le Paris des Merveilles, l’élixir d’oubli 1/2
Trilogie de romans issue de l’imagination débordante de Pierre Pevel, Le Paris des Merveilles a fait irruption dans le neuvième art en 2020 avec le premier tome des Artilleuses, une histoire inédite étalée sur trois tomes et née de la collaboration entre le romancier et Étienne Willem. Ce dernier se lance seul dans l’adaptation des romans originels à partir de 2022, un projet prévu en six tomes, deux par roman, que le décès prématuré de l’artiste a laissé orphelin. Mais en octobre 2025, Le Paris des Merveilles revient dans un troisième album que l’illustratrice Capia a terminé.

© Le Paris des Merveilles T.3 – Pevel/Willem/Capia/Wenisch – Drakoo, 2025
La mort d’un antiquaire intrigue beaucoup le mage enquêteur Louis Denizart Hippolyte Griffont. En effet, le meurtre ressemble étonnamment à une affaire qu’il pensait avoir résolue, presque deux cents ans auparavant, en 1720. C’est à ce moment-là qu’il avait rencontré, dans l’entrechoc de leurs lames, la fée Isabel de Saint-Gil. À cette époque, Paris n’était pas ouvert sur l’OutreMonde mais des passages existaient, et la diplomatie et les manigances étaient déjà de mise.

© Le Paris des Merveilles T.3 – Pevel/Willem/Capia/Wenisch – Drakoo, 2025
Le parc des princes et princesses
Difficile de traiter de ce troisième tome du Paris des Merveilles sans évoquer le décès prématuré d’Étienne Willem, le 16 juin 2024. Aussi grand par la taille que par le talent et la gentillesse, l’auteur aura su laisser une empreinte très forte chez les bédéphiles, avec des œuvres comme les Ailes du Singe, l’Épée d’Ardenois, ou encore bien sûr ses adaptations de l’univers de Pierre Pevel, telle la trilogie des Artilleuses et cette adaptation directe des romans. Vêtu de son célèbre kilt, avec sa grande voix et son sourire communicatif, il a offert d’innombrables souvenirs à ses lecteurs, mais aussi aux bénévoles*, lors des nombreux festivals que sa grande silhouette a parcourus, et dans lesquels son absence a creusé un vide immense.
L’éditeur du Paris des Merveilles, Drakoo, en concertation avec la famille d’Étienne Willem et Pierre Pevel a décidé de continuer la série avec une nouvelle dessinatrice, la belge Capia. Après des artbooks et œuvres en autoédition, Le Paris des Merveilles est sa première publication de grande ampleur. Son trait expressif semi réaliste semblait un choix judicieux pour reprendre le flambeau, capable de s’adapter à l’esprit Étienne Willem qui avait déjà finalisé, ou presque, l’encrage des quinze premières planches. Mais l’idée n’était pas de singer totalement le travail de Willem, Capia et lui ayant des techniques d’encrage très distinctes. Malgré cette différence dans les traits définitifs, la transition se fait en douceur et il faudra être très observateur pour en distinguer les détails. Les couleurs, toujours aussi réussies et immersives, de Tanja Wenisch, déjà présente sur les deux premiers tomes mais aussi sur les Artilleuses, permettent également d’assurer la continuité.

© Le Paris des Merveilles T.3 – Pevel/Willem/Capia/Wenisch – Drakoo, 2025
Paris est magique
Le scénario étant captivant, le lecteur aura d’autres préoccupations que le léger changement de style après la quinzième planche. Première partie du deuxième diptyque de la série, ce nouveau tome propose une histoire passionnante, à la fois pleine de mystère et remplie d’action. Même s’il n’est pas toujours aisé de retenir tous les noms des personnages secondaires, le format BD ne permettant pas de les construire aussi bien que dans les romans, la structure narrative et la progression de l’intrigue rendent la lecture fluide et impossible à lâcher. Les incessants aller-retours entre 1720 et 1909 sont parfaitement gérés, notamment par des astuces graphiques comme la barbichette de Louis ou la coiffure d’Isabel. L’une des grandes réussites de l’univers de Pierre Pevel est que l’intrusion du merveilleux dans notre monde n’est jamais exagérée ou caricaturale. Au contraire, que ce soit dans les relations inter-races et inter-guildes ou dans les détails du quotidien, tout est réglé de façon minutieuse et maline.
Là où certains récits soignent leurs personnages au détriment de l’intrigue, ou inversement, Pierre Pevel et l’adaptation qu’en fait Étienne Willem offrent un équilibre parfait entre les deux. C’est un plaisir de retrouver Louis et Isabel dans leurs relations pleines de sous-entendus et de confrontations verbales où transparaissent tout leur respect et leur complicité. Leur rencontre est un très joli moment, fougueux, drôle et renversant, à l’image des protagonistes. Les rôles secondaires ne sont pas en reste, aussi bien ceux qui étaient déjà présents dans le premier diptyque, tels Cécile, que les nouveaux venus. Pierre Pevel est un grand bâtisseur de personnages et Étienne Willem a su en garder l’essence narrative et leur donner vie graphiquement avec son style mi-réaliste si particulier et agréable. Capia s’approprie avec un grand respect les expressions et le charisme des acteurs, humains ou non, assez souvent drôles et théâtrales. Quant aux décors, comme dans les premiers tomes ou les Artilleuses, c’est un sans-faute. Capia, dans ce domaine si cher à Étienne Willem, s’en sort avec les honneurs.

© Le Paris des Merveilles T.3 – Pevel/Willem/Capia/Wenisch – Drakoo, 2025
Difficile de reprendre les rênes d’une série aussi forte après le choc du décès soudain de son scénariste et illustrateur. Malgré la pression, Capia a su garder sa personnalité graphique tout en collant au mieux au travail qu’avait déjà effectué Étienne Willem. Ce deuxième diptyque s’ouvre de la plus belle des manières avec un récit captivant et des mystères qui ne demandant qu’à être élucidés lors du second tome. A la fin de l’album, pour sa première édition, Drakoo a eu la touchante idée d’ajouter un carnet « hommage » regroupant des textes de Christophe Arleston, directeur éditorial de Drakoo, et Hervé Richez, éditeur chez Grand Angle, pour qui Étienne Willem devait publier ce qu’il considérait comme l’œuvre de sa vie, Clans of London, et dont on peut découvrir ici quelques planches et dessins. Au drame humain se joint le drame artistique tant ces dessins sont merveilleux et font furieusement regretter de ne plus pouvoir en découvrir davantage.
Une chronique écrite par : Cédric « Sedh » Sicard

© Le Paris des Merveilles T.3 – Pevel/Willem/Capia/Wenisch – Drakoo, 2025
Informations sur l’album :
- Scénario : Etienne Willem et Pierre Pevel
- Dessin : Etienne Willem et Capia
- Couleurs : Tanja Wenisch
- Éditeur : Drakoo
- Date de sortie : Le 29 octobre 2025
- Pagination : 80 pages en couleurs
* La photo suivante a été prise à la fin du festival L’Esprit BD de Colmar (68), le 17 mars 2024. Alors que le festival avait fermé ses portes depuis une heure, et que la salle était rangée et nettoyée, Étienne était encore à dédicacer les albums pour les bénévoles, avec sa bonne humeur habituelle. Il avait tenu à satisfaire tout le monde, public comme équipe. Merci Étienne, tu nous manques.

Photo : Cédric Sicard
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