Ombres rouges
Sur notre terre ultramondialisée et ultraconnectée, les cargos transportent des millions de tonnes de marchandises aux quatre coins du globe. Certaines d’entre elles sont peu recommandables. L’illustratrice suisse Alessandra enquête sur l’histoire vraie d’un collectif de dockers indépendants qui lutte contre la présence des armes transitant par le port de Gênes.

Quitter son domicile le matin pour se rendre au boulot est plutôt anodin. Pas tant que cela lorsqu’on travaille pour Lockheed Martin, première entreprise mondiale de production d’armement. Ses « produits » circulent à travers le monde au gré des conflits et de l’augmentation des dépenses militaires, ici ou là. En 2024, le monde a dépensé 2 460 milliards de dollars pour s’armer. Le chiffre est vertigineux : il correspond à 78 100 dollars par seconde pendant une année.
Les armes cheminent sur les différentes mers du globe, de port en port. Les conteneurs sont chargés et déchargés, passent d’un bateau à un autre, sous le regard indifférent du commerce mondial. Les compagnies maritimes sont peu regardantes sur cette marchandise lucrative : tanks, véhicules blindés, canons ou autres bombes et missiles rapportent gros.

Une loi italienne précise qu’il est interdit aux armes à destination de pays en conflit de transiter par les ports italiens. Certains transporteurs contournent la législation en déclarant ces armes uniquement à usage civil. Pourtant, à la télévision, les dockers indépendants du port de Gênes — le CALP (Collettivo Autonomo Lavoratori Portuali) — remarquent un autocollant « Imbarco Genova » (« embarquement Gênes ») sur un véhicule situé dans une zone de conflit. Le collectif décide alors de sensibiliser la population et le monde politique à ce trafic.
Une enquête qui débute dans la rue
Lorsque la dessinatrice tessinoise Alessandra débarque à Gênes en décembre 2023 pour une résidence artistique, elle est encore à la recherche du sujet qu’elle aimerait traiter. Au cours de ses balades dans la ville italienne, elle remarque de nombreux graffitis sur les murs : des slogans contre la police, les frontières ou le capitalisme. Elle assiste ensuite à la conférence d’un syndicaliste qui présente les luttes pacifiques qui agitent le port de Gênes. À la recherche d’une histoire, c’est « finalement l’histoire qui est venue la chercher ». L’autrice découvre alors celle du CALP.
Le travail d’Alessandra s’inscrit dans cette nouvelle tradition du reportage en BD : une voix et un témoignage personnels pour raconter cette lutte entre un petit collectif de dockers et les puissantes compagnies maritimes, soutenues par un gouvernement italien qui ne veut pas freiner le développement économique lié au fret transitant par ses ports.

Ombres rouges
Les ombres rouges renvoient aux feux de navigation, d’une portée de 300 mètres, utilisés par les travailleurs portuaires pour dénoncer l’arrivée d’un bateau transportant des armes dans le port de Gênes. Dans son dessin, l’illustratrice se met en scène : on la suit tout au long de son enquête. Elle alterne les moments retraçant l’histoire du collectif avec ceux consacrés à son travail au quotidien, envers et contre tous, et plus particulièrement contre la police.
Le trait d’Alessandra rappelle celui du géant Sempé. On y retrouve cette forme de simplicité poétique au service d’un combat et, surtout, d’un état d’esprit : une ode au pacifisme. Alors que l’album est en noir et blanc, l’autrice se représente vêtue d’un manteau à carreaux rouges. Cet accoutrement détonne parmi les pages du récit, comme pour mieux œuvrer à cette dénonciation. Ce n’est pas tout : l’ensemble des aplats rouges qui parsèment l’album a pour vocation d’attirer l’attention des lectrices et des lecteurs sur les marchandises nauséabondes qui parcourent le monde. C’est ainsi que la trace rouge marque visiblement les armes produites, les conteneurs ou les camions qui les transportent.

On connaît le fret maritime pour son sinistre rôle dans le commerce mondial, qui permet d’approvisionner le monde occidental en gadgets inutiles ou encore d’encombrer les ménages de nos pays de vêtements bon marché — et vite démodés. Les armes qui alimentent les conflits mondiaux utilisent également ce mode de transport. Il faut en prendre conscience. C’est l’une des missions que s’est fixée le CALP et que met en valeur le plaidoyer d’Alessandra : éveiller les consciences pour limiter la circulation des machines de guerre et ainsi contribuer à construire un monde plus pacifique.
Chronique écrite par : Bruce Rennes
Informations sur l’album :
- Scénario : Alessandra
- Dessin : Alessandra
- Couleur : Alessandra
- Éditeur : Hélice Hélas
- Date de sortie : Octobre 2025
- Pagination : 164 pages en couleurs
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