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Tourner la page

Zep, ce n’est pas seulement Titeuf. L’auteur suisse s’est également illustré avec des albums humoristiques pour les grands, comme la série des Happy* chez Delcourt, mais également des one shot adultes chez Rue de Sèvres**. C’est à cette dernière catégorie que Tourner la Page appartient.

Quinze ans après avoir obtenu le prix Femina, le dernier roman de Lambert Deville est un échec et son éditrice refuse carrément de publier son nouveau manuscrit. Déjà dépressif et anxieux notoire, lorsque sa femme le quitte c’est la goutte de whisky qui fait déborder la pinte. Alors, Lambert quitte tout, il part à bord de son bateau dans la mer Égée. Et meurt dans une tempête. Ou pas. Il a changé de nom, de vie, et d’état d’esprit. Sur une petite île de quatre-vingts habitants, il trouve le bonheur. Mais à Paris, si on le croit mort, son nom continue de faire parler de lui.

© Tourner la Page – Zep – Rue de Sèvres, 2026

« Le bonheur est l’ennemi du romanesque »

Quand le lecteur ouvre Tourner la Page, son regard tombe sur une aquarelle sublime, pleine de poésie : Lambert à la barre de son bateau, le regard se perdant, fixé sur la voile ou le ciel. Le ton est donné. Tourner la Page pour trouver la liberté, ne pas tomber sur une page blanche à remplir de mots qui seront jugés et sur lesquels on posera une étiquette avec un prix. Tourner la Page pour écrire son histoire dans le vent, le soleil, le sable. Tourner la Page et y trouver des gens sains et simples, loin des salauds dont les dents sont bloquées dans le parquet depuis longtemps. Mais quand la page est tournée, l’écrivain n’est pas toujours le maître de son destin, la liberté n’existe pas vraiment.

© Tourner la Page – Zep – Rue de Sèvres, 2026

Dans tout bon roman, il faut un élément perturbateur, comme le souligne, blasé mais pragmatique, Lambert lui-même. L’auteur est le narrateur, permettant à Zep de poser des mots sur sa solitude, son bonheur, ses doutes, de faire évoluer son personnage dans un paysage hors du temps, hors du stress. Le procédé donne également un côté thriller à ce récit dramatique. La tension naît des pensées de Lambert. L’écrivain fictif prend alors la place du scénariste de la bande dessinée. Le récit de Tourner la Page possède également un aspect comédie indéniable, du fait du jusqu’au-boutisme de narcissisme et de l’arrivisme des personnages, Lambert le premier, du moins avant de quitter. Paris. Imbuvable geignard, il quitte Paris surtout par orgueil.

© Tourner la Page – Zep – Rue de Sèvres, 2026

L’arroseur arrosé par un arroseur arrosé

Vaniteux, Lambert saoule son monde et mérite presque les malheurs qui lui tombe dessus. Sans les mériter, en tout cas ils ne viennent pas de nulle part. Même si l’orgueil n’est jamais loin, Lambert, une fois le bonheur et une forme de sérénité trouvés jubile devant les hommages hypocrites qui lui sont rendus. Zep dépeint le cynisme du monde éditorial. Deville prétendu mort, son « mauvais » manuscrit disponible, un scandale littéraire, il n’en faut pas plus pour remplir les poches d’un éditeur. Mais quand le jeune loup qui prend la place du vieil ours se rebelle et commence à vouloir une plus grande part du butin, la situation se retourne. Pour l’éditeur, mais pour Lambert également. Il est d’ailleurs amusant de noter que la maison d’édition s’appelle Figure Libre. L’ironie est un art.

© Tourner la Page – Zep – Rue de Sèvres, 2026

Dès son premier one shot chez Rue de Sèvres, Une histoire d’hommes, le style graphique de Zep avait de quoi surprendre et impressionner. S’éloignant de ce qui avait fait le succès de Titeuf, même si on retrouvait les cases arrondies sans bordures, l’illustrateur montrait une aisance dans un style réaliste, surtout au niveau des décors. Ce style, il l’a développé et perfectionné d’album en album. Tourner la Page est superbe visuellement. Première œuvre entièrement à l’aquarelle de l’auteur, les personnages sont parfaitement rendus, avec une mention spéciale pour les émotions transmises par les visages, les décors sont immersifs notamment grâce à une colorisation des plus réussies, de la grisaille parisienne aux teintes chaleureuses de la Grèce.

© Tourner la Page – Zep – Rue de Sèvres, 2026

La dualité de l’œuvre de Zep continue d’être passionnante. Alors qu’un nouveau tome de la série Captain Biceps sort chez Glénat, le papa de Titeuf impressionne encore avec Tourner la Page. Comédie, drame, thriller, plein de cynisme et d’ironie, l’album se permet même de finir sur une apothéose de tout cela. Du grand art.

Chronique écrite par : Cédric « Sedh » Sicard

* HappySex (2009), Happy Girls (2010, réédition de Filles Électriques, 1997), Happy Rock (2010, réédition de l’Enfer des Concerts, 1999), Happy Parents (2014)

** Une Histoire d’hommes (2013), Un Bruit étrange et beau (2016), The End (2018), Ce que nous sommes (2026)

© Tourner la Page – Zep – Rue de Sèvres, 2026

Informations sur l’album :

© Tourner la Page – Zep – Rue de Sèvres, 2026

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