Allah n’est pas obligé
Œuvre miroir d’un film animé lui-même transposition d’un roman multi primé de l’auteur ivoirien Ahmadou Kourouma, Allah n’est pas obligé est une chronique de l’indicible quotidien d’un enfant soldat, Birahima.

Dans le fracas de tirs éparses, une bande de gamins armée de A47 remonte une rue jonchée d’épaves de voitures, bordées de maisons abandonnées criblées de balles. Le sol est encombré de débris, de morceaux de verres ou de métaux. Ils ralentissent la progression. Ce sont les reliquats d’infrastructures soumis aux rudes combats qui se déroulent entre des factions paramilitaires adverses. Le Front national patriotique du Libéria NPFL est l’une d’elles.
Dans cet enfer urbain, il y a Birahima. Le gamin a 10 ou 12 ans, il ne connaît pas son âge. Son arme bien serrée contre son torse, il interpelle les lectrices et les lecteurs. Il se présente comme « un enfant des rues, insolent, qui parle comme un vrai salopard et qui n’a peur de rien. »
Originaire de Guinée, Birahima a quitté son village après le décès de sa mère. Accompagné de Yacouba, un « féticheur », il doit rejoindre une tante habitant le Libéria. La route est semée d’embûches et le jeune gosse des rues s’apprête à vivre l’enfer : le pays de destination fulmine, la rupture est consommée entre les prétendants au pouvoir.

L’humanité coagule dans le bruit des balles
Lorsque le romancier ivoirien Ahmadou Kourouma publie son roman en août 2000, c’est un choc. L’auteur se place à hauteur d’enfant pour raconter l’indicible. Le jeune Birahima entre en totale dissonance avec l’image du garçon “tout mignon” : son visage de poupon s’accorde mal aux horreurs dont il témoigne. Zaven Najjar et Karine Winczura ont donc adapté ce roman primé d’un Renaudot et du Goncourt de lycéens en film animé et en bande dessinée. La seconde est décrite « comme une œuvre miroir » du premier, avec toutefois un rythme différent. L’adaptation graphique de la BD intégrant davantage d’éléments du livre.
Le décalage est complet. Le langage fleuri du jeune soldat, sa compréhension du vocabulaire qu’il débusque dans l’un des quatre dictionnaires qu’il possède ou encore la direction artistique assumée par les auteurs : la rondeur des traits et des couleurs vives qui s’écartent de la grammaire visuelle habituelle des récits de guérilla. L’apparente légèreté du ton et des dessins convie pourtant les lectrices et les lecteurs dans une société où l’humanité coagule dans le bruit des balles. Les torrents de sang irriguent les sols du Liberia et de la Sierra Leone, théâtres des opérations du garçonnet.

La guerre de l’espace médiatique
Le sujet est complexe, souvent irrespirable. On se raccroche rapidement à quelques ridicules interstices d’espoir pour gravir cette façade escarpée qu’est l’humanité malmenée. Il y a les dictionnaires de Birahima qui constituent ces prises solides sur lesquels l’esprit trouve une forme d’équilibre : « Protester de son innocence, c’est donner l’assurance de son innocence, selon mon Larousse. » On esquisse un léger sourire.
Le 12 février est la Journée internationale contre l’utilisation des enfants soldats initiée par l’UNESCO. Elle est entrée en vigueur en 2002. L’organisation et ses partenaires « ont libéré plus de 180 000 enfants des rangs des forces et groupes armés depuis l’an 2000 »[i].

Les conflits armés s’adonnent, très cyniquement, à une guerre parallèle, celle pour accaparer l’espace médiatique et l’intérêt des journalistes. L’adaptation en film animé et bande dessinée d’Allah n’est pas obligé est une manière additionnelle pour appréhender la rudesse de ce récit et surtout de ne pas oublier les enfants soldats. Ces deux œuvres rappellent également que ces guerres, parfois présentées comme ethniques, sont avant tout économiques. L’exploitation de sous-sols riches en minerais rares, diamants ou or soutient encore trop souvent les dictateurs en place et les intérêts de certains pays occidentaux : les enfants sont les dommages collatéraux de cette union contre-nature et des oeillères volontaires dont les capitaines d’industrie du nord se parent.
Une chronique écrite par : Bruce Rennes
Informations sur l’album :
- Histoire : Ahmadou Kourouma
- Scénario : Karine Winczura
- Dessin : Zaven Najjar
- Éditeur : Dupuis
- Date de sortie : 13/03/2026
- Pagination : 224 pages en couleurs
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