L’originalité de Fleurs de verre, publié aux éditions XYZ, repose sur un décalage narratif troublant : ce qui fait l’humain est ici incarné par une machine plutôt que par la jeune fille qu’elle remplace. En confiant le récit à cet automate chargé de fabriquer des souvenirs, Eve Patenaude développe une réflexion profonde sur nos liens et nos fragilités. Ce choix de mise en scène interroge la validité d’une existence vécue par procuration et l’origine de l’étincelle de vie, qu’elle batte dans un cœur de chair ou sous des circuits de métal.
 

Fleurs de verre Editions XYZ couverture

©Éditions XYZ – Fleurs de verre – Eve Patenaude

Dans Fleurs de verre, la science-fiction s’efface derrière l’émotion pour explorer la construction de l’identité à travers l’histoire de Théa. Gravement malade et condamnée à l’alitement, la jeune fille ne découvre le monde que par procuration grâce à un automate – son double parfait sur le papier – qui lui transmet ses souvenirs par implantation mémorielle. Au cœur de ce protocole quotidien, la frontière entre le réel et le simulé devient floue. On en vient à se demander qui, de l’originale ou de son double, porte en elle ce qui fait l’humain dans ce quotidien orchestré.
 

Une étincelle de vie transférée

L’originalité de la narration de Fleurs de verre repose sur un choix fort : donner la parole à l’automate plutôt qu’à la jeune fille malade. Ce parti pris s’incarne d’abord par l’utilisation d’un champ lexical technique très présent, où les notions de connexion, de charge et de transfert de données cadencent l’histoire. Ce dispositif crée un contraste saisissant : la machine est la seule voix, celle qui agit et découvre, tandis que l’humaine est réduite à une présence silencieuse, comme en veille. Cette inversion du point de vue présente l’intérêt de bousculer les certitudes du lecteur sur la définition de l’humanité. En plaçant l’empathie, le plaisir de la découverte et les interrogations existentielles du côté de l’automate, Eve Patenaude nous pousse à nous attacher à lui. C’est à travers le regard de la machine que nous percevons le monde, ce qui rend ses questionnements sur son identité programmée d’autant plus poignants. Le double de Théa semble paradoxalement plus vivante que les humains qui l’entourent, y compris les parents dont le phrasé semble lui-même devenu mécanique à force de répétition. La Théa alitée, quant à elle, est maintenue dans un sommeil dont on ignore la cause exacte et finit par ressembler à une figure de conte, une sorte de Belle au bois dormant version clinique. Puisque nous n’avons pas accès à ses pensées profondes, il devient difficile pour le lecteur d’établir une connexion émotionnelle directe avec elle. L’humaine apparaît alors comme un réceptacle passif, une ombre en veille dont l’absence de relief narratif renforce l’impression que la véritable étincelle de vie a migré vers son double.

Fleurs de verre Editions XYZ

©Éditions XYZ – Fleurs de verre – Eve Patenaude

Mémoire et identité : la vie par procuration

L’histoire se construit sur un échange troublant puisque ce n’est pas Théa qui vit sa propre vie, mais son double qui la parcourt à sa place. Chaque jour, l’automate accumule des souvenirs pour venir remplir l’esprit vide de la jeune fille alitée. Ce procédé crée une ironie constante pour le lecteur, qui assiste à la fabrication de souvenirs que Théa prendra pour de vrais moments vécus, alors qu’ils sont totalement artificiels. Le titre prend alors tout son sens : l’identité de Théa est aussi fragile que des fleurs de verre. Les souvenirs qu’on lui transfère sont périssables. Chaque réveil brise la mémoire de la veille pour laisser place à une vie nouvelle, injectée par la machine. On comprend alors que la Théa humaine n’est plus qu’un assemblage de verre, condamnée à perdre des souvenirs au profit d’un présent qui ne lui appartient pas. Pourtant, cette vie vécue par procuration pose une question délicate : celle du consentement. En imposant à Théa une vie et des émotions qu’elle n’a pas choisies, le récit transforme ces souvenirs transmis en une forme de colonisation mentale. La jeune fille malade se retrouve dépossédée de sa propre trajectoire, vivant dans une illusion orchestrée par ses parents et exécutée par son double métallique. Cette dimension plus sombre du récit nous amène à nous demander si une suite de souvenirs artificiels, aussi parfaits soient-ils, peut réellement constituer une existence digne de ce nom.
 

Fleurs de verre Editions XYZ

©Éditions XYZ – Fleurs de verre – Eve Patenaude

Éveil des sens et protocoles rompus

Le récit ne conserve pas toujours cette linéarité mécanique et laisse place à une dimension plus humaine. Ce que le système de l’automate analyse comme des  dysfonctionnements devient alors le moteur d’un basculement narratif, signalant que les protocoles techniques quotidiens ne suffisent plus à contenir l’éveil des deux consciences. Cette évolution transforme ce qui n’était qu’un dispositif froid et calculé en une quête d’identité. La narration délaisse progressivement les câbles et les transferts de données pour se concentrer sur l’essentiel : la possibilité d’un lien plus vrai, humain et le droit aussi de choisir sa propre vie. C’est dans ce basculement, où la rencontre prend le dessus sur le programme, que surgit la véritable question du récit : comment deux êtres que tout oppose, l’humaine et la machine, peuvent se rejoindre dans un même désir d’exister ?

Fleurs de verre Editions XYZ

©Éditions XYZ – Fleurs de verre – Eve Patenaude

Finesse, pétale et botanique

Le trait d’Eve Patenaude, d’une grande finesse, rappelle la précision des planches de botanique. La répétition délicate de ces pétales crée une atmosphère obsédante, qui pourrait même paraître étouffante sous certains égards.  L’ensemble s’enveloppe d’une palette chromatique aux tons de vert sauge, de vieux rose et de bleu passé, installant une mélancolie vaporeuse qui semble murmurer le souffle constant du vent, à la manière d’une mélodie que l’on chantonne. Arborant des robes classiques et sages qui ne trahissent aucune époque précise, les silhouettes aux yeux clos de Théa et de son double se confondent. Cette confusion volontaire entre l’humaine et la machine devient cependant accessoire face à la délicatesse de l’évocation graphique.
 

Fleurs de verre entremêle avec brio les rouages d’un monde robotique à la fragilité de l’existence humaine. Le récit fait naître un attachement paradoxal pour la machine, plus vif que celui pour l’humaine qu’elle remplace. Si la science-fiction structure le récit, elle glisse au second plan derrière une réflexion sur notre humanité, traitée avec une justesse telle qu’elle n’entrave jamais la narration. C’est une respiration que l’on prend et qui invite à lever les yeux vers d’autres horizons pour entrevoir, le temps d’un souffle, son propre monde autrement.

Une chronique écrite par : Charlotte Claeys

Informations sur l’album :

  • Scénario et dessin : Eve Patenaude
  • Éditeur : Éditions XYZ
  • Date de sortie Québec : 02 octobre 2025
    Date de sortie France : 01 novembre 2025
  • Pagination : 104 pages en couleurs
     

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