Je est un autre – Un voyage avec Rimbaud
La brièveté de la carrière de poète d’Arthur Rimbaud est inversement proportionnelle à l’empreinte qu’il a laissée sur son art. Un songe mène Joël Alessandra sur la piste d’un ultime poème écrit par L’homme aux semelles de vent. Entre les deux artistes, une femme : Mariam.

À 20 ans, le jeune Arthur Rimbaud (1854-1891) pense avoir déjà tout dit. Clap de fin sur sa carrière de poète, il rêve d’une vie d’aventurier afin de constituer le pécule qui doit lui permettre ensuite de devenir rentier. En visant l’aisance financière, il espère mener ainsi l’existence confortable qu’il mérite, selon lui. Le jeune homme l’explique dans ses célèbres Lettres du Harar, une correspondance adressée à ses proches. En effet, dès 1880 sur les hauts-plateaux du Harar, en Abyssinie, Rimbaud s’essaie au négoce en tout genre et surtout au trafic d’armes. De littérature et de poésie, il n’en est plus du tout question.
150 ans plus tard, Joël Alessandra se remet d’une « nouvelle » déception amoureuse – une sorte de mauvaise ritournelle dans ses albums. Il prépare une exposition de ses aquarelles de Djibouti et d’Éthiopie dans le vieux moulin de Charleville-Mézières, haut lieu emblématique de la jeunesse du remuant Arthur. La géographie encorde délicatement le destin des deux hommes, la symbiose opère. Le poète apparaît alors dans un rêve du carnettiste et lui offre une révélation : il existe un dernier poème, écrit durant les années africaines de Rimbaud. Il s’adresse à une femme, Mariam.

Je est un autre, Joël est un autre
Djibouti, le Harrar, la mer Rouge ou Aden sont autant de lieux mythiques magnifiés aussi bien par la légende « Rimbaldienne » que par les illustrations de Joël Alessandra, grand connaisseur de ces terres d’aventure. Mu par une simple intuition, l’existence d’un poème inconnu, l’aquarelliste suit le poète à la trace, évitant tout de même certaines zones en proie à la guerre, telles que le Yémen. Pour le guider, il y a les écrits de Rimbaud, ses Lettres du Harrar bien évidemment, mais également pléthore de poèmes, publiés dans Les Illuminations ou Une saison en enfer.

Dans sa quête de débusquer les ultimes vers d’Arthur, Joël se transforme à son tour, peut-être même rêve-t-il éveillé. Le poète piste également le dessinateur, sans pour autant le soutenir dans ses recherches. Tout juste consent-il à lui présenter cette femme qu’il a aimée, Mariam. Une femme et deux hommes « Aux semelles de vent », aux réactions similaires lorsque la beauté est ensorcelante. La fuite. Joël est un autre. Les deux artistes s’enchevêtrent l’un à l’autre.
Beautés du Harrar
De l’iconographie du jeune poète de Charleville-Mézières, il y a cette photo qui a traversé le temps. Prise par le photographe Étienne Carjat en 1871, le jeune Rimbaud, presque adulte, a le visage d’un poupon. Le regard déjà pointé vers le lointain. Joël dessine les traits d’Arthur l’africain, dont la tête est recouverte tour à tour d’une coiffe traditionnelle ou d’un chapeau à l’occidentale. Le jeune homme est insaisissable et les aquarelles qui traitent de l’aventure du poète ont la couleur de vieux monochromes oubliés. De son propre périple, le dessinateur s’attarde alors sur les couleurs et la beauté des femmes du Harrar. « […] en portant une attention particulière à la dimension humaine et à la poésie que ces femmes évoquent. Juxtaposés, les dessins écrivent une histoire. »

Au-delà du Graal recherché par Joël Alessandra, les lectrices et les lecteurs sont invités à contempler un véritable carnet de voyage, et à circuler dans cette Corne de l’Afrique un brin magique, souvent mystique, dans laquelle Arthur Rimbaud s’est perdu en cherchant à se construire une vie meilleure.Alors, on se régale donc de l’espace laissé aux aquarelles, plus particulièrement à celles, en double page, qui se sont autorisées à se dispenser du moindre texte. Elles se soumettent ainsi aux diktats du magnifique silence des mots. Ici, on traverse le désert du Danakil, plus loin on déambule dans les rues de Tadjourah ou encore, on sommeille sur les plages de Djibouti.

Humanité et poésie
Avec Je est un autre, on ne s’immerge pas simplement dans la biographie de Rimbaud ou dans les voyages tourmentés des deux artistes. C’est un sentiment bien plus profond : on féconde notre humanité de la poésie « littératuro-dessinée » du couple Joël-Arthur. Ainsi, en épilogue de cette grandiose aventure, on aimerait également tomber amoureux, et être aimé, de la belle Mariam.
Une chronique écrite par : Bruce Rennes
Informations sur l’album :
- Scénario : Joël Alessandra
- Dessin : Joël Alessandra
- Couleur : Joël Alessandra
- Éditeur : Éditions Daniel Maghen
- Date de sortie : Le 27 août 2025
- Pagination : 160 pages en couleurs

Vous pouvez discuter de l’album Je est un autre – Un voyage avec Rimbaud sur notre groupe Facebook des Amis de la bande dessinée.
Nous avons fait le choix d’être gratuit et sans publicité, néanmoins nous avons quand même des frais qui nous obligent à débourser de l’argent, vous pouvez donc nous soutenir en adhérant à l’association des Amis de la bande dessinée et/ou en achetant un T-shirt avec notre logo. L’ensemble de l’équipe vous remercie d’avance pour votre aide.









