Après avoir écouté, et souvent interrompu avec sarcasme, les souvenirs de la Grande Guerre de son maître, le Chat du Rabbin retrouve le devant de la scène dans un treizième tome de l’une des séries phares de Joann Sfar. L’occasion pour le félin bavard de se poser,et surtout de poser aux autres, des questions sur la religion, notamment juive. Au rendez-vous de cet épisode, le mythe d’Adam et Ève et l’Arbre de la Connaissance.
© Le Chat du Rabbin tome 13 – Sfar/Findakly – Dargaud, 2025
Le Chat du Rabbin a encore fait des siennes ! Profitant du retard de son maître, il débat sur le sens de « l’arbre de la connaissance du bien et du mal »* avec des élèves adolescents de l’école talmudique** du Rabbin, avant de le remplacer, à son insu bien sûr, dans une classe de jeunes à qui il va expliquer sa vision de Dieu. Évidemment, le maître, à son retour, est très mécontent et punit son chat. Ce qui ne dissuadera bien sûr pas le félin de multiplier les questions et les affirmations sur Adam et Ève. Chaque interlocuteur aborde le mythe selon son propre vécu ou ses intimes convictions, quitte à devoir, peut-être, ouvrir son champ de vision.
© Le Chat du Rabbin tome 13 – Sfar/Findakly – Dargaud, 2025
« La religion, c’est l’école de l’obéissance, pas du savoir. »
Si dans ses premiers tomes, le Chat du Rabbin contait des aventures narratives, la série s’est orientée petit à petit vers un traitement plus philosophique et théologique. Comme dans nombre de ses œuvres, telles Petit Vampire ou certains de ses carnets ou one shots, Joann Sfar prône ici la solidarité et le dialogue entre les peuples et les religions. L’auteur, de confession juive, n’hésite pas à pointer du doigt les contradictions et les aberrations du judaïsme lorsque ses croyants se ferment, mais aussi, de la même façon, des humains en général. A contrario, l’ouverture vers « l’autre » et la tolérance sont mises en valeur. Le Rabbin, dans le douzième tome, n’était-il pas prêt à se convertir momentanément à l’Islam afin d’offrir les derniers sacrements à ses camarades musulmans morts dans les tranchées ?
© Le Chat du Rabbin tome 13 – Sfar/Findakly – Dargaud, 2025
Pour mettre en avant ses propos de façon pertinente, Joann Sfar a choisi de ne pas ancrer sa série dans une chronologie logique mais plutôt de placer l’histoire de chaque tome à la période de la vie de ses personnages qui l’arrange. Si, lors d’un épisode, Zlabya, la fille du Rabbin, est adulte et mère, elle peut être une adolescente dans le suivant. Ce faisant, l’auteur accentue la pertinence de son récit, en adaptant les dialogues au vécu des protagonistes. Un joyeux bazar qu’on retrouve également dans la série fleuve des Donjon, de Sfar et Trondheim. Mettre autant en avant le discours tout en baladant ses protagonistes d’avant en arrière dans le temps, un tel procédé pourrait faire penser que l’auteur n’a que peu de respect pour ses personnages, mais c’est tout le contraire. Dès le premier tome de la saga, le créateur montre un réel amour pour ses créations, que ce soit dans leurs indéniables qualités que dans leurs défauts les plus caustiques.
© Le Chat du Rabbin tome 13 – Sfar/Findakly – Dargaud, 2025
« Moi, je veux rien, j’observe. »
Malgré leur grand intérêt pour la morale religieuse, les personnages du Chat du Rabbin sont, en effet, loin d’être exempts de travers. Le félin a toute l’égocentricité des représentants de son espèce, la parole en plus. Et dans ce treizième tome, sa verve est toujours aussi tranchante. Son assurance à toujours penser qu’il détient la vérité provoque des échanges truculents, notamment avec le Rabbin, qui alterne toujours bienveillance et colère, mais aussi avec une Zlabya qui semble détachée de tout, plus préoccupée dans cet épisode de sa vie de jeune femme entrant dans l’âge adulte que par les interrogations théologiques de son félin. Même s’il semble assez répétitif, le côté sûr de lui du chat n’est jamais lassant car source de situations très drôles. Des personnages comiques aux propos théologiques pertinents, c’est l’une des marques de fabriques du Chat du Rabbin, une habitude que le lecteur retrouvera avec plaisir dans cet épisode tant l’auteur maîtrise fond et forme. Une nouveauté est toutefois notable : le récit est découpé en chapitres assez clairement définis par des pages de garde, et parfois même des titres, qui peuvent rappeler certaines œuvres de Voltaire.
© Le Chat du Rabbin tome 13 – Sfar/Findakly – Dargaud, 2025
Le dessin de Joann Sfar, dans ce nouvel épisode, laissera encore de côté ses détracteurs par son trait tremblant et les grandes différences dans les visages d’un même protagoniste selon les cases. Le style Sfar, on aime ou on déteste, mais nul doute qu’il est unique et toujours parfaitement adapté au ton de ses récits, notamment pour ce qui est des personnages. Les expressions et émotions sont parfaitement rendues et la bonhommie du Rabbin est aussi efficace que la grâce de sa fille ou l’agilité de son chat. Le trait à l’aspect crayonné rapide donne également des décors d’une grande poésie. Sa fidèle collaboratrice coloriste, Brigitte Findakly, est de nouveau au rendez-vous et impressionne encore et toujours pour sa grande adaptabilité aux différentes œuvres du dessinateur, que ce soit dans la douceur de l’aquarelle monochrome de Nous Vivrons ou dans les couleurs plus vives des comédies du dessinateur.
© Le Chat du Rabbin tome 13 – Sfar/Findakly – Dargaud, 2025
Dans le Chat du Rabbin, Joann Sfar aborde avec pédagogie une réflexion sur les mythes religieux autant qu’il explique le judaïsme à un lectorat, possiblement profane, notamment grâce au ton sarcastique de son héros félin. Intelligence du propos et légèreté de la narration se marient à merveille une nouvelle fois dans cette série où il ne se passe pas grand-chose mais qui parvient toujours à rester pertinente et agréable à découvrir tome après tome.
Une chronique écrite par : Cédric « Sedh » Sicard
© Le Chat du Rabbin tome 13 – Sfar/Findakly – Dargaud, 2025
* dans le jardin d’Eden, Dieu dit à Adam : « Tu pourras manger de tout arbre du jardin, mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu n’en mangeras pas, car le jour où tu en mangeras, tu mourras ». Cet arbre représente le passage de l’innocence à la conscience morale. Avant l’homme est en harmonie avec Dieu, ensuite il peut a le libre arbitre et peut donc fauter.
** école où sont principalement étudiés et discutés les textes sacrés juifs issus de la Torah (la loi écrite) mais aussi du Talmud et de la Mishnah (les lois orales)
Informations sur l’album :
- Scénario : Joann Sfar
- Dessin : Joann Sfar
- Couleurs : Brigitte Findakly
- Éditeur : Dargaud
- Date de sortie : Le 10 octobre 2025
- Pagination : 88 pages en couleurs
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