Luc Jacamon : « On ne s’affranchit pas de Poutine »

À l’occasion de la sortie du Mage du Kremlin, une adaptation du roman de Giuliano da Empoli, le dessinateur et désormais scénariste Luc Jacamon a répondu à nos questions. L’entretien visait à présenter son dernier opus, mais l’évocation du Tueur s’est avérée incontournable.

©BD Must Éditions, Luc Jacamon (2008)
©BD Must Éditions, Luc Jacamon (2008)

Les Amis de la BD : Bonjour Luc Jacamon ! Pourriez-vous résumer votre parcours pour nos lecteurs ?

Luc Jacamon : Je suis l’auteur, dernièrement, du Mage du Kremlin, une adaptation du roman de Giuliano da Empoli. 

Je sors d’une longue série qui s’appelle Le Tueur, qui compte 19 albums. J’ai commis également une petite série d’anticipation qui s’appelle Cyclope

J’ai fait une école d’arts appliqués qui formait à l’image publicitaire, mais je suis venu rapidement à la BD et Le Tueur a été ma première série. Ça a été un bon galop d’essai puisqu’elle a plutôt bien marché. 

©Casterman, Le Mage du Kremlin, couverture
©Casterman – Le Mage du Kremlin – Luc Jacamon

Les Amis de la BD : Comment le dessinateur du Tueur en arrive à adapter un roman sur la Russie postsoviétique ?

Luc Jacamon : Par hasard ! J’ai beaucoup aimé le roman mais il ne me serait pas forcément venu à l’idée de l’adapter. Il se trouve que Giuliano da Empoli est édité chez Gallimard qui est propriétaire de Casterman. La maison d’édition s’est tournée naturellement vers ses auteurs pour une adaptation. J’ai eu l’honneur d’être choisi pour cette transposition qui n’a pas été évidente parce que pour moi, le livre est plus un essai qu’un roman avec ce que ça impliquait de difficulté en termes d’adaptation.

Les Amis de la BD : Quelle a été la part de Giuliano Da Empoli et de son épouse Thea dans l’écriture du scénario ?

Luc Jacamon : Au départ, Giuliano, qui ne me connaissait pas personnellement m’a proposé de collaborer avec son épouse Théa afin de superviser le projet et garantir un certain niveau de respect de l’œuvre originale, en l’occurrence son roman. Ce qui est tout à fait normal et légitime même si, en tant qu’auteur, on espère avoir les coudées franches. Je me suis donc attaché à leur fournir un story-board complet et détaillé qui leur a beaucoup plu et sur lequel nous n’avons finalement pas eu à discuter beaucoup. J’ai donc pu travailler librement en termes d’écriture et de mise en scène.

©Casterman, Le Mage du Kremlin, Luc Jacamon planche
©Casterman – Le Mage du Kremlin – Luc Jacamon

Les Amis de la BD : Vous êtes donc le scénariste de l’album, c’est assez rare dans votre carrière. Comment avez-vous géré cet aspect ? Par exemple, avez-vous demandé des conseils à Matz qui écrit le Tueur ?

Luc Jacamon : Matz me l’aurait proposé volontiers mais je n’en ai pas eu besoin.

Ma collaboration avec lui sur les 19 albums que compte la série du Tueur m’a permis d’aborder cette expérience assez naturellement car, même en tant que dessinateur, on ne fait pas pour autant abstraction de la narration et de sa mécanique. Même si l’écriture du scénario était quelque chose de nouveau pour moi, ça n’a pas été pour autant une difficulté particulière,

Au contraire, j’y ai trouvé un véritable plaisir, surtout partant d’un roman de cette qualité.

Les Amis de la BD : Ça vous a plu d’être scénariste ?

Luc Jacamon : Ça m’a beaucoup plu ! Je travaille déjà à un autre projet sur lequel je ne vais pas m’étaler. Une nouvelle adaptation, avec des envies graphiques fortes qui sont déjà présentes dans le Mage du Kremlin mais qui vont s’affirmer encore un peu plus.

Les Amis de la BD : Tous vos albums ont été publiés par Casterman. Comment vous définiriez votre relation avec cette maison d’édition ?

Luc Jacamon : Je suis auteur dans cette maison d’édition depuis 28 ans… Et depuis tout ce temps, et même si des têtes ont changées entre temps, j’ai établi une certaine relation de confiance. Et puis je suis assez attaché à une forme de fidélité pour une maison qui m’a toujours soutenu durant toutes ces années de collaboration.

©Casterman, Le Mage du Kremlin, Luc Jacamon planche 76
©Casterman – Le Mage du Kremlin – Luc Jacamon

Les Amis de la BD : Comment décririez-vous votre style de dessinateur ? L’éditeur parle de « réalisme stylisé » !

Luc Jacamon : Je me reconnais assez bien dans cette définition. Il est toujours complexe d’avoir le recul nécessaire pour définir son propre travail, mais mon trait est résolument réaliste. Je ne me situe pas dans la caricature, ni dans l’école du « gros nez ».

Pour autant, j’ai toujours espéré que mon dessin ne soit pas perçu comme un réalisme pur et dur mais qu’il laisse transparaître une identité plus personnelle. Cette formule de « réalisme stylisé » me convient donc parfaitement.

Les Amis de la BD : Quel parti pris visuel et chromatique vous avez mis en place pour instaurer l’atmosphère dans le Mage du Kremlin ?

Luc Jacamon : Avec les paysages de la Russie, j’avais envie de faire frissonner le lecteur autant que possible, donc avec des gammes chromatiques qui ne tombent pas forcément dans des couleurs froides. Parce que je trouve ça intéressant de représenter des ambiances froides avec des couleurs chaudes, c’est paradoxal, mais ça me semble plus intéressant créativement et graphiquement. Au niveau des couleurs, ça fonctionne aussi comme le Tueur, avec des ruptures d’ambiance fortes qui donnent du rythme à la lecture et créent du contraste.

©Casterman, Le Mage du Kremlin, Luc Jacamon planche 139
©Casterman – Le Mage du Kremlin – Luc Jacamon

Les Amis de la BD : J’ai eu l’impression que vous vous étiez fait plaisir dans ces planches enneigées. Comment êtes-vous parvenu à ce résultat sur ces planches ? Vous avez utilisé une technique particulière ?

Luc Jacamon : Pas différemment des autres planches, mais en tout cas, je me suis fait plaisir. J’aime de plus en plus représenter la nature sauvage. J’aime aussi mettre en scène le chaos. Certaines pages de ruines, de guerres ont été particulièrement agréables à dessiner. C’est un univers dans lequel je me sens bien graphiquement. 

Et après… c’est le plaisir qui fait le rendu. Quand on a du plaisir à faire les choses, forcément elles se ressentent à l’arrivée. 

J’ai travaillé numériquement donc pour qu’il y ait aussi ce ressenti, il ne fallait pas tomber dans un traitement informatique froid, je devais mettre de la matière.

Les Amis de la BD : Je confirme, elles sont assez impressionnantes, surtout les dernières.

Luc Jacamon : Je ne veux pas passer pour le gars qui est content de lui (rire). C’est un album qui compte quand même 140 pages. J’avais peur de passer beaucoup de temps là-dessus et le plaisir que j’ai pris à dessiner certaines pages m’a fait aller beaucoup plus vite que je ne le pensais. C’est toujours une histoire de motivation et de plaisir, le travail se fait plus facilement dans ces conditions.

Les dernières pages, ce sont des moments assez intenses, assez importants de l’histoire. Quand Baranov, émerge de l’eau, c’est comme une renaissance dans des paysages que j’adore dessiner.

©Casterman, Le Mage du Kremlin, Luc Jacamon planche 136
©Casterman – Le Mage du Kremlin – Luc Jacamon

Les Amis de la BD : J’ai trouvé qu’il y avait des similitudes entre les albums du Tueur et le Mage du Kremlin. Notamment l’utilisation de la voix off, le protagoniste un peu misanthrope, la violence et puis votre découpage.

Luc Jacamon : On ne sort pas d’une série de 19 albums sans en garder quelques tics. Mais, ce qui compte, c’est que ce soit de bonnes habitudes. 

Effectivement, j’ai gardé cette volonté de me servir de la BD, notamment au niveau des cadrages qui sont très étroits ou des pleines pages. Ils participent à la narration et à l’ambiance qu’on veut faire passer.

Par rapport au personnage et à sa façon d’être, c’est une narration qui m’a marqué et à laquelle j’ai vraiment pris goût.

J’ai envie de continuer comme ça en bande dessinée. Je pense que c’est un équilibre qui marche vachement bien entre les dialogues et les pensées intérieures d’un personnage et à lire, je trouve ça équilibré, agréable, fluide et, en plus, assez riche.

Les Amis de la BD : Le livre est aussi une description de la Russie, ce pays « qui ne sera jamais comme les autres », comme dit un des personnages. Qu’avez-vous appris sur cette nation ?

Luc Jacamon : À vrai dire, j’en ai plus appris sur la mécanique et la psychologie du pouvoir, la véritable thématique du roman. L’actualité du conflit avec l’Ukraine et son large traitement médiatique nous alimentent beaucoup quant aux origines de tout cela et sur une certaine idée de ce qu’est la Russie et son mode de fonctionnement et je dirais que ce qui ce confirme notamment c’est ce paradoxe d’un pays façonné à la fois par une grande culture et une grande violence. 

Les Amis de la BD : On apprend un peu plus comment le peuple Russe pense et agit.

Luc Jacamon : L’avantage de cette adaptation et du roman, c’est de se mettre du côté des Russes. Ce n’est pas un commentaire sur la Russie, c’est l’histoire d’un personnage qui est russe et qui, en plus, fait partie du pouvoir. Il évoque sa vision de la Russie sous un angle qui est moins biaisé que celui de l’Occident de manière générale. Et qui donne un regard plus subtil et équilibré des choses et qui permettent de comprendre un peu mieux l’âme russe. Entendons nous bien, il s’agit ici d’expliquer et non d’excuser certains mécanismes, ce qui donne au lecteur la possibilité d’avoir son propre jugement.
 

©Casterman, Le Mage du Kremlin, Luc Jacamon planche
©Casterman – Le Mage du Kremlin – Luc Jacamon

Les Amis de la BD : Pourquoi avez-vous fait le choix de mettre de côté la rencontre entre l’auteur et Vadim Baranov, qui structure le roman, dans votre adaptation ?

Luc Jacamon : Parce qu’il fallait que je propose quelque chose de différent. Il me paraissait intéressant de se focaliser sur l’enfance de Vadim avec ce tiraillement qu’il peut y avoir entre son père et son grand-père, qui ont une approche différente par rapport au pays, aux us et coutumes et la politique d’une manière générale. C’était un aspect que j’avais envie de mettre en avant.

Ça me permettait aussi d’aborder cette adaptation d’une façon plus aérée, parce qu’on sortait de ces petites alcôves de salon ou de bureau du Kremlin. Tout d’un coup, on pouvait être en pleine Sibérie pendant une partie de chasse. C’était une occasion formidable d’à la fois aérer visuellement le récit et de se focaliser sur un aspect important du personnage.

Les Amis de la BD : Dans l’album, Poutine n’est pas seulement un homme politique, c’est aussi un personnage qui doit exister visuellement. Comment vous êtes-vous affranchi de l’image médiatique pour créer votre propre version ?

Luc Jacamon : On ne s’affranchit pas de Poutine, c’est Poutine qui s’impose à vous malheureusement. Donc il a bien fallu que je le représente de façon très réaliste. Fatalement, ça a été une des principales difficultés. Je me suis basé sur beaucoup de photos. C’est un personnage qui n’a pas énormément d’expression. Mais là encore, on revient au Tueur qui était assez monolithique sur ce point. Après, je suis plus à l’aise à dessiner le tueur que Poutine. Je l’avoue : j’ai un peu transpiré mais je ne pouvais pas m’en affranchir.

©Casterman, Le Mage du Kremlin, Luc Jacamon planche 77
©Casterman – Le Mage du Kremlin – Luc Jacamon

Les Amis de la BD : En parallèle à l’adaptation du mage du Kremlin, sort toujours chez Casterman, une nouvelle édition de l’intégrale du cycle 2 du Tueur. En avez-vous profité pour modifier certains aspects ?

Luc Jacamon : Non, du tout ! Il faut assumer ce qu’on a fait donc rien n’a été modifié. Je n’en aurai sans doute pas eu le temps. C’est tellement chronophage de travailler sur un projet de BD et je n’en ai pas éprouvé le besoin.

Les Amis de la BD : Quels sont vos projets ?

Luc Jacamon : Je travaille déjà dessus. C’est une adaptation d’un autre roman qui m’a énormément plu. Cela va me permettre de développer un univers graphique que j’ai déjà, un peu abordé dans le Mage du Kremlin en dessinant dans un décor très sauvage où je vais pouvoir me lâcher. C’est une histoire assez sombre avec un même mode de narration.

©Casterman, Le Mage du Kremlin, Luc Jacamon planche 31
©Casterman – Le Mage du Kremlin – Luc Jacamon

Les Amis de la BD : Le Tueur, c’est terminé ?

Luc Jacamon : Non, on ne s’interdit pas de continuer. Ce n’est pas l’intention pour le moment mais on verra.

Je trouve encore une fois l’expérience de l’adaptation de l’écriture tellement intéressante que je ne me mets pas dans cette configuration.

Les Amis de la BD : Qu’avez-vous pensé de l’adaptation du Tueur par David Fincher ?

Luc Jacamon : Je n’étais pas trop inquiet. Avec David Fincher, on pouvait s’attendre à quelque chose de qualitatif.

Au départ, on était parti sur une série, mais au fur et à mesure des années, c’est devenu un film. J’aurais peut-être préféré une série parce que c’est un personnage qui évolue lentement psychologiquement. Sur l’échelle d’une série,  ça aurait été plus intéressant, plus frappant.

Mais le film est plaisant et spectaculaire. Tout à fait, ce que j’attendais de David Fincher qui est un réalisateur de premier plan.

Les Amis de la BD : Et puis Michael Fassbender pour jouer le tueur, il n’y avait pas meilleur casting !

Luc Jacamon : Je n’aurais pas trouvé meilleur effectivement. J’avais tendance à y réfléchir, ne sachant pas que ce serait Fassbender qui serait choisi. À un moment donné, Brad Pitt était évoqué mais je pense qu’il ne l’aurait pas incarné aussi bien que Fassbender, même si c’est un grand acteur.

Les Amis de la BD : Merci beaucoup, Luc Jacamon !

Luc Jacamon : Merci à vous !

Propos recueillis par Frédéric P.

Merci aux éditions Casterman et à Valérie Contant d’avoir organisé cette interview.

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