Le 22 septembre 1960, la publication du Piège diabolique commence dans le journal de Tintin. Considérée comme une des meilleures histoires de la série Blake & Mortimer, l’album va pourtant être interdit en France et obliger E.P Jacobs à prendre des mesures radicales pour le suivant : l’Affaire du collier.

Le piège diabolique ©Blake et Mortimer
Le Piège diabolique ou le voyage dans le temps revisité par E.P Jacobs – ©Blake et Mortimer

Après S.O.S Météores, l’auteur Edgar Pierre Jacobs a une idée précise du sujet qu’il va aborder dans la nouvelle aventure de ses héros Blake & Mortimer. En effet, il entend souvent dans son entourage des réflexions comme : « c’était le bon temps » ou « ce sera le bon temps ». « On ne songe jamais que le temps que nous vivons est, peut-être, lui le bon temps » déclare dans une interview le natif de Bruxelles.

E.P Jacobs ©Blake et Mortimer
E.P Jacobs dont le visage servira de modèle à Olrik – © 2002 / Blake & Mortimer

Le chronoscaphe saboté

Pour illustrer cette « morale », Jacobs imagine une machine à voyager dans le temps, appelée chronoscaphe, qui fait passer le professeur Mortimer d’une époque à une autre. Après une longue et minutieuse campagne de repérages en France à La Roche-Guyon, de brouillons d’histoires et de story-board, Jacobs se lance dans le dessin. Le scénario, intitulé le Piège diabolique, voit le retour de l’un des antagonistes de l’album précédent : le savant Miloch qui avait inventé une machine capable de détraquer la météo. L’homme est proche de la mort et propose au professeur Mortimer et au capitaine Blake d’être ses héritiers. L’héritage sera donc une machine à voyager dans le temps que Miloch a saboté afin d’emprisonner les deux héros dans les couloirs du temps. Sauf que Mortimer est trop impatient pour attendre Blake et il tombe seul dans le piège démoniaque de Miloch.

Le Piège diabolique ©Blake et Mortimer
La première planche du Piège diabolique telle que publiée dans le journal de Tintin le 22 septembre 1960 – ©Blake et Mortimer

Après avoir survécu aux dinosaures et à une révolte paysanne en plein Moyen Âge, Mortimer se retrouve dans le futur en l’an 5060. L’occasion pour Jacobs de donner sa vision de l’avenir. Le moins qu’on puisse dire c’est que le belge n’est pas des plus optimistes : le LIe siècle est décrit comme un monde ravagé par les guerres nucléaires où l’homme est revenu à l’état de barbare et est assujetti au « Guide Sublime ».

Le Piège diabolique ©Blake et Mortimer
Mortimer ne va pas tarder à tomber dans le piège – ©Blake et Mortimer

Un futur plausible et réaliste

Comme toujours avec Jacobs, la représentation de ce futur a été peaufinée dans les moindres détails, à tel point qu’il semble plausible voire même plutôt réaliste. Et c’est ce qui va poser problème…

À l’époque, la bande dessinée est cataloguée comme un divertissement pour les enfants. Or, le pessimisme et la noirceur de la partie futuriste du Piège diabolique font hausser les sourcils de certains : « on ne peut pas montrer ça à des gamins » ! Un avis de la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence (sic), daté du mois de juin 1962, interdit la vente en France de l’album : « en raison des nombreuses violences qu’il comporte et de la hideur des images illustrant ce récit d’anticipation ». Jacobs ironisera sur le fait que l’album était interdit mais l’adaptation radiophonique, elle, était diffusée sur une chaîne publique française ! À noter : l’éditeur Georges Dargaud, qui publie les aventures de Blake & Mortimer dans l’Hexagone, n’a même pas levé le petit doigt pour empêcher la censure du Piège diabolique.

Travail de préparation, E.P Jacobs ©Blake et Mortimer
Jacobs réalisait un travail de préparation très minutieux – ©Blake et Mortimer

Nom : Olrik. Profession : voleur de collier

Profondément meurtri par cette mésaventure, Jacobs commence à travailler sur l’album suivant. Il décide d’anticiper les problèmes en se cantonnant à une « simple » histoire policière : l’Affaire du collier. Comme une partie du scénario se déroule dans les catacombes de Paris, dont Jacobs se procurera les plans détaillés, l’auteur songe à faire intervenir des squelettes mais il y renoncera.

L'affaire du collier ©Blake et Mortimer
Couverture de l’Affaire du collier, album qui suit le Piège diabolique – ©Blake et Mortimer

De nouveau, Jacobs réalise un énorme travail de repérage dans Paris car l’action de cette nouvelle histoire se déroulera exclusivement dans les rues de la ville Lumière. Le dessinateur prend beaucoup de photos des lieux et annote scrupuleusement ses clichés. Son scénario est assez simple : Sir Williamson a retrouvé le collier de la reine Marie-Antoinette qui fut au cœur du scandale de 1785. Il l’a fait restaurer par son ami, le joaillier Duranton, pour le présenter lors d’une soirée à Paris. Lors de l’événement, Olrik, fraîchement évadé, vole le collier au nez et à la barbe de nos héros. Il s’agit donc de retrouver le fameux bijou ainsi que l’ancien colonel.

Jacobs n’aura pas de problème avec la censure pour cet album par contre, ses lecteurs se montrent déçus de voir le colonel Olrik être réduit à un vulgaire voleur de bijoux.

L’auteur y voit une confirmation de sa vision : ses lecteurs ne veulent pas d’une histoire simple mais bien des aventures plus compliquées comme il en faisait avant l’Affaire du collier

Retour à la SF

Jacobs décide donc de revenir à la science-fiction lors de la prochaine aventure de Blake & Mortimer. Elle se déroulera au Japon, parlera de robotique et s’intitulera les 3 Formules du professeur Satô. Malheureusement, Jacobs terminera péniblement la première partie de cette histoire mais ne parviendra pas à boucler la seconde puisqu’il décède le 20 février 1987. C’est Bob de Moor qui sera désigné pour dessiner la deuxième partie des 3 Formules du professeur Satô en 1989, l’album étant publié en avril 1990.

Les 3 formules du Professeur Satô ©Blake et Mortimer
Le premier tome des 3 formules du professeur Satô, dernier album réalisé par Jacobs – ©Blake et Mortimer

E.P Jacobs sera donc tombé dans le piège, lui aussi diabolique, de la censure qui l’aura mené à s’auto-censurer. Le résultat sera un album avec, certes, des qualités mais qui déstabilisera tellement son lectorat qu’il lui réclamera une nouvelle volte-face dont l’auteur aurait pu faire l’économie s’il avait tenu bon face aux censeurs.

Les 3 formules du Professeur Satô ©Blake et Mortimer
Le second volume des 3 Formules du professeur Satô qui fut dessiné par Bob de Moor sur base du scénario laissé par Jacobs – ©Blake et Mortimer

Un article écrit par : Frédéric P.

Vous pouvez discuter de l’article Le piège du collier sur notre groupe Facebook des Amis de la bande dessinée.

Nous avons fait le choix d’être gratuit et sans publicité, néanmoins nous avons quand même des frais qui nous obligent à débourser de l’argent, vous pouvez donc nous soutenir en adhérant à l’association des Amis de la bande dessinée et/ou en achetant un T-shirt avec notre logo. L’ensemble de l’équipe vous remercie d’avance pour votre aide.