Alain Henriet : « Pour La vallée des oubliées, j’ai eu une totale liberté ! »
Si cet entretien ne s’est pas déroulé autour d’un café, il n’en fut pas moins empreint de la douceur d’Alain Henriet lorsqu’il évoque son métier de dessinateur de bande dessinée. Cette discussion a été réalisée dans le cadre de la sortie de son album La vallée des oubliées.

Les amis de la BD : Salut Alain, comment as-tu débuté ton aventure dans la prestigieuse collection Signé du Lombard ?
Alain Henriet : Je connais Mathias Vincent qui est éditeur chez Le Lombard depuis longtemps. On voulait travailler ensemble. Nous n’avions pas d’idée précise, on changeait d’avis tous les jours sur le sujet à traiter. J’avais déjà beaucoup dessiné de mécanique, voitures de course ou avions en BD. Je voulais changer… La seule certitude, c’est que mon album devait paraître dans la collection Signé.
LABD : Et tu as eu une sorte de déclic ?
AH : Oui… Je regarde plein de films de western et je n’avais jamais pensé à en faire un. J’ai donc exprimé cette envie à Mathias, qui a manifesté son enthousiasme.
LABD : Et comment s’est déroulée ta rencontre avec Pierre Dubois ?
AH : Il y a de beaux hasards. Après 7 années d’absence dans la BD, Pierre Dubois débarque avec un nouveau scénario… Et demande si ça nous intéresse. Mathias, Gauthier Van Meerbeeck, le directeur éditorial des éditions du Lombard, et moi nous nous rendons donc chez Pierre pour discuter du projet. On parle de l’histoire et du scénario…. On décide de se lancer.
LABD : Tu pars sur un gros projet par rapport à tes habitudes…
AH : J’ai pris conscience de l’ampleur du bouquin. Je savais que ça serait un one shot qui dépasserait les 100 pages. Ça m’a fait un peu peur car ma routine ce sont des albums de 46 pages. Quand j’ai débuté le travail, je n’avais pas encore tout à fait fini le dernier Black Squaw.
LABD : Comment reçois-tu le scénario de Pierre Dubois ?
AH : Pierre est un romancier. Il me le transmet donc sous forme de roman. Il m’appartient donc de découper cette matière plutôt brute… Au Lombard, on m’a donné comme instruction de me faire plaisir avec de grandes cases, de mettre en valeur le dessin… C’est ce que j’ai fait… Mais on n’aborde pas un bouquin de 140 pages, comme celui de 46 pages. J’ai crayonné une vingtaine de pages – il m’a fallu une bonne année – pour mieux me rendre compte du travail.

LABD : As-tu dû changer ton rythme de travail pour La vallée des oubliées ?
AH : J’ai réellement commencé le boulot il y a trois ans. J’avançais normalement comme je le faisais sur un album de 46 pages. À un moment donné, je me suis dit que ça allait être super long. Il y a un an, je n’étais pas autour de la soixantième planche. J’ai donc commencé à augmenter mon rythme de travail. J’ai bossé jusqu’à 14 heures par jour et j’ai bouclé les 2 / 3 de l’album en 10 mois… ce que normalement j’aurais dû faire en 2 ans.
LABD : Tu l’as dit tout à l’heure… tu avais comme instruction de te faire plaisir… Tu as pu donner libre cours à ton style très cinématographique, notamment en ouverture de l’album avec cette longue séquence silencieuse…
AH : Le scénario décrit un cowboy qui arrive très lentement, il traverse des rivières, évolue à travers des décors somptueux. Après la nature sauvage, on voit les premiers signes de civilisation, puis il arrive à un saloon. Un tel descriptif est impossible en 46 pages. Là, tout était imaginable !

LABD : Avais-tu adapté des éléments ?
AH : Le scénario parlait d’une diligence dont je n’avais pas tenu compte au départ. On m’en a fait la remarque. Cette diligence était là pour montrer le chaos qui régnait dans la ville.

LABD : Comment se déroulaient les étapes de validation de tes planches ?
AH : Avec Pierre Dubois, c’est facile. Il est toujours content. Quoi qu’on fasse, il aime bien. En même temps, je ne bâcle pas le boulot. Les échanges, n’étaient pas toujours faciles car il n’a pas Internet et ne possède qu’un vieux téléphone, alors je lui envoyais les planches par la poste.
LABD : Et avec ton éditeur Mathias Vincent ?
AH : Mathias, c’est un œil de lynx, il voit tout. Ce qui est appréciable avec lui, c’est qu’il n’impose pas les corrections, il envoie simplement une liste avec des trucs qu’il a repérés. C’est à moi de trancher. Mais 2 fois sur 3, j’ai changé. Ses remarques sont pertinentes et au service de l’album. Je n’ai aucun ego de dessinateur, je travaille au service du bouquin. Pour en revenir à Mathias. Sur le Tome 5 de Dents d’Ours, ça a été le seul à remarquer une erreur dans l’attitude d’un de mes personnages… C’était passé au travers de tout le processus d’édition.
LABD : Es-tu intervenu sur le scénario ou sur des éléments qui ne t’apparaissaient pas clairs ?
AH : Comme déjà dit, Pierre est un romancier, donc il écrit son scénario à la manière d’un roman. Il m’avait dit que je pouvais changer des trucs si je voyais que ça ne fonctionnait pas. En BD, tu ne peux pas tout décrire, tu dois parfois faire des ellipses dans l’histoire. C’est ce que j’ai fait… ou à l’inverse, j’ai parfois ajouté des séquences.

LABD : Était-ce compliqué de dessiner ce western ? Comment travailles-tu tes personnages ?
AH : Il fallait que je trouve une tête à mon héros. Je suis donc allé voir des photos d’époque. J’ai regardé tout ce que je trouvais, j’ai cherché le moindre détail : les coiffures, les types de chapeau ou même une ceinture. J’ai vu un type qui se baladait avec une ceinture devant. Je m’en suis inspiré… mais je n’avais pas pensé qu’il faudrait que je la reproduise sur plein de cases ! Le scénario se déroule en été, mon gars se balade en chemisette… la ceinture est visible partout…
LABD : Et tu as eu beaucoup de femmes à dessiner…
AH : Ça fait des années que je dessine des héroïnes avec un petit côté sexy. J’étais content d’avoir enfin un type à faire… Puis, je me rends compte qu’il y a beaucoup de femmes dans le scénario. Il y avait ce défi à faire en sorte qu’elles soient différentes les unes des autres…
LABD : Comment choisis-tu alors les physiques ?
AH : Je suis allé voir du côté du dessin humoristique et des caricaturistes. Ce sont des dessins qui accentuent les traits et permettent de varier les physiques. Tu as tout de suite une variété de personnages. Si tu lorgnes vers le dessin réaliste, c’est comme si tu regardais dans la rue. J’ai scruté ces dessins, donc ces caricatures, en imaginant ce que cela pourrait donner avec un trait plus réaliste.
LABD : On sait que tu aimes le cinéma. Il y a toujours cette approche-là dans ton œuvre…
AH : J’ai pourtant avancé de manière assez naïve sans avoir forcément un film en tête. Passant de l’aviation à un western, j’ai travaillé en accumulant beaucoup de documentation et en ayant vu beaucoup de films. En m’attachant à certains détails de la vie des cowboys, je pouvais rendre mon histoire crédible.
LABD : Comme tu as assuré le découpage toi-même de l’album, t’es-tu fixé des challenges ou alors, as-tu cherché à te simplifier la vie ?
AH : Alors c’est marrant… car j’ai devant moi les pages du prochain album. On y retrouve des centaines d’éléments différents, avec des cavaliers, des bœufs et plein d’autres choses. Je ne minimise rien. Si une séquence doit avoir de l’ampleur, alors je fais le truc avec de l’ampleur. L’objectif, c’est d’être au service de l’histoire. Si je ne m’étais pas senti capable de la faire, alors je ne l’aurais pas faite. Je ne rechigne pas au travail. Pour La vallée des oubliées, j’avais une totale liberté sur tout. Un pur bonheur !
LABD : Tu as bossé jusqu’à 14 heures par jour… Avais-tu un impératif éditorial ?
AH : Au départ non. Puis, comme je m’étais fixé ce rythme, le bouquin avançait bien. A un moment, Le Lombard m’a demandé s’il y avait moyen de terminer l’album pour une date qui coïncide avec les trente ans de la collection… J’ai dit oui… et après, j’avais cette deadline… Je ne sortais plus de chez moi.
LABD : Comment aborde-t-on ce temps de travail ?
AH : Mon boulot c’est de travailler le découpage, dessiner, bosser le lettrage, travailler sur l’ordinateur. Dans mes étapes : je prépare ce découpage, je le scanne et je le place dans le canevas qui contient mes repères. Je place ensuite les bulles aux bons endroits. Ainsi, j’ai ma référence pour caler mes dessins et je sais ce que je dois dessiner. 14 heures, ça passe super vite ! Puis, comme je bosse depuis la maison, je ne perds pas de temps dans les transports, je suis donc productif.

LABD : En parlant des bulles… as-tu repris tels quels les dialogues de Pierre Dubois ?
AH : Oui, généralement, je récupérais ses dialogues. Ça m’est parfois arrivé d’en combiner plusieurs pour ne garder que l’essentiel sans perdre pour autant l’essence de ce qu’il voulait dire.
LABD : Comme toujours, tu travailles avec Usagi qui réalise les merveilleuses couleurs de ton album : comment se déroule cette collaboration ?
AH : Il est très important d’avoir de très bons collaborateurs. J’en parlais encore avec Bruno Gazzotti. Quand tu as une super coloriste qui connaît bien son travail, c’est génial, tu n’as pas besoin de tout expliquer. Avec un minimum d’indications, le boulot se fait tout seul. De mon côté, mes seules précisions concernent une indication sur la journée pour l’ambiance des pages : le matin, le soir, ou encore la météo, avec la pluie etc.
LABD : Tu ne t’occupes de rien d’autre, alors ?
Non. Le reste je ne m’en préoccupe pas et les résultats sont toujours époustouflants ! Il y a de la lumière, de la matière, de la profondeur, tout est là. Je n’ai à m’occuper que de mon dessin. Une bande dessinée, ce n’est pas que le scénario et le dessin, c’est également la mise en couleur. C’est pour cela que je suis fier que ma coloriste ait son nom en couverture. Ce qui est tout simplement normal dans l’idée, tous les coloristes devraient avoir leur nom en couverture.

LABD : Quand on travaille autant sur un album, est-ce qu’on entre dans une phase dépressive lorsqu’il est terminé ?
AH : Quand j’ai eu fini mon boulot… et dans les temps en plus, je n’avais qu’une envie… Faire autre chose que de dessiner. J’ai profité de ce moment pour rénover ma maison. Je me suis vidé la tête de tous ces dessins.
LABD : Donc, es-tu prêt à repartir sur un nouveau projet ?
AH : Sur les 31 derniers jours, je viens de passer 13 jours en dédicaces. Mais j’ai déjà attaqué le second scénario que j’ai reçu de Pierre Dubois. Je suis en train de le découper. C’est une phase de travail que j’apprécie particulièrement : j’ai une grande liberté de création et j’ai l’impression d’avancer super vite.
LABD : Ce deuxième album avec Pierre Dubois était-il envisagé dès le début ?
AH : A terme, on aura trois westerns ensemble. Mais au départ, on était parti sur ce one shot La vallée des oubliées pour tester notre collaboration. Notre duo fonctionne bien. On a le même humour, Pierre écrit super bien, je suis donc très content. Les trois albums seront différents… Mais le troisième permettra de tisser le lien entre les deux premiers.
LABD : Pour finir, as-tu un film de western à nous conseiller ?
AH : Pierre ne serait pas content car il préfère les vieux films. Mais moi, c’est Django Unchained de Tarantino. Quand tu as vu un film plusieurs fois, je suppose que c’est parce que tu l’apprécies…
LABD : Merci Alain pour ce conseil, à bientôt !
Propos recueillis par : Bruce Rennes
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