Eino, une histoire groenlandaise

Le Groenland évoque souvent un rêve inaccessible : une immensité blanche, presque irréelle, et un territoire méconnu qui nourrit notre imaginaire d’aventure et de liberté. Mais derrière cette beauté fascinante se cachent aussi des drames humains et des blessures silencieuses. C’est cette dualité que Margot Englebert choisit d’explorer dans « Eino, une histoire groenlandaise », sa première bande dessinée.  

Eino, une histoire groenlandaise Sarbacane couverture

© Eino, une histoire groenlandaise – Margot Englebert – Sarbacane – 2026

La jeune Sialuk vit entourée de son anaana (mère) et de son ataata (père) dans un village groenlandais. Elle ne parvient pas à accepter l’absence de son frère, Eino, disparu un an plus tôt dans un accident de chasse au phoque. Convaincue de son retour, elle s’oppose à ses parents. Pour l’aider à admettre l’impensable, son père l’emmène sur les lieux du drame. Seuls au milieu de la banquise, parviendront-ils à se rapprocher ?

À la recherche du frère perdu

Au travers d’une histoire ancrée dans un territoire profondément attaché aux traditions, Margot Englebert met en scène un conflit de générations, de manière particulièrement subtile et touchante. Le décor du Groenland accentue le fossé qui se creuse entre Sialuk et ses parents : d’un côté, une adolescente avide de liberté et d’émancipation, fascinée par Taylor Swift et, de l’autre, un père taciturne, très attaché à la culture inuite et à la chasse au phoque et au caribou. Deux visions du monde se croisent sans parvenir à se comprendre, cristallisant leurs tensions autour du refus de Sialuk d’accepter la mort de son frère. Mais le récit ne se limite jamais à cette opposition frontale. Avec beaucoup de délicatesse, Margot Englebert explore des thèmes intimes et universels comme le deuil, la culpabilité ou la difficulté de se construire lorsque l’absence d’un être cher bouleverse tous les repères. Peu à peu, derrière son silence et sa rudesse apparente, le père se dévoile. Lui qui semblait freiner les désirs d’émancipation de sa fille apparaît, lui aussi, prisonnier de sa douleur et incapable d’exprimer ses émotions. L’album construit, tout en nuances, une relation père-fille d’une grande justesse. Dans ce dialogue fragile entre désir de liberté et traditions, ce père finit par offrir à sa fille le plus beau des cadeaux : la possibilité de se construire malgré l’absence, en apprenant à faire vivre autrement la mémoire de son frère disparu.

Eino, une histoire groenlandaise Sarbacane p28

© Eino, une histoire groenlandaise – Margot Englebert – Sarbacane – 2026

Margot Englebert parvient aussi à faire exister Eino, bien au-delà de son absence. À travers les souvenirs de Sialuk mais aussi les conversations imaginaires qu’elle entretient avec lui, il continue d’habiter chaque page du récit. Il devient une présence invisible mais constante qui accompagne la jeune fille dans ses doutes, ses chagrins et ses colères. Ce procédé donne une grande force émotionnelle à l’album : Eino n’est jamais réduit à un simple souvenir tragique, il reste un repère pour Sialuk, une voix intérieure avec laquelle elle continue de grandir et de dialoguer. En maintenant ce lien entre les vivants et les absents, l’autrice traduit avec une grande finesse la manière dont le deuil s’inscrit dans le quotidien et dans la mémoire de ceux qui restent. 

Eino, une histoire groenlandaise Sarbacane p48

© Eino, une histoire groenlandaise – Margot Englebert – Sarbacane – 2026

Un visuel apaisant

La puissance visuelle de l’album tient à ce contraste saisissant entre la dureté des thèmes abordés – le deuil, la chasse, les blessures intimes – et l’impression d’apaisement qui traverse les pages. Le dessin au crayon, avec un grain volontairement marqué, confère à l’ensemble une douceur fragile et profondément émouvante. Le rendu donne l’impression d’un monde à la fois brut et délicat. Les couleurs, dominées par des tons froids autour du vert, du bleu et du rouge, s’accordent parfaitement avec l’atmosphère polaire et mélancolique du récit. Elles installent une sensation de froid mais aussi d’intimité. L’autrice utilise également de nombreuses cases muettes qui laissent respirer le récit et traduisent des émotions sans passer par les mots. Certains détails visuels ont une portée symbolique forte, notamment les scènes où les cheveux de Sialuk apparaissent bicolores, comme une matérialisation graphique du conflit intérieur qu’elle traverse. Le traitement visuel participe à une narration délicate où le silence et la retenue deviennent aussi expressifs que les dialogues.

Eino, une histoire groenlandaise Sarbacane p38

© Eino, une histoire groenlandaise – Margot Englebert – Sarbacane – 2026

Pour son premier album, Margot Englebert signe une œuvre d’une grande sensibilité, abordant des thèmes rudes sans jamais perdre en délicatesse. Un album discret mais puissant qui marque autant par ce qu’il montre que par ce qu’il choisit de taire. Une autrice à suivre !

© Eino, une histoire groenlandaise – Margot Englebert – Sarbacane – 2026

Une chronique écrite par : Claire

Informations sur l’album :

  • Scénario : Margot Englebert
  • Dessin : Margot Englebert
  • Couleurs : Margot Englebert
  • Éditeur : Sarbacane
  • Date de sortie : 06/05/2026
  • Pagination : 144 pages en couleurs

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