Gerda Taro – Une photographe en guerre

Le nom de Gerda Taro n’est sans doute pas connu des lectrices et des lecteurs de bandes dessinées. Celui de Robert Capa l’est certainement davantage. Pourtant, c’est grâce à la première que le second est devenu le photojournaliste réputé – et cofondateur de la célèbre agence photos Magnum – que l’on connaît aujourd’hui. Fabrice Garate Delgado et Sylvain Combrouze réparent cette injustice.

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Gerda Taro – Une photographe en guerre ©La Boîte à Bulle 2025 – Gerda Taro – Sylvain Combrouze et Fabrice Garate

Paris 1937. Alors qu’il se refait une beauté chez le coiffeur, le célèbre photoreporter Robert Capa se complait des nombreux compliments qu’il reçoit de la part de celui qui s’occupe de sa chevelure : le commerçant loue son courage et la qualité de ses photographies publiées récemment dans la presse. Il rentre d’Espagne, le pays est alors en proie à une guerre civile. Alors qu’il ouvre négligemment un journal, une information le bouleverse : restée sur place, sa collègue et amante Gerda Taro est annoncée grièvement blessée. Il quitte précipitamment le salon de coiffure.

Mais qui est cette jeune femme dont le destin vient de prendre un tournant dramatique ? Quelques années plus tôt, la jeune Gerda Taro – née Pohorylle – vit à Leipzig. Elle assiste impuissante à la montée du nazisme et à l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler. Fille de commerçants juifs, sa famille est une cible. C’est une véritable catastrophe pour cette femme éprise de liberté. Emprisonnée, elle résiste aux tortures. À sa libération, elle quitte l’Allemagne pour la France et rejoindre ainsi sa meilleure amie, Ruth.

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Gerda Taro – Une photographe en guerre ©La Boîte à Bulle 2025 – Gerda Taro – Sylvain Combrouze et Fabrice Garate

En novembre 1933, l’ambiance est également électrique à Paris : nationalistes, fascistes et communistes s’affrontent. Un jour, attablée à une table, Ruth et Gerda font la connaissance d’un jeune photographe, Endre Friedmann. Ce dernier est un brin séducteur. S’il propose à la première de poser comme modèle, c’est bien avec la seconde qu’il débutera une relation amoureuse faite de hauts et de bas. Mais surtout, les deux amants s’unissent autour d’une passion commune : la photographie. Endre enseigne les dessous de la prise de vue et du tirage photo à sa fiancée qui se révèle une excellente apprentie. La jeune fille est ambitieuse, non seulement pour elle même, mais également pour son homme. Elle vise à ce que les photographies d’Endre soient reconnues et mieux payées. Elle façonne alors celui qui deviendra le célèbre Robert Capa, compère d’Henri Cartier Bresson et de David « Chim » Seymour, trois des fondateurs de la mythique agence photo Magnum.

Injustement oubliée

Robert Capa et Gerda Taro n’étaient pas un simple couple. Ils formaient surtout un binôme de photoreporters d’exception, à l’origine des plus célèbres clichés de Capa. Pourtant, bien que signées du photographe, certaines photos sont bien réalisées par la jeune femme. C’est une histoire injuste, où le décès prématuré de Gerda l’a très vite fait tomber dans les oubliettes de la mémoire collective. Elle fut pourtant l’une des premières femmes photoreporters et l’une des premières à couvrir les zones de conflits.

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Gerda Taro – Une photographe en guerre ©La Boîte à Bulle 2025 – Gerda Taro – Sylvain Combrouze et Fabrice Garate

Le scénario de Fabrice Garate retrace, sur une très courte période – moins de 4 ans -, le destin éclair de Gerda Taro. Toutefois, c’est un cycle riche d’enseignements. On y suit son évolution personnelle fondée sur une très grande sensibilité à l’injustice et une soif de liberté incommensurable que même un amant de la trempe de Robert Capa n’a pas permis de canaliser. La photographe n’est pas la femme d’un seul homme, elle multiplie les aventures. Sa progression dans le monde des photoreporters est rapide. Elle débute en étant une simple assistante en chambre noire, puis comme représentante dans une agence photos avant de se lancer dans le grand bain, appareil à la main. Son sens de l’actualité est aiguisé par son appétit pour la liberté et son dégoût pour le nazisme et le fascisme. C’est elle qui décide d’embarquer Robert Capa sur le front de la guerre civile espagnole. Elle veut témoigner pour sensibiliser l’opinion. Il rentrera le premier de ce reportage, elle, persuadée que sa mission n’est pas finie, y laissera la vie.

Monochromes bleus

Le choix graphique et les couleurs de Sylvain Combrouze sont audacieux. Des planches basées sur des nuances de bleu rappelant une pratique artistique, la cyanographie, et qui est un procédé photographique ancien permettant d’obtenir des images monochromes bleues. Les seules exceptions dans les pages étant les flashbacks identifiés par une mise en page en noir et blanc.

Cette biographie concentrée sur 4 ans est entrecoupée de différents témoignages qui apportent un éclairage particulier sur le tempérament de Gerda Taro. Cela commence par la jeune femme elle-même, qui commente le discours haineux du criminel nazi Joseph Goebbels. Ensuite, les auteurs donnent la parole à ses anciens amants ou encore ses employeurs. Chacun y décrit une femme drôle, cultivée, passionnée, libre et surtout d’une intelligence rare.

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Gerda Taro – Une photographe en guerre ©La Boîte à Bulle 2025 – Gerda Taro – Sylvain Combrouze et Fabrice Garate

On ne divulgâche rien à révéler – c’est même précisé sur une pastille de la couverture de l’album – que c’est Gerda Taro qui a façonné ce jeune photographe hongrois, Endre Friedmann, en une étoile du photojournalisme mondial. C’est cette nouvelle intuition, la même que celle qui la fit s’embarquer sur le front espagnol, qui lui fit comprendre, avant tout le monde, l’importance de trouver un patronyme plus américain, façon star hollywoodienne, pour mieux valoriser financièrement les exceptionnelles photos de son amant.

Robert Capa est ainsi « né » de cette femme sensible. Le décès de Gerda Taro à 4 jours de son 27e anniversaire ne lui a pas permis de participer à la fondation de l’agence Magnum quelques années plus tard. Néanmoins, grâce à Fabrice Garate et Sylvain Combrouze, les lecteurs et lectrices découvrent en quelque sorte une personnalité qui a inspiré depuis bientôt 80 ans des photographes d’exception capables de  » figer pour toujours une beauté qui n’existe que quelques secondes. »

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Gerda Taro – Une photographe en guerre ©La Boîte à Bulle 2025 – Gerda Taro – Sylvain Combrouze et Fabrice Garate

Gerda Taro n’était pas une photographe de guerre, mais bien, comme le précise le sous-titre de l’album, une photographe en guerre… contre l’injustice, la corruption et la montée du nazisme et du fascisme. On ne le sait pas assez, elle a ouvert la voie à de nouvelles générations de photoreporters, hommes comme femmes, qui témoignent inlassablement sur l’état de notre monde. Cet ouvrage est sans conteste un véritable hommage à sa mémoire.

Une chronique écrite par : Bruce Rennes

Informations sur l’album

  • Scénario : Fabrice Garate
  • Dessin : Sylvain Combrouze
  • Couleur : Sylvain Combrouze
  • Éditeur : La Boîte à Bulles
  • Date de sortie : 24/09/2025
  • Pagination : 256 pages en couleurs

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