Dans ce premier roman graphique, Maman Cheval, publié aux éditions XYZ dans la collection Quai n°5, l’autrice québécoise Mélissa Verreault nous plonge au cœur d’un monde d’adultes filtré par la candeur d’une enfant de six ans. En s’appuyant sur l’interprétation spontanée de la jeune Sophie, ce récit décline la gravité du quotidien sur le mode de la fable animalière, avec une justesse remarquable. Une œuvre aussi pudique que brillante qui utilise l’imaginaire comme un puissant outil de distanciation pour traiter de sujets profonds, au premier rang desquels figure la dépression.
Maman Cheval©Éditions XYZ 2026 – Mélissa Verreault
Sophie, du haut de ses six ans, constate un matin que sa mère s’est réveillée affublée d’une tête de cheval. Loin de reculer devant cette face animale, l’enfant cherche plutôt à apprivoiser cette nouvelle version de sa mère, avec résilience. Cette image saisissante marque l’entrée du lecteur dans ce roman graphique guidé par le regard d’une protagoniste aux prises avec un monde d’adultes dont les codes lui échappent. Au fil des pages, l’enfant interprète et questionne une réalité aux contours mouvants, qu’elle habite pourtant avec une imagination débordante mais surtout avec une étincelle et une psyché si singulières qu’elles nous captivent dès les premières pages. Au-delà de cette présence enfantine si forte, ce récit repose sur la vision de Mélissa Verreault qui signe ici une œuvre d’une rare acuité, de la première ligne au dernier coup de crayon. Romancière, traductrice et enseignante en création littéraire, l’autrice québécoise déploie toute l’étendue de son univers en signant à la fois le scénario et le dessin. Mère de triplées, elle connaît bien cette réalité que l’on nomme ici, au Québec, celle des Mamans Pieuvres, une expression désignant les mères de multiples (jumeaux, triplés ou plus) qui doivent jongler avec les besoins simultanés de leur progéniture. Une image qui résonne avec force dans ce récit où l’humain et l’animal s’entrelacent.
Un monde d’adulte à hauteur d’enfant
La force de ce récit réside d’abord dans l’équilibre de sa narration, porté par la voix de Sophie. À travers son regard d’enfant, les aléas les plus sombres de l’existence, qu’il s’agisse de la dépression maternelle, des quolibets dans la cour d’école ou des fêlures du couple parental, perdent un peu de leur amertume pour revêtir une forme de douceur presque charmante. Cette candeur n’est pourtant pas synonyme d’aveuglement ; l’enfant possède un discernement et une résilience qui lui permettent de naviguer dans un quotidien très ancré dans la réalité québécoise. Des boîtes à lunch aux courses d’écureuils sur les fils électriques, chaque détail du décor participe à cette authenticité. La mise en scène de cette jeune protagoniste est d’ailleurs marquée par un choix graphique fort : son visage demeure dissimulé, caché sous un masque ou un bonnet, ne se dévoilant que progressivement. Ce n’est qu’au contact de son seul et précieux ami, un enfant qui lui ressemble dans sa manière d’être un peu à la marge, que ses traits apparaissent enfin. Ce dévoilement raconte peut-être l’instant où Sophie choisit de sortir de sa coquille pour partager un peu son monde.
Maman Cheval©Éditions XYZ 2026 – Mélissa Verreault
Entre réalité et fable animalière : le monde de Sophie
L’intrigue vagabonde au rythme des pensées de Sophie, s’autorisant de fréquents passages du coq à l’âne – pour rester dans l’imagerie animalière – qui épousent fidèlement la logique bondissante d’un esprit de cet âge. Cette présence animale imprègne d’ailleurs tout l’album, se manifestant tant par le dessin que par les jeux de mots qui en découlent. Mélissa Verreault s’amuse à prendre les expressions au pied de la lettre : lorsque le père évoque le fait de « travailler comme un bœuf », il apparaît soudainement affublé d’une tête de bovidé. Bien d’autres formules idiomatiques ponctuent le récit, créant des situations cocasses nées du décalage entre le sens figuré des adultes et l’interprétation littérale de la fillette. Le sourire affleure ainsi lorsque sa maîtresse s’inquiète de savoir si sa maman « tient le coup » et que Sophie, observant cette tête équine trop lourde, imagine une réelle douleur physique au cou. Ces quiproquos linguistiques constituent de véritables petits plaisirs de lecture, parsemant ce quotidien teinté de dépression de touches de méprises enfantines pleines de tendresse.
Équilibre des teintes et respiration de la mise en page
Les illustrations se caractérisent par des dessins délicats et réalistes au trait fin et épuré. Cette approche graphique permet d’aborder les thématiques avec une précision visuelle qui souligne la vulnérabilité du récit. Si la finesse du trait apporte une clarté bienvenue dans l’expression des émotions subtiles, on perçoit la rugosité des moments de crise plus profonde et du chaos que vivent les adultes, la mère plus particulièrement, au travers de documents concrets comme les avis de retard de paiement, les pièces administratives d’hôpital ou les textos de l’ex. Cette accumulation de traces privées et officielles rend palpable la charge mentale et l’oppression du réel pour un lecteur adulte. La palette chromatique fait cohabiter des mauves froids et glacés avec des oranges argile, évoquant la terre brûlée. Ces teintes se détachent sur un fond de page uniformément blanc, laissant le texte et les dessins respirer, sans autre artifice. Ce choix du blanc pur accentue la clarté et la modernité de la mise en page, mettant en valeur la précision du trait. La dualité de ces deux nuances, mauve et orangée, impose une atmosphère visuelle très typée qui laisse peu de place à des moments de neutralité chromatique.
Maman Cheval©Éditions XYZ 2026 – Mélissa Verreault
La réussite de Maman Cheval réside dans la justesse de cette voix d’enfant, dont la candeur imprègne chaque détour de pensée. Ce parti pris narratif révèle le grand talent de l’autrice, Mélissa Verreault, pour les mots d’esprit et les images ciselées, qui font voyager le lecteur entre sourire et ce qui peut toucher au cœur. Ce récit enchanteur, porté par une grande pudeur, possède cette rare faculté de briller par sa sensibilité. Par sa poésie et la finesse de ses jeux de mots, ce récit lumineux s’impose comme une véritable ode à la langue française et à l’infinie richesse de ses sens.
Une chronique écrite par : Charlotte Claeys
Informations sur l’album :
- Scénario et dessin : Mélissa Verreault
- Éditeur : Éditions XYZ
- Date de sortie Québec : 13/11/2025
- Date de sortie France : 15/12/2025
- Pagination : 136 pages en couleurs
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