Les Filles de Magdalena
Les spectateurs du superbe et intense film The Magdalene Sisters* sont sans doute encore, depuis près de vingt-cinq ans, traumatisés par l’histoire de ces jeunes filles enfermées pour leur « basse morale » et torturées psychologiquement et physiquement pour expier. Après La Mystérieuse affaire Agatha Christie, en 2019, la scénariste Chantal van den Heuvel retrouve la dessinatrice Nina Jacqmin pour évoquer cette face cachée et trouble de l’histoire, récente, de l’Irlande.

© Les Filles de Magdalena – van den Heuvel / Jacqmin – Vents d’Ouest, 2026
Molly est bonne au sein d’une riche famille irlandaise, mais est considérée comme plus que ça. Monsieur Lenehan, le père de famille, chef d’orchestre de réputation internationale a vu rapidement les talents innés de la jeune fille. Celle-ci, dans la même tranche d’âges que les deux enfants de la famille, Candice et Brendan, jeunes adultes, a sympathisé avec eux et tous trois ambitionnent de former un trio de musique celtique. Seule Ursula, la nouvelle épouse, ne supporte pas la place prise par la « bonniche » qu’elle martyrise. Une fois les fortunés enfants partis pour leurs études et le patriarche en tournée, Ursula reçoit des visites, et notamment son beau neveu qui ne tarde pas à séduire la naïve Molly, jusqu’à la faire tomber enceinte. La gentille mais traditionaliste tante de Molly et le père de la paroisse, bon mais à cheval sur les principes religieux, envoient alors Molly vers un institut de la Magdalena.

© Les Filles de Magdalena – van den Heuvel / Jacqmin – Vents d’Ouest, 2026
« Saint Patrick n’a pas fait de miracle. »
En Irlande, les « Magdalene Laundries » étaient des institutions religieuses où étaient envoyées des femmes et des jeunes filles jugées « différentes » ou encombrantes : mères célibataires, victimes d’abus ou simplement considérées comme trop libres. Elles y vivaient sous une discipline très dure et travaillaient dans des blanchisseries, parfois pendant des années. La dernière a fermé en 1996. Depuis, l’Irlande a reconnu les graves souffrances vécues par ces femmes. Comme indiqué au début de l’album, Les Filles de Magdalena ont fusionné les blanchisseries avec les « Mother & Baby Homes » dans lesquels les filles accouchaient avant d’être envoyées dans les « Laundries ».
Comme le montre le long résumé de l’intrigue en ouverture de cette chronique, le récit de Chantal van den Heuvel prend le temps de poser son contexte avant d’envoyer Molly dans l’enfer de Magdalena. D’ailleurs, la jeune fille n’y restera que trente-cinq pages sur les cent-douze de l’album. Ce qui intéresse cette scénariste passionnée qui publie dans le même temps une biographie en bande dessinée de J.R.R. Tolkien, c’est avant tout les causes et conséquences du malheur de Molly.

© Les Filles de Magdalena – van den Heuvel / Jacqmin – Vents d’Ouest, 2026
« Sois plutôt reconnaissante aux bonnes sœurs. »
Le scénario de l’autrice belge peut se découper en trois parties distinctes et à peu de chose près égales. La première présente les personnages et le contexte dans lequel évolue Molly, de son entente avec les Lenehan qui la considèrent presque comme un membre de la famille, et un peu plus pour Brendan, malgré la méchanceté d’Ursula, la bienveillante tante, qui est sa seule famille, l’importance de la religion… Pécher, c’est être mal vu, banni, honni, et cette idée d’être mise à part est insupportable pour la tante qui n’hésitera pas à exiler Molly, « pour son bien ». Un acte mauvais ? Pas vraiment, car l’album montre bien que ce qui se passe au sein de la Magdalena reste méconnu des gens de l’extérieur, eux-mêmes plus intéressés par la bienséance apparente que par le bien-être de leurs jeunes filles.
La seconde partie se déroule au sein de la Magdalena. Le lecteur découvre le sort réservé à ces « mauvaises filles » mais aussi l’exploitation financière qu’en font les Sœurs, ravies d’avoir de la main d’œuvre gratuite pour faire fructifier leurs blanchisseries. Au gré des pages, on y découvre aussi, rapidement, l’histoire d’autres jeunes filles, placées dans l’établissement pour des raisons ridicules ainsi que l’avenir réservé à leurs bébés. Après la douceur de l’introduction, le contraste est saisissant, révoltant. La dernière partie, assez bouleversante, traite de l’après Magdalena, dans une succession d’événements qu’il ne faudrait pas décrire dans cette chronique.

© Les Filles de Magdalena – van den Heuvel / Jacqmin – Vents d’Ouest, 2026
« Quoi, on ne nous paie pas ? »
Le découpage en trois parties, même s’il est étonnant de prime abord, est d’une redoutable efficacité. Alors, certes, l’album se nomme Les Filles de Magdalena alors qu’il n’y consacre qu’un tiers de ses planches et se concentre principalement sur Molly. Mais, il est indéniable que ce choix de prendre le temps de présenter une jeune fille attachante, loin d’être parfaite mais avec une naïveté réellement touchante, de la voir se briser et se révolter ensuite et de constater les conséquences de son enfermement sur elle et sur ses proches, ne peut que provoquer une grande empathie chez le lecteur.
La grande force du récit de Chantal van den Heuvel tient en effet dans ses personnages. Molly, bien sûr, mais également la famille Lenehan, loin des clichés de la noblesse. Placer ces riches propriétaires dans le milieu artistique était, d’ailleurs, une excellente idée pour « justifier » leur bienveillance et leur caractère naturel. En dehors d’Ursula et de certaines Sœurs de Magdalena, les protagonistes sont rarement manichéens et agissent mal surtout par méconnaissance et égoïsme que par malveillance.

© Les Filles de Magdalena – van den Heuvel / Jacqmin – Vents d’Ouest, 2026
« Réveillez-vous, le bâtard est là. »
Nina Jacqmin fait encore des merveilles dans Les Filles de Magdalena. Avec son trait faussement naïf, elle parvient à donner à ses personnages des expressions très réussies, de la tristesse à la colère en passant par les petits bonheurs qui font les grandes joies et ce, sans le fameux point blanc dans les yeux qui rend les regards plus vivants. Chez la dessinatrice belge, les émotions passent avant tout par la forme et la taille des yeux et des bouches, par des sourcils qui cherchent l’expressivité avant le réalisme. Mais aussi par la gestuelle de ses protagonistes, l’illustratrice maîtrisant à la perfection les corps et ce qu’ils transmettent. La douceur de son dessin s’envenime parfois, proposant alors un contraste saisissant entre les scènes émouvantes et celles révoltantes.
Une autre grande qualité des planches de Nina Jacqmin : les paysages bucoliques de la belle Irlande, tout en rondeur épuré et poétique, à la ligne souple et aux couleurs douces. Des décors de rêves qui contrastent avec le théâtre froid et rectiligne de la Magdalena, aux couleurs plus ternes et froides. Quant à la résidence Lenehan, ses riches intérieurs sont parfaitement immersifs, notamment grâce aux papiers peints, une habitude dans les œuvres de la dessinatrice. Les Filles de Magdalena brille également par une mise en scène sobre mais toujours pertinente. Après une dizaine d’albums, dont le superbe Le Secret de Miss Greene en 2025, Nina Jacqmin continue d’émerveiller et étonner par ses planches douces mais intenses.

© Les Filles de Magdalena – van den Heuvel / Jacqmin – Vents d’Ouest, 2026
Drame assez méconnu hors d’Irlande, l’enfer des blanchisseries de la Magdalena n’a été reconnu et assumé là-bas qu’en 2013. Des tragédies intimes comme celles de Molly n’ont pourtant pas été rares puisqu’on estime à plus de trente mille le nombre de pensionnaires entre 1922, début des archives, et 1996. En choisissant de centrer son récit sur une pensionnaire fictive, Chantal van den Heuven évoque ces femmes martyrisées en s’intéressant aux raisons de leur enfermement et à ses conséquences. Le dessin doux de Nina Jacqmin renforce l’ignominie de la situation et l’hypocrisie passive des proches de filles à petite morale. Un one shot captivant.
Chronique écrite par Cédric « Sedh » Sicard
* The Magdalene Sisters, réalisé par Peter Mullan en 2002, raconte l’histoire de Margaret, Bernadette et Rose face à Soeur Bridget, qui dirige l’établissement et leur explique comment, par la prière et le travail, elles expieront leurs péchés et sauveront leur âme. Le film a reçu le prestigieux Lion d’Or au festival de Venise en 2002.

© Les Filles de Magdalena – van den Heuvel / Jacqmin – Vents d’Ouest, 2026
Informations sur l’album
- Scénario : Chantal van den Heuvel
- Dessin : Nina Jacqmin
- Couleurs : Nina Jacqmin
- Éditeur : Vents d’Ouest
- Date de sortie : 26 août 2026
- Pagination : 112 pages

© Les Filles de Magdalena – van den Heuvel / Jacqmin – Vents d’Ouest, 2026
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