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La clé des bois

Reconnue pour son apport à la littérature de jeunesse depuis quinze ans, l’illustratrice québécoise Amélie Dubois approfondit sa démarche en bande dessinée avec “La clé des bois” (Nouvelle Adresse). Après avoir illustré “Copine copine” en 2019 (éditions de l’Homme), elle livre ici son premier projet bande dessinée en solo, sous la forme d’une autofiction qui entremêle ses souvenirs personnels à un mélange de vécu et d’imaginaire.

©Nouvelle Adresse – La clé des bois – Amélie Dubois


Ce témoignage d’un saut dans l’inconnu expose les doutes d’une trentenaire qui choisit, après le congédiement de son emploi, de quitter l’agitation du milieu urbain montréalais pour s’installer dans la ruralité de la Mauricie, à Trois-Rivières. On y suit son cheminement intérieur alors qu’elle tente de trouver un nouveau sens à son existence loin des pressions sociales habituelles. Changement radical qui se manifeste par un revirement de carrière majeur : délaissant le cadre rigide du travail de bureau, elle choisit de s’investir dans le quotidien de la pépinière Grands-Pins, qui cultive principalement des arbres à essence résineuse (pin rouge, pin blanc, épinette noire, etc).

©Nouvelle Adresse – La clé des bois – Amélie Dubois

Par une exploration de la vulnérabilité et du renouveau, le récit s’inscrit naturellement au sein de la collection Nouvelle Adresse des éditions Front Froid. La signature d’Amélie Dubois – l’illustratrice mauricienne, à ne pas confondre avec son homonyme de la série “Chick lit” – répond parfaitement à la volonté de cet éditeur de proposer des œuvres habitées par un regard sensible sur le monde.

L’influence de ses années passées à illustrer pour le jeune public transparaît nettement dans son trait. En s’appropriant pleinement les codes de l’autofiction, elle renforce la cohérence d’un récit où son savoir-faire graphique sert une introspection mature et personnelle, marquant une étape charnière dans son évolution artistique.

Esthétique et tonalité : l’art du sensible

L’identité visuelle de cet album s’affirme d’emblée par une esthétique sensorielle qui met de côté la netteté technique au profit d’une approche plus organique. Ce parti pris repose sur un choix technique affirmé : l’absence totale de traits noirs traditionnels et d’aplats numériques. En privilégiant exclusivement les crayons de couleur et les pastels secs, l’œuvre favorise une expressivité ancrée dans la sensation tactile et le grain de la matière. Le foisonnement de la nature, les branches et les herbes hautes qui semblent se bercer ou plier sous la bourrasque, illustrent parfaitement cette vitalité.

À travers le grain du crayon, on perçoit presque physiquement la texture du bois, de l’herbe ou du tissu. Cette approche sensorielle valorise l’immersion et déplace l’intérêt de la simple action vers l’évocation d’un état d’esprit. Le style invite ainsi à ralentir le rythme pour observer des planches dont la poésie contemplative est indéniable, particulièrement dans les scènes de nature. Ce parti pris esthétique entre en résonance directe avec les thèmes de “La clé des bois”, notamment l’idée d’un retour à la terre et à une forme de simplicité matérielle.

©Nouvelle Adresse – La clé des bois – Amélie Dubois

Cette volonté assumée de conserver un aspect fait main, visible dans les hachures et le lettrage manuel spontané, traduit une recherche d’authenticité. La précision constante s’efface ici pour laisser place à la trace directe de la main, rendant la présence de l’autrice palpable sur certaines planches. La double page montrant le centre-ville de Trois-Rivières en est un bon exemple : elle donne l’impression d’une confidence tracée à la main, comme des traces laissées dans un journal intime ou un carnet de croquis personnel. Cette approche graphique est d’une grande justesse par rapport aux thèmes de la quête personnelle et du rapport à la nature développés dans “La clé des bois”.

©Nouvelle Adresse – La clé des bois – Amélie Dubois

Amélie Dubois accorde une attention particulière à la justesse des interactions sociales, par le biais de la posture et de la mise en scène des corps dans ses planches. Plutôt que de miser sur des visages à l’expressivité exacerbée, elle choisit, par exemple, de multiplier les cases pour décortiquer avec minutie les moindres changements d’expression de ses personnages. Ce procédé narratif lie plus étroitement le lecteur à l’action et aux ressentis intérieurs, créant un lien empathique qui s’installe dans la durée et la subtilité. Cette proximité est d’ailleurs renforcée par la prédominance du cadrage frontal pour les interactions humaines. En plaçant ses personnages à hauteur d’yeux, Amélie Dubois installe le lecteur sur un pied d’égalité avec eux, favorisant une identification immédiate.

©Nouvelle Adresse – La clé des bois – Amélie Dubois


Le fait de privilégier des cases ouvertes ou délimitées par le vide crée une sensation de liberté. Loin d’être morts, ces espaces servent de ponctuation pour laisser l’image respirer et éviter toute surcharge visuelle. Ce parti pris esthétique contraste avec l’utilisation de la profondeur et des grands angles pour l’environnement. Dès que le récit s’éloigne des visages, l’autrice déploie des perspectives plus larges et des lignes de fuite marquées pour souligner l’immensité des serres, des champs linéaires cultivés ou de la nature environnante. Cette alternance entre le resserré social et l’ampleur géographique permet de rythmer le parcours de la protagoniste principale, tout en traduisant visuellement le sentiment d’être à la fois entourée et isolée dans ce nouvel univers. En somme, Amélie Dubois semble s’appuyer sur ses acquis d’illustratrice jeunesse comme sur un socle rassurant, tout en les faisant évoluer avec justesse pour servir la profondeur d’un récit d’autofiction plus adulte et personnel.

©Nouvelle Adresse – La clé des bois – Amélie Dubois

Une narration limpide au service de l’introspection

La structure linéaire et classique du récit offre une clarté immédiate qui facilite l’attachement au personnage et à son cheminement intérieur. Bien que la protagoniste traverse des épreuves liées à son changement de vie, une grande bienveillance émane tant des rencontres humaines que de la nature environnante, aussi dure que belle. Ce scénario invite le lecteur à s’identifier aux personnages et à s’interroger sur sa propre capacité à tout quitter : perdre sa stabilité financière et son confort pour chercher autre chose. Le propos de la bande dessinée réside dans cette question fondamentale : est-on capable de tout plaquer pour être simplement heureux ? Les personnages rencontrés au fil du récit, authentiques et entiers, renforcent cet esprit de famille et de solidarité, typique d’un milieu tissé-serré*. Cette simplicité narrative assumée permet de se concentrer pleinement sur l’émotion et renforce d’autant plus cette mise en abyme d’un potentiel choix qui pourrait aussi devenir le nôtre.

©Nouvelle Adresse – La clé des bois – Amélie Dubois

Nous sommes le chemin que nous parcourons” (Serge Bouchard): Regard sur “La clé des bois

Dans l’album, le chemin parcouru par la protagoniste n’est pas seulement géographique, de la ville à la pépinière, mais touche aussi à son rapport au monde.  Le passage de cette citadine donc – l’autrice elle-même puisqu’il s’agit d’une autofiction – vers le travail physique en pépinière aux côtés de son conjoint est rendu avec une grande justesse. Le récit souligne avec beaucoup de réalisme que le pas est immense entre le plaisir d’entretenir des plantes vertes dans le confort d’un appartement et la rudesse du travail dans une pépinière forestière. Amélie Dubois ne cache rien de la dureté de cette transition : l’épuisement se ressent, les intempéries et le sentiment d’être parfois perdue, comme elle le dit, “une aiguille dans une botte de pins et d’épinettes”. Les cycles des saisons se succèdent, de la pluie printanière qui transperce les os aux chaleurs accablantes de l’été habitées par les mouches noires, pour finir sous le froid de novembre.

Pour Amélie Dubois, ce poste n’est pas une simple transition, mais un ancrage choisi. Travailler la terre une partie de l’année peut être vu comme le socle d’un équilibre plus vaste, peut-être un moyen, aussi, de se laisser du temps pour dessiner davantage. En acceptant cette saisonnalité, la protagoniste peut fuir une carrière conventionnelle, mais pas seulement. Elle décide d’organiser sa vie autour d’une double nécessité : celle de l’effort physique au grand air, de l’enracinement dans son petit bout de pays d’adoption et celle de la création graphique. Pourtant, voir la protagoniste apprendre et s’épanouir malgré la dureté de la tâche offre une réflexion sur la réussite et aussi sur le bonheur, par extension. Cela rappelle que l’accomplissement ne se mesure pas toujours à la progression salariale, mais à l’adéquation entre nos gestes quotidiens et nos besoins intérieurs.

©Nouvelle Adresse – La clé des bois – Amélie Dubois

Cette première expérience en solo s’avère une réussite qui confirme la pertinence de la voix de l’autrice dans le paysage du roman graphique actuel. Au-delà du cheminement intime, Amélie Dubois offre une immersion d’une grande justesse dans l’environnement et l’ambiance humaine de la Mauricie. Rien que pour cette incursion si juste, “La clé des bois” mérite qu’on s’y arrête longuement.

Une chronique écrite par : Charlotte Claeys

*L’expression québécoise “tissé-serré” désigne un groupe social, une famille ou une communauté dont les membres sont étroitement liés par une solidarité et une grande proximité. 

Informations sur l’album :

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