Célestia tome 1 : Une fable dystopique qui appelle une suite
Avec Célestia (T.1 : Le retour de Dale), paru aux éditions Moelle Graphik, Luc Sanschagrin signe une proposition audacieuse qui mêle fable animalière, carcan d’un univers robotisé et style graphique singulier.

Dans un cadre uniformisé surveillé par le robot Célestia, des hordes de hamsters codent à longueur de journée dans d’immenses open space. Une routine millimétrée s’installe, jusqu’à ce que l’un d’eux sorte du rang : Redrig Sanspeine.

La fêlure dans le système
L’intrigue repose sur l’opposition brutale entre deux réalités. D’une part se dresse un univers rigide et normé, rythmé par la routine, l’exécution mécanique des tâches et le regard permanent du robot. Ce cadre dresse le tableau d’une aliénation moderne où l’individualité s’efface devant un collectif interchangeable. D’autre part se révèle un monde foisonnant et créatif, un espace de jeu, de dessin et de liberté où la singularité s’exprime. L’élément déclencheur survient précisément lorsque le héros, Redrig, par un concours de circonstances, prend conscience de cette aliénation en sortant de son engourdissement quotidien, ce qui fait naître en lui le désir irrépressible de briser les interdits et de retrouver les sensations d’autrefois.
Cette aliénation repose en réalité sur une amnésie généralisée qui se traduit dans le récit par le motif obsessionnel de l’oubli, devenant un rouage thématique fort de la dystopie. L’accumulation des lignes de code et le poids du quotidien finissent par effacer la mémoire des personnages, illustrant avec efficacité le contrôle exercé par le système, même si l’emploi récurrent du verbe « oublier » dans les dialogues peut donner aux échanges un tour un peu artificiel.
Ce contraste entre la rigueur d’un environnement uniforme et l’irruption progressive d’éléments venus de l’univers coloré insuffle d’abord une belle énergie au récit. Néanmoins, l’enchaînement de certaines péripéties souffre parfois d’un manque de liant, car l’irruption des éléments perturbateurs venus de l’autre sphère, à l’image des jujubes qui surgissent dans le décor, intervient de manière assez abrupte. Si ce contraste visuel marque efficacement le dysfonctionnement du système, l’absence de développement autour de ces apparitions rend la progression dramatique un peu décousue, au point où l’on peine parfois à ressaisir la logique de cause à effet qui articule ces événements, ce qui peut freiner l’immersion.

La patte brute de Luc Sanschagrin
Sur le plan graphique et visuel, l’album se démarque par l’esthétique singulière de Luc Sanschagrin et son rendu brut, caractéristique du dessin traditionnel fait main. Cette approche offre une grande richesse visuelle, même si elle demande un temps d’adaptation à la lecture, quel que soit le décor traversé. Dans le côté merveilleux, l’accumulation de détails, la palette vive et le trait énergique créent un ensemble particulièrement dense où la hiérarchie des plans devient parfois floue. Dans le monde surveillé par le robot, cette même densité est exploitée à travers des teintes froides et d’imposantes onomatopées traduisant le bruit incessant des claviers, retranscrivant bien l’atmosphère d’oppression. Cette saturation visuelle offre des pages particulièrement fournies, et l’on peut d’ailleurs se demander si cette surcharge n’est pas un choix pleinement assumé par l’auteur. En noyant le regard dans une foule de détails, l’image fait écho à l’accumulation de données et à l’immersion totale cherchées dans le récit. Qu’il s’agisse d’un parti pris esthétique délibéré ou d’une générosité débordante, cette densité invite naturellement à une deuxième lecture qui permet non seulement d’apprécier la composition des images et d’en débusquer tous les détails, mais aussi de savourer pleinement le sens profond de l’histoire.

Un récit qui appelle une suite
Ce regard attentif amène un constat plus global sur la structure du récit. L’album propose une belle opposition entre deux mondes, articulée autour de la notion d’oubli et du parcours du héros où la découverte d’un élément perturbateur déclenche la reconquête de la mémoire et amène un dévoilement progressif du monde foisonnant au sein de l’univers robotique. Ce concept offre une belle portée symbolique et poétique, mais la narration reste très condensée. L’ouvrage de cinquante-six pages intégrant un cahier graphique final dédié aux coulisses de la création et au dessin, le récit proprement dit s’en trouve d’autant plus resserré et laisse certaines questions en suspens. L’histoire aurait pu bénéficier de quelques planches supplémentaires pou déployer cette transition avec plus de respiration, à moins que le prochain chapitre ne vienne apporter les réponses attendues.
En définitive, l’album déploie un univers singulier et marquant. Cette création graphique offre un monde à part entière, d’une grande générosité, dont la densité visuelle invite à ralentir. Si la narration est un peu resserrée par son format court, l’album n’en reste pas moins stimulant. S’arrêter pour interroger le récit et en saisir les métaphores devient alors un exercice réjouissant qui prolonge l’expérience.
Chronique écrite par : Charlotte Claeys
Informations sur l’album :
- Scénario, dessin et couleur : Luc Sanschagrin
- Éditeur : Moelle Graphik
- Date de sortie (Québec) : 04/08/2026
- Pagination : 56 pages en couleurs
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