Le CID au Japon !
Julien Motteler et Mud se sont attaqués à un monument de la littérature française en adaptant le Cid de Pierre Corneille en bande dessinée. Les deux auteurs ont transposé le récit initial dans le Japon médiéval. On revient avec eux sur cette ambitieuse idée.


Les amis de la bande dessinée : Avant d’aborder Ketsudan, on va peut-être revenir le Cid, qui en est l’inspiration. Quelle a été votre rencontre avec cette pièce de théâtre qui date du XVIIe siècle ?
Julien Motteler : Pour moi, ce sont quelques souvenirs assez vagues de l’école. C’est un texte qu’on étudie en France, donc c’était mon premier contact avec Le Cid. Ensuite, il avait un peu disparu de mon paysage de lecture. Ça faisait partie des classiques connus, mais pas d’un texte vers lequel je revenais régulièrement. Puis Mud m’a proposé Ketsudan, et là, ça a été un retour dans cette œuvre.
MUD : Pareil pour moi : une première approche à l’école, il y a longtemps, puis un oubli complet. Et un jour, je l’ai retrouvé dans ma bibliothèque. Ça faisait longtemps que je n’avais pas lu de théâtre. En réalité, le théâtre est très particulier à lire : c’est un art qui gagne énormément à être vu. L’image dessinée m’en semblait indissociable, et je me suis dit que la bande dessinée pouvait être un excellent médium pour ça.
LABD : Quel a été l’élément déclencheur ? Le moment où tu t’es dit : « Ça, c’est une histoire pour une bande dessinée » ?
MUD : L’appréhension générale des gens face au texte classique. Dès qu’on parle d’alexandrins, beaucoup prennent peur, alors que c’est un texte magnifique. Quand on assiste à une représentation théâtrale, l’image accompagne le texte et aide énormément à le comprendre. Je me suis dit que la BD pouvait faire la même chose. Chez Corneille, il y a beaucoup de vocabulaire et de tournures qui ne sont plus naturels aujourd’hui. L’idée était donc de moderniser légèrement l’approche, tout en conservant toute la beauté du texte, et d’utiliser l’image pour casser cette barrière de compréhension.

LABD : On se rend compte que le Cid est une histoire intemporelle… c’est pour cela que tu l’as choisie ?
MUD : Effectivement, je l’ai adapté pour l’amour de ce texte. Je me suis replongé dans plusieurs pièces de théâtre de cette période, mais Le Cid m’a frappé par ses thèmes intemporels. Ils résonnent encore énormément aujourd’hui. Et surtout, ils faisaient écho à l’univers du Japon féodal. Les notions d’honneur, de devoir, de respect des anciens… On les associe spontanément aux samouraïs. L’Espagne médiévale portait pourtant les mêmes valeurs, mais l’imaginaire collectif est beaucoup plus familier de cet univers japonais. Je trouvais que la transposition fonctionnait naturellement, surtout avec une dimension fantastique. Je voulais aussi donner envie aux lecteurs de redécouvrir ce texte, de rendre sa lecture plus accessible et moins intimidante.
LABD : Le Cid appartient quand même à une génération pour qui ce texte était presque appris par cœur. Est-ce compliqué de vouloir l’adapter pour un public plus contemporain ?
MUD : Oui, parce qu’il existe des phrases devenues totalement mythiques, parfois même sans que les gens sachent qu’elles viennent du Cid. Pour moi, il était indispensable de conserver ces passages. Le problème, c’est qu’une pièce de théâtre est extrêmement dense. Une BD ne peut pas contenir l’intégralité du texte, sauf à faire mille pages. Il fallait donc garder l’essence : les émotions, les conflits d’honneur, la passion amoureuse, les tensions entre liberté individuelle et devoir familial. L’idée était d’alléger certaines formulations trop complexes aujourd’hui, mais sans perdre la musicalité ni l’élégance du texte.
LABD : Tout en gardant l’alexandrin et les rimes…
MUD : Exactement. C’était même le grand défi du projet. Et paradoxalement, ça collait très bien au Japon féodal. Les alexandrins donnaient une grandeur particulière aux duels, aux échanges amoureux, à toute cette dimension tragique. Mais ça demandait aussi un vrai travail de mise en scène graphique. Les phrases sont longues, il fallait réussir à conserver une BD dynamique.
LABD : Comment présente-t-on un projet pareil à un éditeur ? « Bonjour, on veut adapter Le Cid en BD dans un Japon médiéval fantastique… »
MUD : Honnêtement, je pensais me faire refuser partout. Et ça a été exactement l’inverse. Le projet a immédiatement suscité de l’intérêt, parfois même plusieurs éditeurs se sont battus pour l’avoir. On arrivait avec quelques planches déjà réalisées par Julien, un vrai dossier graphique et surtout une réflexion solide sur le Japon. Ce n’était pas un décor choisi uniquement pour son esthétique : on s’était énormément documentés sur la culture et le folklore japonais.
LABD : Julien, comment es-tu arrivé sur le projet ?
J. M. : Mud est venu me contacter sur Instagram. À l’époque, je publiais beaucoup de dessins autour du Japon, avec des personnages anthropomorphes. Je travaillais sur un autre projet inspiré de Blacksad, mais dans un univers japonais. Mud avait vu cette série d’illustrations pendant un Inktober (NDRL : défi de dessins qui se déroule en octobre) et il m’a parlé de son projet. Au début, j’étais déjà engagé ailleurs, donc j’ai refusé. Mais il m’a envoyé le dossier malgré tout… et finalement, le projet sur lequel je travaillais n’a jamais abouti. Ketsudan est alors passé au premier plan.
MUD : J’ai dû insister.
LABD : Pourquoi ce refus ?
J. M. : Parce que le projet me paraissait intimidant. Le Cid, c’est un monument de la littérature. Je me disais : « Qui va lire ça en BD ? » En plus, on gardait les alexandrins. Je craignais que ce soit difficile d’accès. Graphiquement aussi, je m’étais mis une énorme pression. Je pensais qu’il fallait produire quelque chose d’extrêmement élégant, presque historique. Ça me semblait lourd à porter. Puis Mud m’a rassuré : il ne voulait pas d’une reconstitution figée. Il voulait du vivant, du fantastique, de l’action. Et l’ajout des yōkai a fini de me convaincre. J’adore dessiner des monstres.

LABD : MUD, Comme tu l’as déjà évoqué, le Japon était le pays tout indiqué pour y placer le Cid… Peux-tu encore détailler ton approche ?
MUD : Les notions d’honneur sont immédiatement lisibles dans l’imaginaire collectif quand on parle de samouraïs. Mais il y avait aussi une autre raison : dans une pièce de théâtre classique, les personnages existent surtout par leur fonction dramatique. Ils ont peu de passé, peu de profondeur biographique. Avec les entractes ajoutés dans Ketsudan, je pouvais leur créer une histoire, un passé, un rapport au fantastique. Le folklore japonais s’y prêtait merveilleusement bien. Dans cette culture, tout événement étrange peut être attribué à un yōkai : un bruit, une ombre, une bougie qui s’éteint… Cette omniprésence du surnaturel me fascinait.
LABD : Qui avait le plus de contraintes : le scénariste ou le dessinateur ?
J. M. : Le scénariste, clairement.
MUD : Le problème, c’est qu’on ne peut pas simplement couper dans un alexandrin. Tout est construit en écho. Donc énormément de vers ont dû être réécrits. Et je voulais que ça ressemble toujours à du Corneille. Il fallait respecter les règles de l’époque : les pieds, les césures, les alternances de rimes masculines et féminines… C’est une vraie torture d’écrire des alexandrins à la manière classique. J’ai relu Le Cid dans ses différentes versions des dizaines de fois, ainsi que d’autres pièces comme Cinna, pour m’imprégner de la langue de Corneille.
LABD : Julien, quel a été ton travail préparatoire ?
J. M. : D’abord comprendre parfaitement le texte. Ensuite, je me suis plongé dans la culture japonaise. Je me suis constitué une énorme banque d’images : architecture, vêtements, objets du quotidien… Le Japon est extrêmement codifié. Il fallait être crédible. J’avais aussi plusieurs références majeures : la BD Kogaratsu, le manga L’Habitant de l’infini, et le jeu vidéo Ghost of Tsushima, qui m’a énormément inspiré visuellement. Je voulais aussi retrouver une sensation théâtrale dans la mise en scène. Beaucoup de plans larges, des compositions rappelant une scène, et même certains éléments de décor qui évoquent des accessoires suspendus.

LABD : Avez-vous connu des moments de doute ?
MUD : Énormément. Surtout sur les alexandrins que j’écrivais moi-même. Je me disais souvent : « Mais qui suis-je pour réécrire Corneille ? » J’avais peur d’être ridicule. J’ai passé des heures entières sur certains vers.
J. M. : Moi, c’était surtout sur certaines scènes très ambitieuses, comme la bataille finale sur la plage. Je savais que ce serait un énorme morceau à dessiner. Et il y avait aussi l’armure de Shinos… Je n’en pouvais plus de la dessiner à la fin.
LABD : L’éditeur vous a-t-il beaucoup accompagnés ?
MUD : Très peu, en réalité. Et c’est rare. Ils nous ont énormément fait confiance.
J. M. : Le seul vrai sujet de discussion a concerné la couleur. Moi, je voulais quelque chose de très désaturé, proche des estampes japonaises. L’éditeur souhaitait des couleurs plus vives. On a passé plusieurs semaines à chercher le bon équilibre. Finalement, on a trouvé un compromis : des personnages plus colorés sur des décors plus sobres.
LABD : Quel est personnage du récit qui vous touche le plus ?
J. M. : Fuyusaru. Ce personnage déchu, humilié malgré tout ce qu’il a accompli… je trouve sa trajectoire très triste.
MUD : J’aurais dit lui aussi. Mais sinon, j’aime énormément Emiko, la servante d’Harumi. Elle agit toujours dans l’ombre, avec beaucoup de discrétion et de tendresse.

LABD : Quels retours avez-vous reçus des lecteurs et des lectrices ?
J. M. : Beaucoup découvrent totalement Le Cid grâce au Japon féodal. D’autres viennent précisément parce qu’ils connaissent déjà l’œuvre. Et les retours sont très positifs. Beaucoup de lecteurs nous disent qu’ils avaient peur des alexandrins, mais qu’ils se sont finalement laissés porter.
MUD : Certains nous disent même que le rythme de lecture les pousse à davantage observer les dessins et à prendre leur temps. Ça me touche beaucoup.
LABD : Avez-vous envie de retravailler ensemble ?
J. M. : Oui, clairement. Et surtout… la fin de Ketsudan ouvre des perspectives. J’ai très envie de dessiner ce qui vient après.
MUD : On ne peut pas encore trop en parler, mais il existe effectivement une pièce qui pourrait constituer une excellente suite au Cid…
LABD : Merci beaucoup à tous les deux pour cet entretien. On se réjouit de découvrir votre prochaine collaboration.
Propos recueillis par : Bruce Rennes
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