Dernière Aube
Le destin est comme l’âme humaine : il colle à chaque personnage et il est difficile d’y échapper. Le destin rappelle aussi chacun à ses actions, sans concession ni excuses. Les jeux perdus d’avance, les aides à d’anciens amis, comme pour se racheter de comportements passés, le tout dans une ambiance crépusculaire, glauque, propice à la réapparition de démons oubliés, tels sont les ingrédients de Dernière Aube, paru dans la collection Aire Noire des éditions Dupuis.

Lorsque son ancien patron vient le chercher alors qu’il pêche tranquillement en mer de Floride, John Martyrosian retrouve ses anciens réflexes et pense qu’on vient l’éliminer… Lui, l’ancien tueur à la solde de la mafia russe, a appris à rester sur ses gardes en toute circonstance. Quand son ex-boss vient lui demander son aide pour retrouver Aurora, une jeune afro-américaine de bonne famille de la Nouvelle-Orléans, il accepte uniquement par loyauté, tout en voyant que cette mission sent le soufre et peut déterrer un passé qu’il tente d’oublier. Aurora est aussi recherchée par le NOPD, la police de la métropole de Louisiane, qui bénéficie du renfort de Matthew Ferrara, ténébreux inspecteur venu de New-York. Les deux hommes, cachant des souvenirs noirs et mystérieux, vont devoir infiltrer les ténèbres d’une ville perdue où tout ramène vers les abîmes…

Un parfum de dernière fois
Deux personnages sombres, mal aimés, peu confortables en société, qui vont devoir s’allier dans une quête quasiment impossible, comme s’ils voulaient provoquer leur destinée… En convoquant ces éléments shakespeariens, le scénariste Jérémie Guez livre une histoire à l’intrigue classique pouvant rappeler certains films de Scorcese. Pourquoi vouloir aller jusqu’au bout, en sachant que le risque de ne pas revenir est grand ? C’est la question que le lecteur se pose en suivant l’enquête de John et Matthew. Les deux personnages, loin d’être des héros, sont des hommes solitaires qui vont donner toute leur énergie, tout leur temps, toute leur âme, afin de retrouver Aurora. Comme si cette mission pouvait être salvatrice et racheter un passé qu’on peut imaginer lourd de drames. Tout au long de l’album, qui se déroule quasiment uniquement de nuit, Guez utilise ses personnages comme des pions lancés dans une histoire qui les fascine autant qu’elle les dépasse. Ceux-ci, tout comme les lecteurs, sentent bien qu’ils évoluent dans un décor et un univers de mort, celui d’une Nouvelle-Orléans qui, loin d’être la ville accueillante d’un Sud ensoleillé, est gangrenée par le mal. Le scénariste alterne les pages de dialogues avec de longues séries de cases et planches muettes cadrant les rues et les bâtiments ravagés de Louisiane, comme si le décor glauque racontait lui-même l’histoire. Comme s’il pouvait avertir les personnages qu’à chacun de leur pas, ils marchaient vers leur fin. Conscients de leurs actes, John et Matthew évoquent souvent le spectre de l’ouragan Katrina, comme pour anticiper une autre catastrophe.

La victoire du côté sombre
Aussi noire qu’elle puisse être, l’histoire de John et Matthew est d’un réalisme saisissant, à l’image du travail d’Attila Futaki. Totalement adapté au scénario de Guez, le trait précis, minutieux, mais lisible et clair du dessinateur permet au lecteur de totalement s’immerger dans l’intrigue et dans le décorum de Dernière Aube. Les personnages ont des faciès taillés à la serpe. Osseux, le visage dur, les yeux perçants et mauvais, sous le pinceau de Futaki, John et Matthew, se ressemblent et sont souvent représentés en contre-jour, presque cachés. Il est en ainsi de tous les acteurs secondaires de l’album, comme si tous les personnages ne faisaient plus qu’un et personnifiaient la vie, le destin, le côté aléatoire de l’existence, l’impossibilité d’échapper à sa destinée. Les décors sont, eux-aussi, une représentation du drame, une pièce dans la dramaturgie du récit. Loin d’être idylliques ou typiques d’une Nouvelle-Orléans de cliché, ils sont lourds, imposants, sans style, industriels et dépassés. Les perspectives trouvées par Futaki rendent l’ensemble encore plus imposant, plus menaçant, plus froid, plus inquiétant. Même la mer, pourtant calme, est elle aussi dangereuse, tant les ombres qui la traversent sont autant de probables angoisses et mauvaises prédictions car c’est sur les flots que John se verra arraché à ce qu’il croyait être une nouvelle vie. Les couleurs sombres, pénétrantes, presque hypnotiques de Futaki et Ooshima soutiennent l’atmosphère de la bande dessinée. Renforçant les ombres, soulignant la potentielle violence, elles participent à la réussite visuelle de l’album. Le pessimisme et la noirceur de Dernière Aube ont, malheureusement, répercuté leurs tristes clairons dans la vraie vie. Attila Futaki ne pourra célébrer la sortie de l’album. Le hongrois est décédé en 2024, rejoint par son épouse l’année suivante. Ses derniers travaux ont confirmé l’immense talent de cet artiste trop tôt disparu.

Par son ambiance, son atmosphère dure, froide et implacable, Dernière Aube est un album sombre, fort, tout en restant abordable et classique. Par le talent de Guez et la maestria de Futaki, il permet au lecteur de plonger dans un récit hypnotisant et glaçant. Encore un bel opus pour la collection Aire Noire.
Une chronique écrite par : Mathieu Depit
Informations sur l’album :
- Scénario : JérémieGuez
- Dessin : Attila Futaki
- Couleurs : Attila Futaki & Hiroyuki Ooshima
- Éditeur : Dupuis « Aire Noire »
- Date de parution : 29/05/2026
- Pagination : 160 pages en couleurs

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