Cursus BD à l’université de Québec en Outaouais : parcours, ambitions et réalités du métier
À l’Université du Québec en Outaouais (UQO), le cursus se garde de laisser croire à une carrière pavée de certitudes, à une époque où la précarité des artistes dément tout fantasme d’âge d’or. Depuis plus de vingt-cinq ans, les responsables du programme ont fait le choix stratégique d’une diversification des compétences, cultivant une polyvalence lucide pour outiller les futurs diplômés face aux réalités de l’écosystème du livre.
En échangeant avec Jean-Charles Andrieu de Lévis, professeur à l’École des Arts et Cultures, Les Amis de la BD explorent les coulisses de cet apprentissage où se forge la relève québécoise. À travers cette formation unique dans la francophonie, cette chronique croise analyse pédagogique, projets concrets comme Bande de chercheurs/chercheuses et le témoignage d’une ancienne diplômée, la bédéiste et illustratrice Juliette Miron.
Pour illustrer concrètement cette approche, rien de tel que de plonger au cœur des ateliers de création. Le projet Bande de chercheurs/chercheuses, réalisé à l’automne 2025, témoigne précisément de cette volonté de confronter les étudiants aux exigences du métier. Dans cet exercice, l’étudiant apprend à délaisser son impulsion créative personnelle pour répondre aux besoins précis d’un tiers.

Dans les coulisses de la création : le projet « Bande de chercheurs/chercheuses »
Ce travail collectif fait se rencontrer deux mondes : celui de la recherche scientifique et celui du neuvième art. Issu d’un projet pédagogique au sein de l’Université du Québec en Outaouais, à Gatineau, ce livre réunit treize duos de professeurs et d’étudiants en bande dessinée. Ensemble, ils ont relevé le défi de traduire des travaux universitaires en récits visuels accessibles.
“Lorsque l’art et la science s’entremêlent, de nouvelles passerelles s’ouvrent pour démocratiser et rendre accessibles les savoirs scientifiques.” Rémi Quirion, scientifique en chef du Québec

Cette expérience a été bien plus qu’un simple travail de session ; elle a constitué une vraie immersion professionnelle. Pour mieux comprendre les défis et les découvertes qui ont marqué cette collaboration, nous avons invité deux participantes au projet, Jany Lavoie et Josée Rivard, à partager leur expérience. Leurs témoignages révèlent une nouvelle vague de créateurs conscients des exigences du milieu, mais surtout portée par une volonté sincère de faire émerger sa propre signature graphique.
Portrait de deux voix en bande dessinée : Jany Lavoie et Josée Rivard, étudiantes à l’UQO


Le jumelage avec des chercheurs universitaires a forcé ces deux créatrices à aborder la vulgarisation scientifique comme un exercice de synthèse complexe. Cette incursion dans le monde universitaire a révélé un défi narratif majeur : celui de la densité de l’information. Avec le recul, les deux bédéistes partagent d’ailleurs un même constat sur cet exercice imposé. Elles regrettent toutes deux l’encombrement textuel de leurs planches, réalisant que le poids de la vulgarisation a pris le pas sur leur intention graphique initiale. Tant Jany Lavoie que Josée Rivard expriment ainsi le désir d’avoir été plus concises dans leur écriture, afin de laisser le dessin porter seul une plus grande part du récit et de faire « parler les images » plutôt que de tout expliquer par les mots. Cette lucidité, loin d’être un simple regret, témoigne de la maturité avec laquelle elles envisagent désormais leur pratique : elles ne se contentent pas de produire des planches, elles analysent leur processus créatif pour mieux définir leur signature.
Vers de nouveaux horizons
Au-delà de la commande, ce projet agit comme un révélateur des forces vives de la relève. À travers les défis de cette collaboration avec un chercheur, on observe deux démarches en pleine structuration, naviguant entre exigences personnelles et contraintes du métier. Si cette expérience a permis de tester leurs méthodes, elle souligne surtout les directions différentes dans lesquelles chacune choisit désormais de s’engager. Pour Jany, la suite se dessine dans un projet de synthèse de fin de baccalauréat* qu’elle prépare avec soin, réfléchissant aux sujets et aux formes pour arriver prête, avec l’ambition que ce travail soit profond et audacieux. De son côté, Josée Rivard consacre son énergie à un projet expérimental sur le deuil, un sujet mûri depuis quatre ans en parallèle de ses études. Ces trajectoires, qui témoignent d’une génération montante prête à investir le temps et l’exigence nécessaires pour transformer sa vision du monde en bande dessinée, trouvent leur ancrage dans un terreau commun : celui de l’Université du Québec en Outaouais. C’est au sein de cette institution que les deux étudiantes ont façonné les outils nécessaires à leur pratique, au cœur d’un cursus réputé pour sa capacité à anticiper les mutations du métier.

L’Université de Québec en Outaouais : l’art de former des professionnels polyvalents
Au sein du paysage universitaire canadien, l’Université du Québec en Outaouais (UQO) occupe une place particulière. Depuis plus de vingt-cinq ans, son cursus en bande dessinée s’est imposé comme un modèle unique au sein du monde francophone, fondé sur une intégration fine entre la théorie et la pratique.
Cette vision pédagogique dépasse toutefois la simple maîtrise technique du dessin. Au sein de son École des arts et Cultures, l’UQO a fait le choix d’outiller ses étudiants pour les réalités du marché contemporain. C’est d’ailleurs dans le cadre du cours de Jean-Charles Andrieu de Lévis, professeur de bande-dessinée à l’École des Arts et Cultures, que l’ouvrage Bandes de chercheurs/chercheuses a pu naître. Fort de son expérience, l’enseignant insiste sur une réalité fondamentale : puisque peu d’illustrateurs parviennent à vivre de la bande dessinée de manière exclusive, l’université mise sur une formation qui cultive la polyvalence. Loin d’être restreint à un seul champ, le cursus développe des compétences transversales qui permettent aux diplômés de s’insérer dans des secteurs variés, tels que l’album jeunesse, le jeu vidéo, le cinéma, la médiation culturelle ou encore les métiers des bibliothèques.

Pour préparer les étudiants à cette diversité, le programme les confronte volontairement au réel, notamment à travers la bande dessinée de commande. Cette démarche pédagogique prend tout son sens dans le projet Bande de chercheurs/chercheuses, un ouvrage collectif qui illustre la synergie interne à l’UQO. En traduisant ces travaux de recherche en récits graphiques, les étudiants ont mis en application les acquis de cette formation, démontrant ainsi la valeur de leur polyvalence dans un contexte professionnel concret.
Regard sur l’après-cursus : le parcours de Juliette Miron
Pour prolonger ces réflexions sur l’après-cursus, le parcours d’autres anciens diplômés illustre également la vitalité et la diversité des profils formés par l’institution. Juliette Miron, bédéiste et illustratrice de 26 ans, incarne ainsi une trajectoire où la productivité rencontre la spécialisation. Après un diplôme en design graphique, elle s’est tournée vers la bande dessinée en 2020 pour s’approprier les subtilités du neuvième art. Œuvrant principalement dans le récit animalier, elle affiche un parcours prolifique : à la fin de cette année 2026, elle aura illustré vingt-sept livres.

Si ce bagage témoigne d’une efficacité redoutable, l’autrice nuance l’apport de son passage universitaire. Vu de l’extérieur, la bande dessinée s’apprend souvent sur le tas, mais la véritable plus-value de l’UQO réside ailleurs selon elle. Là où son cursus en design lui a enseigné la productivité, la formation en bande dessinée l’a poussée à réfléchir en profondeur à la construction des récits, à la fluidité et à l’exploration d’autres avenues narratives comme le gag ou le récit muet, l’éloignant d’une création purement instinctive.
Malgré ces acquis, son témoignage soulève un angle mort récurrent dans les formations académiques selon elle : la réalité de la commercialisation. Entre l’absence de cours poussés sur l’auto-publication et le manque d’outils pour apprendre à se vendre, la transition vers le milieu professionnel ressemble parfois à un saut dans le vide. Toutefois, son cursus lui a offert un atout précieux sur le plan relationnel et institutionnel : une légitimité reconnue par les éditeurs, des dossiers solides et une culture générale qui lui ont permis d’aborder la chaîne de production sans le sentiment d’imposture qui paralyse souvent les débutants.
Aujourd’hui, cette maturité artistique s’accompagne d’une ambition tournée vers le renouvellement. Qu’il s’agisse de diversifier ses explorations au-delà de ses sujets de prédilection, d’envisager la bande dessinée documentaire ou de prêter son crayon aux scénarios d’autres auteurs, Juliette Miron envisage l’avenir avec sérénité, portée par des projets déjà planifiés avec ses éditeurs jusqu’en 2030.

En refermant les planches de Bande de chercheurs/chercheuses, on mesure toute la qualité de ce que les talents émergents ont à proposer, une exigence qui trouve un écho direct dans le cursus de l’Université du Québec en Outaouais. En croisant l’analyse pédagogique, la voix de ceux encore sur les bancs de l’école et l’expérience d’une autrice déjà installée, ces échanges dessinent un panorama de la transmission artistique. Mais au-delà de ces repères, la réalité du milieu de la bande dessinée rappelle que la passion ne suffit pas toujours face aux exigences d’un marché concurrentiel où les places sont comptées.
*Au Québec, le baccalauréat correspond au diplôme universitaire de premier cycle, soit l’équivalent de la licence en France.
Chronique rédigée par : Charlotte Claeys
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