Découvrir l’histoire qui se cache derrière une œuvre d’art est un formidable sujet de bande dessinée. Eric Corbeyran et Michel Colline reforment leur duo, après Les yeux doux, pour nous plonger dans une fiction historique passionnante autour de la création du tableau « Portrait d’Antonietta Gonsalvus » conservé au musée des Beaux-Arts de Blois. À travers cette œuvre énigmatique, ils nous invitent à remonter le temps et nous dévoilent les coulisses de sa création.
© Tognina – Eric Corbeyran et Michel Colline – Glénat – 2026
Mars 1595. En Italie, un tableau de l’artiste Lavinia Fontana attire les regards. Il représente une jeune fille vêtue de ses habits de noblesse, dont le visage est entièrement recouvert de poils. Son nom : Antonietta Gonsalvus, dite Tognina. Atteinte d’hypertrichose, une maladie rare qui provoque une pilosité excessive, elle est devenue, malgré elle, un objet de curiosité.
Pour Lavinia Fontana, convaincre Tognina de poser pour elle n’a pas été chose facile. Considérée comme un phénomène de foire, la jeune fille vit à l’abri des regards auprès de la marquise Donna Isabella Pallavicina à qui elle a été offerte. Cette rencontre entre deux femmes que tout oppose pourrait faire naître bien plus qu’un portrait et bouleverser leurs regards sur elles-mêmes et sur le monde qui les entoure.
© Tognina – Eric Corbeyran et Michel Colline – Glénat – 2026
Une rencontre improbable
La peintre, célèbre, talentueuse et indépendante, gagne sa vie grâce à son art. Tognina, elle, vit recluse, rejetée par les autres et prisonnière de l’image d’une créature différente et laide. L’une veut peindre et l’autre refuse d’être représentée. Tout semble les opposer et pourtant leur rencontre va révéler, peu à peu, une étonnante complicité. À travers leur histoire, les auteurs interrogent avec finesse notre rapport au beau et au laid. Ils replacent leur récit dans les croyances de la fin du XVIe siècle où la beauté est perçue comme l’œuvre de Dieu tandis que la laideur ne peut être que l’expression du diable. Dans ce contexte, le visage recouvert de poils de Tognina suffit à la placer en marge de la société. Si leurs vies et leurs aspirations semblent radicalement différentes, les jeunes femmes partagent pourtant une même expérience : celle de devoir se battre pour trouver leur place dans un monde qui ne leur en accorde pas facilement une. Cela crée un lien entre elle, certes fragile mais profondément humain.
© Tognina – Eric Corbeyran et Michel Colline – Glénat – 2026
L’album interroge également sur les intentions qui président à la création d’une œuvre d’art. Pourquoi Lavinia souhaite-t-elle peindre Tognina ? Est-ce par véritable intérêt artistique, par curiosité pour ce qui est différent ou avec l’espoir d’acquérir davantage de notoriété ? Ses motivations peuvent-elles être réellement désintéressées ?
Ce qui fait la force du récit, c’est la justesse de la relation entre ces deux femmes. Les auteurs ne cherchent jamais à l’idéaliser. Leur rapprochement demeure complexe, difficile, notamment parce que Tognina reste méfiante et secrète. Cette relation nuancée donne de la profondeur au récit. Tognina questionne sur le poids du regard des autres et la possibilité de s’en affranchir. L’histoire se déroule il y a plusieurs siècles et pourtant les questions qu’elle soulève résonnent étonnamment avec notre époque : comment peut-on se construire lorsque le monde nous renvoie sans cesse à notre différence ? Comment reprendre possession de son image et de son identité ? L’album nous rappelle combien le regard porté sur l’autre peut déterminer sa place dans la société.
Une ode à la beauté
Visuellement, l’album propose une réflexion sensible sur la beauté, loin des apparences et des conventions. Les auteurs nous donnent à voir une beauté pure, intime, celle des sentiments mais aussi celle de la Nature et de la faune sauvage. La bande dessinée est parsemée de dessins d’animaux sauvages tous plus réussis les uns que les autres. En faisant de ces animaux des éléments à part entière, l’album adresse un joli pied de nez à ceux qui considèrent Tognina comme une créature à part, presque animale.
© Tognina – Eric Corbeyran et Michel Colline – Glénat – 2026
Le dessin, inspiré de la ligne claire, se distingue par une palette dominée par des tons bleu violacé. Michel Colline joue sur l’alternance entre des pages aux fonds beiges et d’autres entièrement noirs, créant des contrastes particulièrement réussis. Notamment, ses planches sur fond noir apportent une atmosphère singulière et donnent une dimension presque picturale à l’album. Les pages mettant en scène une soirée mondaine déguisée méritent une attention particulière : Tognina, dissimulée derrière son masque, peut enfin se mêler aux autres sans subir leurs regards. Cette parenthèse, magnifiée par une palette de couleurs éclatantes, illustre avec subtilité la façon dont le regard des autres peut tout changer.
Avec Tognina, Eric Corbeyran et Michel Colline signent un récit sensible et profondément humain, qui raconte un pan de notre Histoire et nous invite à regarder au-delà des apparences. Malgré les siècles qui nous séparent du récit, une question demeure d’actualité : sommes-nous capables de voir l’autre tel qu’il est, indépendamment du regard que la société porte sur lui ?
Une chronique écrite par : Claire
Informations sur l’album :
- Scénario : Eric Corbeyran
- Dessin : Michel Colline
- Couleurs : Michel Colline
- Éditeur : Glénat
- Date de sortie : 19/08/2026
- Pagination : 144 pages en couleurs
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