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Saisons rouges

Quand on évoque les révolutions et les mouvements contestataires qui ont marqué le XXe siècle, Mai 68 en France vient naturellement à l’esprit. Mais que sait-on de ce qui se passait, à la même époque, à l’autre bout du monde ? Avec Saisons rouges, Isao Moutte nous entraîne, sur plus de 200 pages, au cœur d’un épisode marquant de l’histoire japonaise : celui d’une révolution armée menée par des étudiants d’extrême gauche au début des années 1970.

© Saisons rouges – Isao Moutte – Sarbacane – 2026

Dès 1969, ces militants multiplient les actions « coup de poing » à Tokyo pour lutter contre le capitalisme et la bourgeoisie. Pour eux, les manifestations pacifistes ne suffisent pas : seule la lutte radicale semble pouvoir faire vaciller l’ordre établi. Peu à peu, la contestation laisse place à la violence, jusqu’à devenir un engrenage duquel il sera impossible de sortir. Pourchassés par la police, ils vont se réfugier dans les montagnes japonaises. Ils y organisent un entraînement intensif destiné à faire d’eux de véritables révolutionnaires. Mais derrière l’idéal politique se met rapidement en place une mécanique beaucoup plus sombre.

© Saisons rouges – Isao Moutte – Sarbacane – 2026

Le sang comme mode d’action

Au départ, ces révolutionnaires sont surtout portés par leurs convictions et la volonté de changer la société. Mais très vite, certains se retrouvent dépassés par les événements et la radicalité de leur propre mouvement. Dans les montagnes, le duo de commandement va progressivement instaurer une dictature au sein du groupe. La fragilité ou la moindre remise en question deviennent suspectes et doivent être immédiatement combattues par la répression. Pour faire émerger le « véritable communiste » en chacun d’eux, les militants doivent se soumettre à l’autocritique, en reconnaissant leurs erreurs et en remettant en cause leurs propres faiblesses. Mais cette pratique finit par prendre une tournure terrifiante. La violence devient l’unique moyen de sanctionner ceux qui s’éloignent de la ligne imposée. Les Alpes japonaises deviennent, petit à petit, le théâtre d’un huis-clos étouffant où la lutte contre « l’ennemi » laisse place à la violence dirigée contre ses propres membres, à coup de tortures et d’exécutions sommaires. La jeunesse des protagonistes rend ce récit encore plus bouleversant. Car derrière les manifestations et la violence, ce sont avant tout des jeunes gens qui voient leur vie basculer au nom de leurs idéaux.

© Saisons rouges – Isao Moutte – Sarbacane – 2026

Isao Moutte met en lumière un pan méconnu (en tous cas, depuis la France) de l’histoire japonaise. Malgré l’horreur que l’on ressent à chaque page ; l’album pose des questions essentielles qui résonnent par rapport à l’actualité : La violence est-elle un moyen nécessaire pour faire entendre sa voix ? Jusqu’où peut-on aller au nom d’une idéologie ? Peut-on justifier la violence, y compris lorsqu’elle conduit à se retourner contre les siens ? Sans chercher à apporter des réponses toutes faites, Isao Moutte nous confronte à ces interrogations et montre comment un idéal de transformation sociale peut, lorsqu’il devient extrême, finir par broyer ceux qui voulaient le défendre.

© Saisons rouges – Isao Moutte – Sarbacane – 2026

Un visuel unique

Le style graphique d’Isao Moutte est facilement reconnaissable. Entièrement réalisé en noir et blanc à l’encre de Chine, cela confère à l’album une singularité qui s’ajoute à celle de s’être emparé d’un épisode dramatique de l’histoire japonaise. L’auteur utilise abondamment les hachures qui donnent parfois une étonnante sensation de relief et de matière. Les aplats noirs viennent, eux, renforcer l’intensité de certains passages et accentuer la tension du récit. Le mélange des genres est notable. Le dessin oscille entre un certain réalisme, hérité de la bande dessinée franco-belge, et les influences du manga. Ce qui n’a rien de surprenant pour un auteur franco-japonais. Mais Isao Moutte s’éloigne des codes les plus caricaturaux du manga, notamment dans le traitement des visages, pour privilégier des personnages plus réalistes et expressifs.

© Saisons rouges – Isao Moutte – Sarbacane – 2026

Les décors occupent une place à part dans l’album, notamment les paysages montagneux. Ils sont travaillés avec un souci du détail qui donne presque à l’album une dimension documentaire. Ils participent pleinement à l’atmosphère du récit et renforcent le sentiment d’isolement et de tension. Le visuel de la couverture est très impactant : autour des manifestations et du décor escarpé des montagnes se déploie une atmosphère pesante et oppressante avec ce rouge sang qui colore à la fois le titre et le ciel. Une image saisissante et presque glaçante qui cadre magnifiquement bien avec l’épisode historique qui nous est raconté.   

Saisons rouges s’impose non seulement par la puissance de son récit mais aussi par la singularité de son traitement graphique. En nous transmettant un épisode de l’histoire avec autant de précision et de sensibilité, Isao Moutte parvient à faire de cette histoire un récit universel sur la violence – acceptable ou non – au nom d’une cause. Un album qui résonne avec l’actualité !

© Saisons rouges – Isao Moutte – Sarbacane – 2026

Une chronique écrite par : Claire

Informations sur l’album :

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