La Langue des Vipères
Pour son premier album de bande dessinée, Juliette Brocal crée l’événement. Après le triomphe de la campagne Ulule de l’édition collector*, l’édition standard de La Langue des Vipères paraît en librairie, chez Rue de Sèvres. Un épais one shot où se rencontrent fantasy monastique, drame et thriller.

© la Langue des Vipères – Juliette Brocal – Rue de Sèvres, 2026
À l’abbaye de Réol, où l’élite apprend à interroger le divin à travers la mystérieuse Langue, Iodis ne sera jamais tout à fait à sa place. Née hors mariage d’un haut dignitaire religieux, elle sait que son avenir est fragile. D’autant plus que la mort de son père ne lui laisse d’autre choix que d’obtenir son doctorat ou prendre le voile pour le reste de sa vie. C’est également à ce moment qu’arrive à l’abbaye Halcyon de Monterréol, talentueuse, insaisissable, presque trop parfaite, qui intrigue tout de suite Iodis. Quand un peintre disparaît avec une œuvre inestimable, laissant derrière lui les signes d’une confrontation brutale, le doute n’est plus permis pour Iodis : derrière les silences d’Halcyon se cache une vérité dangereuse — une vérité qui pourrait bien faire vaciller les fondations mêmes du lieu sacré.

© la Langue des Vipères – Juliette Brocal – Rue de Sèvres, 2026
L’enfant et l’oiseau
Dès le prologue de la Langue des Vipères, Juliette Brocal présente sa protagoniste Iodis, gamine aussi talentueuse qu’impertinente, fille illégitime assumée d’une éminence religieuse (sic), le cardinal Palamède d’Aurance. Une ellipse transporte aussitôt le lecteur aux obsèques dudit religieux. Iodis a bien grandi mais n’a en rien perdu de son impertinence. En quelques pages, l’auteure parvient à installer un personnage que le lecteur aura certainement très envie de suivre, attachante et suffisamment décalée pour promettre de secouer cet univers qui semble très codifié et strict.

© la Langue des Vipères – Juliette Brocal – Rue de Sèvres, 2026
Plus que ses enjeux assez classiques, ce sont bien les personnages qui font le sel de la Langue des Vipères. Après Iodis, Juliette Broca a l’intelligence de placer au centre de son intrigue son opposée. Bien qu’aussi, voire plus, talentueuse que son exubérante camarade, Halcyon est beaucoup plus discrète et respectueuse des règles de l’abbaye. Du moins, en apparence, car le personnage gagne en profondeur lorsque survient, au milieu de l’album, un twist malin qui relance tout l’intérêt d’un scénario qui menaçait alors de commencer à tourner en rond.

© la Langue des Vipères – Juliette Brocal – Rue de Sèvres, 2026
Si dans l’univers de la Langue des Vipères, Iodis est également le nom de la déesse des sauvetages désespérés, aussi appelée la naufragée, collant parfaitement au caractère de la jeune protagoniste, il évoque, dans notre monde, l’iode, associée à la mer, la médecine et la purification. Le mot Halcyon, de son côté, vient du grec Alkyón, le marin pêcheur, connu dans l’expression « hacyon days », période de bonheur parfait, souvent utilisée de manière ironique pour parler d’un calme trompeur. Deux noms qui se complètent par la mer mais s’opposent par la dualité vérité/illusion, un choix des plus cohérent pour les deux héroïnes de la Langue des Vipères.

© la Langue des Vipères – Juliette Brocal – Rue de Sèvres, 2026
L’abbaye des naufragées
Le twist du cœur de l’album apportera également son intérêt sémantique qu’il est impossible d’évoquer ici sans le divulgâcher. Aux côtés des deux protagonistes principales, les autres personnages sont plus discrets, souvent dédiés à leur fonction narrative, permettant au récit d’être clair sans se perdre dans des sous-intrigues inutiles. Certains, toutefois, sortent du lot, à l’image de l’évidente confrontation entre l’Abbesse et l’Abbé, et leurs visions opposées de la religion, et qui sera au cœur même de l’intrigue. La politique, en effet, tient un rôle majeur dans la Langue des Vipères. Iodis et Halcyon sont plongées au cœur d’enjeux qui les dépassent et dans lesquels elles tentent de survivre et de s’offrir un avenir hors des chemins tracés par leur condition.

© la Langue des Vipères – Juliette Brocal – Rue de Sèvres, 2026
Entre ces enjeux politiques, les suspicions d’Iodis quant à la présence de Halcyon, les descriptions du monde, le récit n’évite pas quelques longueurs et redondances, notamment dans son premier tiers où le lecteur sera parfois gavé d’informations sur la politique, la religion et l’histoire du royaume, mais ce procédé, bien que souvent maladroit et forcé, permet à la fois de mieux comprendre les implications des décisions des protagonistes mais aussi de se caler au rythme de la vie d’une abbaye, à la fois lent et répétitif. Toutefois, le fameux twist, relance à la fois le rythme et les enjeux, menant l’intrigue vers un final captivant en forme de thriller psychologique des plus intelligents.

© la Langue des Vipères – Juliette Brocal – Rue de Sèvres, 2026
Pour sa première bande dessinée, Juliette Brocal impressionne également dans son travail graphique. Les planches pourraient déstabiliser un curieux ouvrant au hasard l’album, par le trait léger, parfois simpliste et les couleurs aux larges aplats et aux teintes mornes souvent déployées en camaïeu peu contrastés. Toutefois, le charisme des personnages et la richesse des décors, surtout intérieurs, permet une excellente immersion dans le récit et certaines cases sont juste superbes, notamment celles dans le palais de Halcyon. Si les gaufriers sont généralement assez classiques et efficaces, certaines planches se permettent plus de folie, souvent pour le meilleur mais parfois de manière assez maladroite, avec des cases laissant de grandes zones blanches peu pertinentes.

© la Langue des Vipères – Juliette Brocal – Rue de Sèvres, 2026
Mêlant magie et ésotérisme, intrigue politico-religieuse et récit de vie profondément humain, la Langue des Vipères n’offre pas un cadre original et révolutionnaire mais parvient à captiver le lecteur par son rythme montant en intensité, son twist en milieu d’album ultra efficace et la grande sensibilité de son duo de protagonistes. Album dense qui prend le temps de poser ses enjeux et ses acteurs, le premier titre de Juliette Brocal est impressionnant de maîtrise aussi bien graphique que narrative qui n’est pas sans rappeler le travail de Gaëlle Génillier et son goût pour les costumes, décors et ambiances.
Une chronique écrite par : Cédric « Sedh » Sicard

© la Langue des Vipères – Juliette Brocal – Rue de Sèvres, 2026
* Plus de 100.000€ récoltés sur les 12.000 demandés.
Informations sur l’album :
- Scénario : Juliette Brocal
- Dessin : Juliette Brocal
- Couleurs : Juliette Brocal
- Éditeur : Rue de Sèvres
- Date de sortie : 15/04/2026
- Pagination : 224 pages en couleurs

© la Langue des Vipères – Juliette Brocal – Rue de Sèvres, 2026
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