BAI : Bienvenue dans le monde de demain
Le sigle BAI et son logo, une sorte de cerveau en circuit imprimé, apparaissent pas moins de 4 fois sur la couverture : sur le titre, imprimé sur le sweat-shirt du personnage, sur son casque de réalité virtuelle et sur ses écouteurs, qu’il arbore avec un air de jouissance infinie. Le sous-titre, « Bienvenue dans le monde de demain », ne laisse que peu de doute sur le sujet de cette satire cruelle et sans la moindre concession : mondes virtuels, intelligence artificielle, « metavers »… les derniers avatars démoniaques des grandes entreprises de la tech sont la cible de Fortu dont le cynisme et l’humour noir ont auparavant été illustrés dans un intrigant La vie de ma mort (Delcourt, 2022).

©Cambourakis – BAI : Bienvenue dans le monde de demain – Fortu
Rétrospective
En 1986 apparaît une toute nouvelle catégorie de jeux vidéo, dite de « simulation de vie ». Le genre connaît son apogée avec la sortie des fameux « Sims », série au succès considérable dont le premier opus sorti en 2000 fera date.
2003 verra l’arrivée fracassante d’une version sublimée du même concept : dans « Second Life », le Sim, c’est vous. Connectés à un Internet toujours plus rapide et, surtout, démocratisé, les joueurs (si l’on peut dire) créent leurs personnages qui vont se côtoyer dans un univers virtuel où des discussions, échanges, transactions… se font en temps réel.
En 2014, l’Oculus Rift, casque de réalité virtuelle, démocratise une technologie jusque là accessible seulement dans l’armée ou au Futuroscope de Poitiers. Si le principe des images stéréoscopiques placées à une dizaine de centimètres des yeux du spectateur est vieux comme le temps, il fallait une dose supplémentaire de progrès technique pour passer de diapositives fixes à images animées, immergeant intégralement le client dans un monde virtuel en 3D.
En 2021, le mot-valise « Metavers » fait parler de lui avec la création par Mark Zuckerberg d’une sorte de « Second Life » amélioré, baptisé Horizon Worlds. L’expérience se solde par un échec cuisant.
En 2022, la start-up américaine OpenAI divulgue la première version d’une application révolutionnaire : un agent conversationnel basé sur de l’auto-apprentissage, des résultats statistiques et algorithmiques, donnant l’illusion d’une conversation tout à fait naturelle avec un robot. ChatGPT sait tout, discute, comprend les questions et y répond. Aujourd’hui rendu à sa version 5, le robot conversationnel semble, aux yeux d’un public immense, concrétiser les récits visionnaires d’Asimov, Ishiguro, Kubrick ou Philip K. Dick.
Le sommeil du monstre
Vue comme ça, quelle belle chose que la high tech ! Fortu, on peut s’y attendre, n’est pas vraiment de cet avis et nous livre le fruit de l’union entre intelligence artificielle et réalité virtuelle. Ces derniers ne pouvant qu’engendrer un monstre, l’album de Fortu est d’une noirceur extrême et surprend à bien des égards. Sur la forme, nous découvrons un petit album carré où chaque vignette est en pleine page. L’auteur tire pleinement parti de ce choix en utilisant le vis-à-vis des doubles-pages pour mettre en relation réel et virtuel. Sur le fond, cette œuvre d’anticipation dystopique nous entraîne dans un monde où le peuple, malade, émacié, évolue dans un environnement en décomposition. Seule planche de salut, une évasion dans un monde virtuel où tout le monde est en bonne santé et peut se créer une existence idéale. Dans l’ombre, aux commandes d’une affaire qui ne peut pas connaître la crise, le consortium BAI (Brain Artificial Intelligence) commercialise le matériel et le merchandising y afférent : casques, écouteurs, t-shirts…

©Cambourakis – BAI : Bienvenue dans le monde de demain – Fortu
Au fur et à mesure de l’exposition de ce cauchemar, une petite famille semble prendre le devant de la scène. On y découvre un ado complètement addict au (à la ?) BAI et des parents qui ne savent comment réagir face au mal-être manifeste de leur fils, ni comment le dépêtrer de sa dépendance aux paradis virtuels. Sans risque de spoiler, on s’imagine une sortie tout sauf heureuse de cette situation qui nous est déjà tristement familière.
Techno-féodalisme
Car familières, l’histoire et la situation imaginées par Fortu ne le sont que trop. Depuis quelques dizaines d’années déjà, le monde est, pour une part non négligeable et toujours croissante, dirigé par des entreprises dites de la « big tech » qu’aucun état n’a pu (ou voulu) refréner dans leurs velléités d’hégémonie numérique. Du statut de start-up essayant de se faire une place dans le marché naissant de l’accès à Internet, ces entreprises, américaines pour la plupart, ont muté en véritables monstres jouissant d’un quasi-monopole et faisant de leurs usagers des sources inépuisables de données privées à la revente, et de leurs dirigeants des multimilliardaires à des niveaux que l’on n’aurait jamais cru possibles.

©Cambourakis – BAI : Bienvenue dans le monde de demain – Fortu
Depuis quelques années, ces dirigeants ont accédé encore à un nouveau statut, celui de totem politique de ce qui se fait de pire. Très bien documentée par Yanis Varoufakis dans « Techno-feudalism », ou Cory Doctorow dans « Enshittification », l’évolution des technologies numériques vers les plateformes « sociales » privées a provoqué l’avènement d’un nouveau contre-pouvoir qui supplante – ou complète ? – le déjà existant « 4ème pouvoir » (la presse) tout en créant parallèlement un nouveau cortège de milliardaires au service d’un projet politique paradoxalement rétrograde et réactionnaire, voire identitaire. C’est ce pouvoir grandissant, jouissant d’une emprise irrésistible sur le peuple, que Fortu dépeint dans cette allégorie d’une cruauté féroce : fabricant à la fois la maladie et son remède, le problème et sa solution, « BAI » est le portrait pour l’instant exagéré, mais qui sait pour combien de temps encore, du techno-fascisme dont nous assistons aujourd’hui à l’émergence.
Science pas-si-fiction
Si l’on peut considérer que cette œuvre d’anticipation relève d’une vision fortement pessimiste du futur dans l’ère du numérique, force est de constater que les ingrédients utilisés par Fortu pour sa mayonnaise sont déjà là : climat, environnement et santé dégradés, guerres, dépendance, dépression, suicides… On ne peut que craindre que ladite mayonnaise ne continue de monter, encore et encore, jusqu’à un point de non-retour difficilement imaginable.
Soigné autant graphiquement que narrativement, BAI est un album absolument nécessaire dont le contenu, déchirant, ne peut manquer (en tout cas cela semble être l’objectif) de susciter – au minimum – la vigilance. Pour éviter que cette tragédie ne s’avère prophétique et prémonitoire, le lecteur est invité à se documenter, rechercher, explorer, comparer les alternatives à ce monde numérique funeste vers lequel nous avons été poussés par des méthodes agressives qui ont, hélas, fait leurs preuves.
Une chronique écrite par : Philippe Barre
Informations sur l’album :
- Auteur : Fortu
- Editeur : Cambourakis
- Date de sortie : Le 1er octobre 2025
- Pagination : 128 pages en couleurs
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