Comment raconter le vertige invisible de la charge mentale et de l’aliénation moderne sans tomber dans le déjà-vu ? Simon Labelle choisit de le faire en explorant les détours du subconscient dans son nouveau roman graphique, Laurence à son insu. Attendu depuis le succès de Ma vie en lo-fi en 2021 chez Mécanique générale, cet album de 156 pages, toujours avec le même éditeur québécois, mérite que l’on s’y attarde précisément pour cette approche singulière et habitée.
Derrière la façade d’une vie de trentenaire parfaitement maîtrisée, le quotidien de Laurence vacille. Spécialiste de la cyber-réputation, habile à redorer l’image numérique de ses clients et à nettoyer les dérives du web, elle se laisse pourtant submerger par un trouble intérieur grandissant. Alors que son entourage et sa carrière projettent l’image d’une belle réussite, une perte de repères s’installe insidieusement. Ses nuits, peuplées de visions surréalistes, traduisent finalement les messages cryptés de son inconscient, la menant d’un château de sable qu’elle arpente au rivage d’un lac pour une rencontre du troisième type.
Réalité familière et murmures du subconscient
Sur le plan scénaristique, l’album mêle habilement le réalisme du quotidien et l’exploration du subconscient. Pour ce faire, Simon Labelle évite l’écueil d’une approche purement rationnelle ou clinique de ce mal-être contemporain, préférant s’appuyer sur l’intuition et la psychologie. Le récit aborde ainsi des problématiques très ancrées dans notre époque, montrant avec une grande justesse comment une personne peut être experte pour démêler le vrai du faux pour les autres sur internet, tout en restant incapable de décoder ses propres failles intérieures. C’est précisément en utilisant l’évocation des rêves pour exprimer ce que la conscience refuse d’admettre que l’auteur offre un traitement sensible de la crise de la trentaine et de la quête de sens. Ce procédé permet de dépasser le réalisme purement descriptif que l’on retrouve parfois dans les chroniques du quotidien, où chaque interaction sociale et chaque élément du décor collent scrupuleusement avec la réalité vécue.
Cependant, cette démarche originale comporte sa part de risques. S’appuyant sur l’univers du rêve, de ses symboles et de ses non-dits, cette cohabitation entre quotidien réel et séquences fantastiques exige du lecteur qu’il accepte une narration suggestive. On s’y perd parfois, surpris par des transitions où l’on croit être ancré dans la réalité avant de réaliser qu’il s’agit d’un rêve. Loin d’une structure linéaire, les clés de compréhension ne sont pas données ouvertement, mais se devinent plutôt au fil des pages à travers le ressenti de l’héroïne.
Textures, contrastes et lettrage : l’équilibre délicat du noir et blanc
Cette proposition narrative et poétique s’appuie sur des choix graphiques affirmés. L’agencement des cases privilégie une structure classique, souvent basée sur des bandes horizontales simples, ce qui assure une lecture fluide. Le style visuel s’inscrit dans une ligne semi-réaliste et souple, caractérisée par un encrage rond et des contours épais qui confèrent une vraie bonhomie et une accessibilité immédiate aux personnages. De plus, le choix d’un rendu au lavis monochrome apporte une réelle douceur et une atmosphère feutrée très cohérente. L’utilisation des dégradés s’avère particulièrement habile pour poser les ambiances, et se combine à un travail de hachures qui apporte une texture un peu plus brute.
Ce parti pris graphique comporte néanmoins quelques limites. Si la coexistence des hachures et des gris enrichit la texture des planches, elle exige un équilibre délicat pour éviter que les deux techniques ne se parasitent. Par l’utilisation du lavis, l’œuvre tend parfois vers un aspect très délavé qui peut laisser une impression de manque de définition d’une page à l’autre. Cette douceur constante dans les contrastes crée une forme d’uniformité qui risque d’engendrer une légère monotonie au fil de la lecture. Cette sensation se dissipe néanmoins lors de passages plus contrastés comme la scène du concert et des pages suivantes, où des noirs plus soutenus viennent redonner de la netteté et de l’énergie à l’image.
Au-delà de la gestion des contrastes, l’harmonie globale des pages se heurte également à la question du lettrage. La police de caractères informatique, aux lignes rectilignes et calibrées, se détache nettement par son noir pur. Ce choix technique crée une rupture avec la facture sensible et vaporeuse des planches dominées par la douceur des lavis gris. En restant si rigide, le lettrage donne l’impression d’être superposé à l’image plutôt que d’y être intégré, là où une typographie plus souple ou un traitement manuscrit aurait permis aux dialogues de faire pleinement corps avec l’œuvre.
Pour sa richesse narrative, tant intimiste que psychologique, Laurence à son insu s’impose comme un ouvrage d’une grande pertinence. Simon Labelle réussit à guider le lecteur au plus près de l’intériorité de son personnage pour signer une œuvre touchante. À travers ce parcours, son récit montre avec sensibilité comment l’esprit humain, face à une réalité étouffante, génère ses propres alertes pour nous obliger à prendre conscience de ce qui peuple notre quotidien et que nous laissions pourtant dans notre angle mort.
Chronique écrite par : Charlotte Claeys
Informations sur l’album :
- Scénario : Simon Labelle
- Dessin : Simon Labelle
- Éditeur : Éditions Mécanique Générale
- Date de sortie (Québec) : 26/01/26
- Pagination : 156 pages, lavis monochrome
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